Montaigne : bien essayé

La chanson, art majeur ou art mineur IV. Archéologie d’une question 3/16
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« La chanson est-elle un art majeur ou un art mineur ? » : de quand date cette question ? On verra ça plus tard. Aujourd’hui, on se demande de quand date la possibilité de la question. Car pour que la question ait un sens, il faut qu’il existe des arts majeurs. Vous me direz, il faut qu’existe la Chanson, mais elle a toujours plus ou moins existé, sous une forme ou une autre (voir les billets précédents). Et il faut qu’il existe des arts mineurs, mais là encore, il y a toujours eu des chanteurs médiocres, des rimes balourdes, des mélodie banales, des ritournelles mal ficelés, etc.

Mais les arts majeurs : voilà le problème principal il me semble. Depuis quand y en a-t-il ? Et qui peut décider que tel art est majeur, et tel autre non ? Si on y réfléchit, la possibilité d’un art majeur nécessite des instances de validation, des règles communes, toutes sortes de critères, de théorie esthétique. Ce qui suppose une autorité qui ait l’envie de se mêler de ça, et aussi une certaine stabilité politique. On va s’occuper de ces questions dans les prochains billets, en se cantonnant à la France.

La politique s’est toujours intéressée à l’art, y compris aux temps les plus reculés de la poésie française. Voyez Charles d’Orléans, grand seigneur et poète, assez brièvement mécène de François Villon. On lui doit ces jolis vers :

Le temps a laissé son manteau
De vent, de froidure et de pluie,
Et s’est vêtu de broderie,
De soleil luisant, clair et beau.

Il n’y a bête, ni oiseau,
Qu’en son jargon ne chante ou crie :
Le temps a laissé son manteau
De vent, de froidure et de pluie.

Rivière, fontaine et ruisseau
Portent, en livrée jolie,
Goutte d’argent, d’orfèvrerie,
Chacun s’habille de nouveau.
Le temps a laissé son manteau

Par un érudit appelé Michel Polnareff, avec une interview assez amusante, et une musique qui tire vers le contemporain et le bruitisme.

Dits par Alain Bashung.

En musique, par Nicolae Gafton, sur une musique de Claude Debussy.

Capturé par les Anglais au milieu de la guerre de cent ans, lors du désastre d’Azincourt en 1415, Charles d’Orléans reste prisonnier 25 ans en Angleterre avant d’être libéré contre rançon. Il est le père du roi Louis XII, qui a précédé François Ier sur le trône de France. Louis XII, François Ier : brève période de renaissance culturelle et de stabilité, entre la guerre de cent ans et les guerres de religion, qui a vu naître la première génération de grands écrivains français : Rabelais, Marot, du Bellay, Ronsard… Je n’ai pas trouvé de texte de cette période qui éclaire vraiment notre lancinante question. C’est plutôt le contraire, j’ai trouvé des textes qui montrent que la question de l’art majeur ne se posait pas à l’époque. Dans les Essais de Montaigne, Livre 1, chapitre 39, Considération sur Ciceron :

Les compagnons de Demosthenes en l’ambassade vers Philippus, loüoyent ce Prince d’estre beau, eloquent, et bon beuveur : Demosthenes disoit que c’estoient louanges qui appartenoient mieux à une femme, à un Advocat, à une esponge, qu’à un Roy.

Imperet bellante prior, jacentem
Lenis in hostem.

Ce n’est pas sa profession de sçavoir, ou bien chasser, ou bien dancer,

Orabunt causas alii, cælique meatus
Describent radio, et fulgentia sidera dicent,
Hic regere imperio populos sciat.

Plutarque dit d’avantage, que de paroistre si excellent en ces parties moins necessaires, c’est produire contre soy le tesmoignage d’avoir mal dispensé son loisir, et l’estude, qui devoit estre employé à choses plus necessaires et utiles. De façon que Philippus Roy de Macedoine, ayant ouy ce grand Alexandre son fils, chanter en un festin, à l’envi des meilleurs musiciens ; N’as-tu pas honte, luy dit-il, de chanter si bien ? Et à ce mesme Philippus, un musicien contre lequel il debattoit de son art ; Ja à Dieu ne plaise Sire, dit-il, qu’il t’advienne jamais tant de mal, que tu entendes ces choses là, mieux que moy.

