Le passé lointain

Pierre Delanoë, parolier géopolitique 6/8
12344bis5678

Une des plus anciennes controverses philosophiques opposa Héraclite à Parménide il y a quelques milliers d’années. Pour le premier, l’être est éternellement en devenir, tandis que pour le second, l’être est. Doctrine que l’on résume par la maxime paradoxale « c’est toujours la même eau qui coule », refrain d’une chanson de Michel Sardou. Cette fois, les paroles ne sont pas de Pierre Delanoë, mais de son cadet de trente ans, Jean-Michel Bériat. Ce dernier utilisait la même ficèle que le maître, en écrivant des chansons dont la légèreté contrastait avec un arrière-plan géographique, philosophique ou historique profond. La même eau qui coule, donc, ou Africa interprétée par Rose Laurens, ou encore Ève lève-toi de Julie Pietri. Chez Bériat, l’impression de décor en carton-pâte est encore plus nette que chez Delanoë, et les images sont moins limpides « c’est toujours le raisin qui saoule », c’est pas très heureux franchement. Pourquoi pas « c’est toujours la même boule qui roule » tant qu’on y est… « Chie pas droit qui veut » comme disait Céline.

Mais j’en perds mon fil. Je voulais dire que Delanoë, en homme de droite, se range sans conteste du côté de Parménide. Il aime à se référer un passé lointain ou profond, à une certaine permanence des choses. Il le dit explicitement dans quatre vers de Attention mesdames et messieurs, de Michel Fugain :

Attention, mesdames et messieurs, c’est important, on va commencer
C’est toujours la même histoire depuis la nuit des temps
L’histoire de la vie et de la mort, mais nous allons changer le décor
Espérons qu’on la jouera encore dans 2000 ans

Voilà quelques exemples de passé lointain chez Delanoë. Il n’hésite pas à mettre en scène la guerre séculaire entre la France et l’Angleterre. Que fais-tu là Petula ? Par Petula Clark.

Dans Le bal des Lazes, il ressuscite une Angleterre aristocratique. Mais encore une fois, pour une histoire d’amour. Avec Michel Polnareff, compositeur inspiré et sans choucroute sur la tête.

Puisqu’on parle beaucoup d’Angleterre aujourd’hui, je ne résiste pas au plaisir de mettre en parallèle à celles de Delanoë la chanson de Philippe Katerine. La reine d’Angleterre. Avec cette vision encore plus profonde que « La place rouge était vide » : « car le monde est ainsi fait ».

Tous les thèmes

Abusé par l’abus de buses

Pierre Delanoë, parolier géopolitique 4bis/8
12344bis5678

Cette série sur Pierre Delanoë me rappelle une anecdote personnelle. Il y a quelques temps, j’ai participé à une conférence qui célébrait l’anniversaire de deux chercheurs, un Français et une Brésilienne. Pour leur faire une surprise, j’ai demandé à tous les participants, français et brésiliens en majorité, de préparer une chanson pour animer le diner. J’ai choisi Comme l’oiseau, adaptation par Pierre Delanoë d’un classique de la bossa nova, Você abusou. Une chanson franco-brésilienne, quoi de mieux ? Cerise sur le gâteau : la conférence se tenait à Grenoble, patrie de Michel Fugain. J’ai prévenu tout le monde, imprimé les paroles en portugais et en français, et même un peu travaillé la grille d’accords à la guitare.

La veille de la conférence, un collègue brésilien me demande embarrassé pourquoi j’ai choisi cette chanson. Il avait vraiment l’air gêné, et a fini par me dire que les paroles ne convenait pas du tout à la célébration d’un anniversaire. Traduction :

Você abusou = Tu as abusé
Tirou partido de mim = T’as tiré parti de moi
Abusou = Abusé

Mas não faz mal = Mais ce n’est pas grave
É tão normal ter desamor = C’est tellement normal d’avoir du désamour

etc, etc.

Patatras. Je croyais naïvement que abusou était une sorte d’oiseau, probablement une buse… Finalement, tout le monde a chanté dans une bonne humeur typiquement brésilienne et on ne m’a pas viré.

Você abusou, version originale, par Antonio Carlos et Jocafi.

 

Comme l’oiseau, par Michel Fugain.

 

La synthèse : franco-brésilienne, par Marcia Maria. Je trouve le placement rythmique remarquable au début, mais dans les paroles en français, elle se décale d’au moins une mesure et puis se rattrape l’air de rien !

