La chaude pisse

Expressions et mots venant de la chanson : les sources et les robinets 9bis/13
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Je vous fais un petit point sur quelques propositions d’internaute.

Nadia (internaute de Meylan) nous propose les expressions « ouvrez la cage aux oiseaux » ou « les jolies colonies de vacances » de Pierre Perret. Ou encore des expressions inventées par Georges Brassens et qui tirent plus vers la maxime (prouvant par là que Brassens était un bon fabuliste) : « Le temps ne fait rien à l’affaire  » ou « mourons pour des idées, d’accord mais de mort lente ».

À propos de la filiation entre Gustave Nadeau et Georges Brassens, Pierre (internaute de Grenoble), nous propose une variante de Carcassonne et du Nombril des femmes d’agent : La chaude pisse, interprétée par Maxime Le Forestier (que j’aurais aussi pu passer dans la série sur l’homosexualité, ici).

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Les copains d’abord

Expressions et mots venant de la chanson : les sources et les robinets 8/13
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On a vu dans le dernier billet qu’il y avait des sources et des robinets. Mais tous les hydrologues vous le diront, l’eau de la source elle-même vient bien de quelque part.

Voyez la Sorgue, petite rivière, qui surgit d’une falaise directement, sans avoir jamais été ni torrent ni ruisseau, pas très loin d’Avignon. Sa source est la 5è du monde par le débit. Cette rivière qui jaillit de la terre a donné son nom à un département, le Vaucluse (vallée close). Le village où la Sorgue prend sa source s’appelait simplement Vaucluse, on l’a rebaptisé Fontaine-de-Vaucluse pour éviter la confusion avec le département.

« Rivière trop tôt partie, d’une traite, sans compagnon » écrivait l’enfant du pays René Char. Quelques siècles auparavant, c’est là qu’a choisi de vivre une autre source, le poète Pétrarque, à qui l’on doit une grande invention : la promenade en montagne.

Les géologues n’ont toujours pas réussi à explorer complètement le trou d’eau d’où jaillit la Sorgue. Quel analogue de la Sorgue existerait en chanson, quelle source ? Quel jaillissement soudain et inespéré ? On pense bien sûr à Georges Brassens.
Mais Brassens lui même a ses sources, on a déjà vu ici qu’il a beaucoup emprunté au poète Paul Fort, qui lui-même s’inspirait parfois d’un auteur-compositeur du XIXè siècle un peu oublié aujourd’hui, Gustave Nadeau.

Ecoutez par exemple ce texte de Nadeau mis en musique par Brassens, Carcassonne.

Puis Le nombril des femmes d’agents, paroles et musique de Brassens. La parenté est évidente et assumée (je ne parle pas de la musique, qui est la même, mais de la structure des paroles).

Brassens lui-même a donc ses sources. Parfois, il cite subtilement tel ou tel poète. Dans Le bulletin de santé, « Je suis hanté : le rut, le rut, le rut, le rut » , vient peut-être de chez Stéphane Mallarmé, qui conclut son poème L’azur (texte intégral ici par

Je suis hanté, l’Azur, l’Azur, l’Azur, l’Azur.

Brassens cite souvent Villon, dont il a mis en musique la Ballade des dames du temps jadis, voir ici. Et ses mises en musique de Victor Hugo deviennent si proverbiale qu’elle peuvent même resservir quand un journaliste annonce le mariage d’un sculpteur et d’une actrice porno (« peu s’en fallu que ne pleurassent … », emprunté à la Légende de la nonne). Voir ici. Je vous propose aussi un beau document, interview de Brassens sur la langue, sur le site de l’INA, ici.

Bon, source ou pas, quels mots ou expressions nous aurait laissés Brassens ? Pas grand chose… « Gare aux gorilles » peut-être. Et puis j’ai l’impression que « les copains d’abord » est une tentative ratée de créer une expression, un échec marketing comparable à la décadanse de Gainsbourg.

Si on y réfléchit, les quatre mots ont un potentiel énorme de subversion. Quand un bateau fait naufrage, on sauve « les femmes et les enfants d’abord ». Appeler un bateau « les copains d’abord », ça va à l’encontre de la morale admise, ça aurait dû devenir une expression bougrement immorale et non pas une célébration vague et abstraite l’amitié. Mais non… Le côté provocant de la formule a échappé au public. Il est dans un arrière plan de la chanson. C’est un refrain auquel on ne prête qu’une oreille distraite, un moment de repos qui permet de garder toute son attention pour des couplets dont, sous le charme du swing, on décortique avec gourmandise les textes retors.

Je conclus par une anecdote à propos d’une variante de l’expression « les copains d’abord ». Je me suis vu rétorquer une fois par ma chef lors d’un petit cataclysme bureaucratique comme il y en a tous les jours dans les administrations : « sauve qui peut le vin et le pastis d’abord ». J’ai répondu : « Supplique pour être enterré sur la plage de Sète », chanson de Georges Brassens déjà passée ici d’où est tirée cette expression. Il me fut rétorqué « nous avons les même valeurs ». Monsieur Brassens, votre expression a été utilisée au moins une fois … Pour « les copains d’abord », j’attends encore.