Voilà, c’est assez clair : en ce siècle d’humanisme, l’Art perfectionne l’Homme bien plus que l’Homme ne perfectionne l’Art. Un art « majeur » serait un contre-sens. Si chanter bien n’est pas bien, comment la chanson pourrait-elle être un « art majeur » ?

Pourtant, l’art mineur, en la personne de l’artiste malhabile, existe bel et bien, tel, dans l’extrait suivant, ce peintre incapable de peindre un coq ou ce musicien qui prend soin de ne jouer ses œuvres qu’au milieu de compositions médiocres pour les mieux mettre en valeur. Un art un tant soit peu « majeur », on le trouve peut-être chez les auteurs de l’antiquité qu’admiraient les humanistes. Livre 3, Chapitre V, Sur des vers de Virgile.

Je fais volontiers le tour de ce peintre, lequel ayant miserablement representé des coqs, deffendoit à ses garçons, qu’ils ne laissassent venir en sa boutique aucun coq naturel.

Et auroy plustost besoing, pour me donner un peu de lustre, de l’invention du musicien Antinonydes, qui, quand il avoit à faire la musique, mettoit ordre que devant ou apres luy, son auditoire fust abbreuvé de quelques autres mauvais chantres.

Mais je me puis plus malaisément deffaire de Plutarque : il est si universel et si plain, qu’à toutes occasions, et quelque suject extravagant que vous ayez pris, il s’ingere à vostre besongne, et vous tend une main liberale et inespuisable de richesses, et d’embellissemens. Il m’en fait despit, d’estre si fort exposé au pillage de ceux qui le hantent. Je ne le puis si peu racointer, que je n’en tire cuisse ou aile.

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Comment progresser à QPUC ?

Questions pour un champion 3/6
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Voilà, on est au déjà au troisième post de la série QPUC, vous vous êtes sûrement précipité au club le proche de chez vous tant cela vous a passionné. Et vous vous demandez déjà comment progresser…

Tout d’abord, une mauvaise nouvelle : comme en bien des domaines, la marge de progression à QPUC est limitée. Un travail acharné pourra changer un sujet doué en quelqu’un de vraiment très fort, mais il y a une tournure d’esprit propre à QPUC qu’il est difficile d’acquérir.  Et ce d’autant que QPUC est un jeu assez pauvre, il n’y a pas 500 méthodes, pas de talent original à faire valoir, de voie parallèle, etc. La chance peut intervenir pour une question, mais le nombre de questions posées lors d’une partie est suffisamment grand pour la statistique accomplisse son œuvre d’abrasion et compense quelques coups de chance par quelques coups de malchance.

Stagner est d’autant plus pénible à QPUC qu’on ne peut pas cacher sa nullité, on est en quelque sorte « à poil » (en plus, à la différence de bien des jeux de société, QPUC est aussi un spectacle). La pratique vous aidera à buzzer plus vite, augmentera (marginalement) votre stock de connaissances, affinera vos stratégies, et vous aidera éventuellement à vaincre votre timidité. Après des progrès rapides dus au dégrossissement de ses défauts de débutant, on stagne vite. À moins de réellement travailler d’arrache-pied, ce que font certains.

En club, vous ferez face à des hypermnésiques, survivances de plans d’organisation anciens des cerveaux humains dont les scientifiques commencent seulement à entrevoir l’existence, datant d’on ne sait quand : d’avant l’imprimerie sûrement, d’avant l’écriture peut-être, peut-être même d’avant la peinture ou la musique. Ils se rappellent des trucs qu’ils ont entendu une fois, ils se rappellent où, ils se rappellent quand, ils se rappellent pourquoi ils s’en rappellent. Surtout, ils se rappellent qu’ils s’en rappellent. Bien des retraités en quête d’une activité pour le samedi après-midi en font les frais, qui n’ont jamais pu gagner une partie après des années de club, sauf miraculeusement, quand « les forts ne sont pas là » (expression entendue).

Alors, comment quand même progresser ? Le seul conseil original que je peux donner, c’est d’augmenter la connectivité de vos connaissances. Si vous apprenez une liste de dates par exemple, vous pouvez la mémoriser quelques jours au mieux, et une fois devant le buzzer, peu de chance qu’elle vous soit d’une quelconque utilité. Par exemple, vous apprenez par cœur que la RATP a supprimé la première classe du métro en 1991. Très peu de chance que ça serve, si cinq ans après on vous pose la question, ce qui serait déjà miraculeux, vous ne vous en rappellerez plus. L’investissement est nul.