 

Si vous êtes encore là, vous pouvez lire cet article paru dans le journal Le Monde, le 19 avril 1966. Comme quoi même les plus grands ont eu des problèmes de traduction…

Il y a quelques mois Gilbert Bécaud a enregistré pour une maison de disques allemande une version allemande de Nathalie. Comme le chanteur ne comprend que fort peu l’allemand, il l’a enregistrée phonétiquement ; ne pouvant pas soupçonner qu’on allait lui faire chanter un faux, il ne s’était pas fait retraduire en français la  » traduction  » allemande du texte de Pierre Delanoé.

Or, dans la version allemande, la charmante Nathalie n’est pas un guide moscovite, mais une fille russe quelconque qui se fait accoster par le premier étranger venu ; elle ne parle pas  » en mots sobres  » de la révolution d’Octobre, mais  » en mots appris par cœur  » ; finalement, l’auteur de la version allemande présente Nathalie comme une fille qui n’a qu’un désir : quitter l’Union soviétique au plus vite pour aller vivre à Paris. Bref, l’auditeur de la version allemande a l’impression que Nathalie n’est qu’une version féminine de Kravchenko, qui va  » choisir la liberté « .

Gilbert Bécaud a décidé qu’à l’avenir il ne chanterait les versions étrangères de ses chansons qu’après avoir pris connaissance d’une retraduction mot à mot en français.

Tous les thèmes

Le grandiose et l’intime

Pierre Delanoë, parolier géopolitique 4/8
12344bis5678

De même que Victor Hugo réconciliait le « grotesque et le sublime », Pierre Delanoë mariait le grandiose à l’intime. Dans Les yeux d’Émilie, les Québécois se terrant au chaud dès l’automne ou sortant leur nez comme des marmottes au printemps soulignent le flux et le reflux des sentiments de Joe Dassin et de sa belle Émilie… Et la débâcle du Saint-Laurent, c’est la débâcle tout court.

Dans Une belle histoire, on évoque discrètement le Nord et le Sud, et à l’occasion, Michel Fugain en remet une couche.

Dans Derrière l’amour, Pierre Delanoë théorise sur l’Amour. Quand c’est Johnny qui chante, on peut enfin se passer des leçons d’histoire-géo de Maître Pierre. Johnny est un continent assez vaste à lui tout seul (pour les « visions de néant » en tout cas).

Minute de solfège : je trouve que sur la vidéo Johnny chante un peu « devant », surtout au début de la chanson, vers 0:37. C’est-à-dire qu’il est légèrement en avance sur le tempo, ce qui accentue la tension érotique produite par l’animal Johnny prêt à bondir… Sur des versions live de sa fin de carrière, il chante un peu derrière. C’est le Johnny philosophe, qui jette un regard rétrospectif sur l’amûûûr, la vie, les oiseaux et tout ça.

Tous les thèmes

Ni Jean-Jacques Goldman, ni JeHan, ni Hubert-Félix Thiefaine, ni Jean-Jacques Milteau n’est le plus grand bluesman français (ni Personne ?)

Qui est le plus grand bluesman français ? 7bis/8
11bis233bis44bis5677bis8

C’est promis : demain, on met fin au suspense, on saura qui est le plus grand bluesman français. Un dernier points sur les nombreuses propositions des lecteurs du blog.

Merci à « Genzo le parolier » pour sa proposition d’authentiques blues de Renaud : Le blues de la Porte d’Orléans, et À quelle heure on arrive.

 

NP propose Jean-Jacques Goldman comme plus grand bluesman français avec à l’appui de cette hypothèse Reprendre c’est voler qui est assez blues. Je ne sais plus quoi inventer pour repousser toutes ces bonnes idées … Disons qu’il est trop optimiste ce bon J.-J. G.

 

Sur Facebook, Alain Berjon nous propose JeHaN qu’on a déjà vu sur le blog dans une veine plutôt réaliste (ici). Il excelle aussi dans le blues donc, avec par exemple cette reprise d’un grand succès de Michel Fugain, Je n’aurai pas le temps, extrait de son album La vie en blues. Tiens tiens, encore des paroles de Pierre Delanoë, ça avait suffit à éliminer Joe Dassin !