Un dernier truc pour les amateurs de solfège (je mets ça à la fin, ça enquiquine la plupart des lecteurs en général). Le côté subversif des Copains d’abord est attesté par sa mélodie qui contient l’intervalle le plus diabolique : le triton, « diabolus in musica », voir ici. En effet, Brassens chante ré – sol dièse, sur « des ports », la deuxième fois. L’intervalle est descendant en plus, et bien exposé puisqu’il tombe sur une rime et des notes assez longues. C’est rarissime en chanson, et très difficile à chanter juste. Vous me direz, ré et sol dièse, ce ne sont jamais que la 7è et la tierce de l’accord de Mi7, pas de quoi crier au loup…

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Le moyenâgeux

Brassens et les poètes 8/8
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C’est le dernier post de la série sur Brassens et les poètes. Si vous a plu, abonnez-vous au blog ! Il faut cliquer quelque part à droite (sur un ordinateur), ou tout en bas, après les mots-clefs (sur un smartphone).

On a vu Antoine Pol qui disait ce que Brassens ne savait pas dire. On vu Paul Fort, héritier de Gustave Nadeau et testateur au profit de Brassens. On a vu Victor Hugo remis au goût du jour par le génie musical de Brassens.  Dans le dernier billet, Brassens chantait Villon, plus célèbre poète français du Moyen Âge. Alors, Brassens moyenâgeux ? Bien sûr, il le dit lui-même dans Le moyenâgeux.

Vous avez entendu ce bel hommage à Villon :

Ma dernière parole soit
Quelques vers de Maître François
Et que j’emporte entre les dents
Un flocon des neiges d’antan

Pour conclure cette série sur Brassens et les poètes, voilà quelques vers que j’aime bien. Petit plaidoyer pour la poésie, tiré de la chanson La femme d’Hector :

Ne jetons pas les morceaux
De nos cœœurs aux pourceaux
Perdons pas notre latin
Au profit des pantins
Chantons pas la langue des dieux
Pour les balourds, les fesse-mathieu
Les paltoquets, ni les bobèches
Les foutriquets, ni les pimbêches

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Brassens chante Villon

Brassens et les poètes 7/8
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On arrive à la fin de la série sur Brassens et les poètes. Toutes mes excuses aux fans de Louis Aragon, Francis Jammes, Alfred de Musset, Jean Richepin, Géo Norge, Pierre Corneille, Tristan Bernard, Hégésippe Moreau, Paul Verlaine, Gustave Nadeau ou Théodore de Banville.
Brassens les a certes chantés, mais on parlera d’eux une autre fois, peut-être. Le dernier sera François Villon, poète du moyen-âge. La ballade des dames du temps jadis.

Rien à dire : la musique épouse le texte merveilleusement (petite confidence : je crois que c’est la chanson de Brassens que je préfère). L’accompagnement à la guitare est assez original et ajoute à l’exotisme de ce Moyen Âge si cher au cœur de Brassens, on en parle dans le prochain post.

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S’il l’avait voulu

Brassens et les poètes 3/8
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Je continue avec Paul Fort l’étude des poètes mis en musique par Brassens. On a déjà noté dans ce blog que c’était le poète le plus adapté par Brassens avec quatre chansons : La Marine, Si le bon Dieu l’avait voulu, Le petit cheval et Comme hier  (déjà passée ici). Je vous passe aujourd’hui Si le bon Dieu l’avait voulu.

Très bonne vidéo sur le site de l’INA : ici.

On est là dans une configuration totalement différente d’Antoine Pol. On a vu qu’Antoine Pol dit ce que Brassens ne dit pas ou ne sait pas dire. Avec Paul Fort, on a plutôt affaire à l’inspirateur principal de Brassens, celui qui écrivait du Brassens avant Brassens. Dans Brassens ?, de Bertrand Dicale, page 51, on lit :

Dans une interview radiophonique recueillie à l’occasion de la mort de Fort, Brassens dit : « Paul Fort me convenait beaucoup plus que d’autres à cause de son langage familier, de son langage populaire et pittoresque. Mais une familiarité et un pittoresque qui cachaient beaucoup d’art. Un art très, très savant ».

On découvre là le Brassens « très savant », fin connaisseur de toute la poésie française, de la plus académique à la plus confidentielle ou populaire. Toujours dans le livre de Dicale, on découvre d’ailleurs une étonnante filiation : Brassens, le fils. Paul Fort, le père. Et le grand-père serait Gustave Nadeau, poète-chanteur du XIXè siècle aujourd’hui un peu oublié, peut-être le tout premier auteur-compositeur-interprète.  Brassens et Paul Fort lui ont beaucoup emprunté. Pour preuve, Si la Garonne l’avait voulu, de Gustave Nadeau. La filiation avec Si le bon Dieu l’avait voulu est limpide.

Jules Beaucarne a écrit une autre musique pour le même texte (il ignorait peut-être l’existence d’une musique originale).

Pour finir, un enregistrement de Si la Garonne l’avait voulu, en 1903 par un certain Charlus. Vous noterez qu’à l’époque on disait « le Volga » et non pas « la Volga ».

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