Si par contre, en 1991, dans un avion qui vous amène pour la première fois dans le pays de vos ancêtres, par exemple la Pologne, vous avez lu cette information dans Libération, qu’elle vous a rappelé votre grand-tante qui achetait toujours des billets de métro de première classe, il y a une chance que la date vous revienne en moins d’une seconde. Si la grand-tante était polonaise, c’est encore mieux. Notez que la paire d’information (1ère classe <-> 1991) est reliée par plusieurs chemins différents dans votre esprit, c’est cela qu’on appelle la connectivité. Si un bout de la mémoire s’efface, un autre bout vous conduit à la réponse : un réseau de grande connectivité est plus robuste aux pannes, tous les théoriciens des graphes vous le diront. Il y a même des chances que revisiter un morceau actif de la mémoire réveille des zones voisines à moitié oubliées : une mémoire bien connectée s’auto-entretient.

Donc, apprendre une liste est inutile, à moins que vous ne puissiez y faire appel souvent (par exemple, les numéros des départements qu’on voit tous les jours sur les voitures), ou qu’elle ne vous serve de colonne vertébrale pour ajouter de la connectivité à d’autres connaissances (par exemple, les rois de France peuvent servir de repère chronologique pour d’autres choses). À propos, dans la série sur le rythme ici, je vous disais qu’il fallait absolument savoir qu’Anne de Bretagne, jouée par Micheline Dax (membre de la troupe les Branquignols) était la seule reine de France à l’avoir été deux fois (comme femme de Charles VIII (l’affable) puis de Louis XII (le père du peuple)), les deux premiers rois de la Renaissance (des Valois). Figurez-vous que Tri Yann a fait une chanson là-dessus, et qu’à leurs concerts ils aiment bien rappeler ça (pas le coup des Branquignols, mais qu’elle a été reine deux fois). Allez, rappelez-vous tout ça, c’est un labyrinthe très bien connecté, ça vous servira un jour au 4 à la Suite dans les quatre ou cinq ans qui viennent, promis… Si mort a mors de Tri Yann :

Et au fait, il faut se méfier du coaching et de l’hypermotivation, voyez plutôt. Et puis regardez vers 2:40, je suis sûr que vous avez la réponse (je vous jure, le coup n’était pas prémédité…). Si Bastien avait suivi le blog, il serait peut-être allé en finale.

 

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Vos gueules les grosses caisses

Quand le rythme devient envahissant 4/6
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Croyez moi, ça n’est pas si simple de trouver de belles vidéos de musique avec un rythme envahissant, inapproprié ou décalé. Aujourd’hui, c’est le pompon : La Répétition, tirée de Vos gueules, les mouettes ! film comique de Robert Dhéry, 1974. On y retrouve presque au complet Les Branquignols, troupe de musiciens et d’acteurs comiques, vivier où se formèrent bien des vedettes des années 1950 à 1970.

Sur la vidéo, vous trouverez le plus invraisemblable bastringue : Jacques Tornade à la grosse caisse, Christian Duvaleix au piano, Jacques Legras à la gaufrette, Pierre Mondy en Louis XII. Et la magnifique Micheline Dax, jouant à jouer Anne de Bretagne (savez-vous d’ailleurs qu’Anne de Bretagne est la seule reine de France à avoir été reine deux fois, comme épouse de Charles VIII, puis de Louis XII ? C’est indispensable à savoir si vous passez à Question Pour Un Champion, on en reparle, il y a une petite série prévue sur ce jeu, si si je vous assure).

La vidéo est un peu longue, la musique proprement dite commence à 1min25s. Tiendrez vous les 10 minutes ? C’est là que vous saurez si vous êtes un vrai cinéphile.

 

D’ailleurs, on  trouve sur wikipedia, quelques appréciations mitigées sur le film, comme quoi les critiques n’avaient aucun goût à l’époque :
« On aime bien les Branquignols, mais leur humour, ici, est passablement lourd et déplacé. » Jacques Siclier, Le Monde, 2 février 1997

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