 

Loïc Perlman propose un duo, Paul Personne et Hubert-Félix Thiefaine. Le vieux bluesman et la bimbo. Très réussi, mais on cherche un seul plus grand bluesman français, ça ne peut pas être un duo.

 

Pierre Aboulker nous propose enfin l’harmoniciste Jean-Jacques Milteau. Ça ne compte pas, ici on ne s’intéresse qu’aux chanteurs ! Blues Harp.

 

Tous les thèmes

A song about Uranus?

Cinq devinettes sur Georges Brassens 4/6
122bis3456

Voici la réponse à notre troisième devinette sur Brassens : quelle planète n’est citée dans aucune de ses chansons ? Il s’agit bien sûr d’Uranus ! Merci à Stéphan de Lyon 7è, concepteur de cette énigme il y a bien des années. Voyez plutôt :

– Mercure est cité dans Stances à un cambrioleur, déjà passées ici.

– Vénus est citée dans 22 chansons, je me demande vraiment pourquoi c’était la planète préférée de Brassens, quel coquin. Une fois dans le titre, Vénus callipyge, et les 21 autres fois dans le texte, je vous épargne la liste. J’ai trouvé ça sur le site Analyse Brassens qui propose un moteur de recherche spécialisé dans ce genre de questions urgentes, allez-y voir (attention, le moteur confond Vénus et venus du verbe venir, il faut faire le tri à la main).

– La Terre est citée plein de chansons, comme ce Pauvre Martin qui bêche la terre. En tant que planète, on la trouve dans L’orage ou Une jolie fleur par exemple.

– Mars est cité dans La guerre de 14-18.

– Jupiter est cité dans L’orage et La marche nuptiale (déjà passée ici).

– Saturne est bien sûr cité dans Saturne (déjà passée trois fois dans le blog, ici, ici et ici).

– Neptune est cité dans Supplique pour être enterré sur la plage de Sète (déjà passée ici).

– Pluton est cité dans Le grand Pan (déjà passée ici).

Pluton n’est plus classé comme une planète me direz-vous ? On pourrait donc chercher la Lune (dans Celui qui a mal tourné), Europe (dans Les deux oncles) ou Charon (dans Le grand Pan). Voire même la Grande Ourse dans Auprès de mon arbre… mais il manque toujours Uranus.

Je vous passe L’orage (comme ça on aura la Terre et Jupiter). C’est une chanson pas évidente à reprendre, en alexandrins, sur une mélodie un peu monotone, avec une rythmique un rien lourde (de longues séries de noires, et ça tombe souvent sur le temps, un vrai hachoir)… Très difficile de s’extraire de la version originale sans tomber dans des ornières. Je vous passe une version par Joe Dassin et le bien nommé Big Bazar, avec Michel Fugain dans les choux. Joe Dassin fait du bon boulot. C’est le grand n’importe quoi sur les paroles, ils s’arrêtent avant la fin, mais c’est pas mal.

 

Il reste encore deux devinettes !!

Quatrième devinette : quand Brassens se livre-t-il à la censure ?
Brassens, chanteur anarchiste épris de liberté et dont nombre de chansons furent censurées était donc logiquement l’ennemi de la censure. Pourtant il n’hésite pas à censurer des poètes… Où donc ?

Cinquième devinette : quand Brassens se livre-t-il à l’auto-censure ?
D’accord, Brassens censure, l’affaire est entendue. Mais dans quelle chanson Brassens s’autocensure-t-il ? Évidemment, c’est impossible à déduire de la simple écoute de la chanson, puisque le couplet caviardé ne s’y trouve pas (ce ne serait pas de la censure sinon)… Attention, il y a au moins deux réponses possibles.

Tous les thèmes

 

 

 

 

Bidonville

Nougaro et ses compositeurs 8/15
1 – 2 – 3 – 4 – 5 – 6 – 7 – 8 – 9 – 10 – 11 – 12 – 13 – 1415

Nougaro s’est aussi essayé à l’adaptation des standards de la bossa nova, un sport très à la mode dans les années 1960 (exemples célèbres : Fais comme l’oiseau par Michel Fugain, adapté de Voce abusou, Qui c’est celui-là ? par Pierre Vassiliu, adapté de Partido alto, je suis sûr que vous pouvez en trouver d’autres). Ça a donné Bidonville, adaptation de Berimbau, musique de Baden Powell.

L’original, avec des paroles de Vinícius de Moraes.

Tous les thèmes