Cole Porter avance masqué

La chanson, art majeur ou art mineur IV. Archéologie d’une question 13/16
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Au début du XXè siècle s’opère un croisement intéressant entre art populaire et art savant. Avec la naissance du jazz et les débuts de l’industrie musicale d’une part, et le formalisme de la musique savante qui se détourne de plus en plus du public d’autre part, émerge un entre-deux : des compositeurs mi-savants, mi-populaires, parfois de formation classique, parfois autodidactes. Un de leur meilleurs représentants, le magnifique Michel Legrand nous a d’ailleurs quitté il y a peu. Cette tradition existait déjà avec l’opérette, mais au XXè siècle, elle s’autonomise de plus en plus de la musique classique. Je propose dans ce billet des passages de la correspondance de Cole Porter, compositeur brillant de l’entre-deux-guerres. Bel éclairage sur le travail d’un artiste américain, à la fois savant et populaire donc, whatever that means mister Porter.

Lettre de Cole Porter à Alan Broderick, du 21 septembre 1934, dans Variétés : littérature et chanson, sous la direction de Stéphane Audeguy et Philippe Forest. N°601 de la NRF.

(Nos idées ne sont jamais neuves, considérées l’une après l’autre : 2500 ans après Aristophane et quatre siècles après William Shakespeare, le dernier recours des créateurs de Broadway est encore l’art combinatoire : voilà pourquoi la plupart sont des plagiaires mélancoliques, et trompent leur mélancolie en jouant aux cartes.)

Afin d’écrire des succès par dizaine, je porte un masque — mes chansons elles aussi doivent porter un masque, pour trouver leur forme, pour avoir du caractère et donner de la voix dans des théâtres à trois mille places. Mon masque, tu le connais, c’est celui de Cole Porter, Américain à Paris, à New-York dandy gâté par les raffinements parisiens ; mon masque, c’est, à cause de ma demi-vie parisienne, le soupçon des pires turpitudes, l’amour avec un garçon boucher, ou pire encore l’habitude de tremper mon croissant dans le café.


Lettre de Cole Porter à Alan Broderick
, le 5 novembre 1934.

La virtuosité du paresseux, voilà ce qui me fait vivre : il m’a été donné de pouvoir me mettre au travail l’esprit limpide au lendemain d’une longue baignade au champagne, et ce qui me reste de fatigue rapporté du profond sommeil m’aide à trouver mes mots. J’ai aussi cette apparence de facilité en musique — elle est en vérité le résultat de ma roublardise, d’une patiente perversité de mélomane, de mon éducation, de l’assiduité aux concerts, du travail et du plaisir de compliquer une mélodie, comme on plie une feuille en douze, pour lui donner l’allure d’une chanson simple. Quand ils reprennent mes couplets a capella sur le chemin du retour, les spectateurs ne savent pas qu’ils tombent dans le piège de ma mélodie articulée sur des rythmes tordus ; ils ne savent pas non plus qu’ils se sortent de ce piège grâce à mon bon vouloir de compositeur, à la fois courtoisie, professionnalisme et quête du succès populaire : moi vivant, je ne laisserai jamais les auditeurs dans le désarroi : mes chansonnettes sont baroques, mais dans mon petit labyrinthe baroque, je me vante de faire danser sans souci monsieur Tout-le-monde.

Je ne sais pas si Porter fait référence au larvatus prodeo de Descartes avançant lui aussi « masqué ». Je vous passe Anything Goes, composé probablement vers l’époque de ces lettres.

La même chanson, par Cole Porter lui-même

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Cole Porter n’a rien composé pour Nougaro

Ils n’ont rien composé pour Nougaro 2/8
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Dans le dernier billet, on se demandait pour Nougaro n’a pas utilisé de musique de Miles Davis. Peut-être parce que les musiques de Miles Davis ne conviennent pas à de la chanson ? Mais pourquoi n’a-t-il pas chanté sur du Cole Porter alors ? Car voilà un auteur-compositeur qui a trempé dans le jazz, la comédie musicale et la chanson… et qui a aussi réfléchi à la manière de marier musique populaire et savante, on en reparlera plus tard dans le blog.

Ella Fitzgerald, Let’s do it (let’s fall In love), paroles et musique de Cole Porter, très bonne chanson pour une veille de Saint-Valentin. Les paroles mi-sentimentales mi-grivoises ont quelque chose d’un contemporain de Porter, le parolier Albert Willemetz dont on reparle dans la prochaine série (patience). Je me demande s’ils se connaissaient…

Encore une composition de Cole Porter que j’aime bien (pour le rythme, la walking bass)… My heart belongs to daddy, par Marilyn Monroe, extrait du film Le milliardaire, qui s’appelle en anglais Let’s make love (j’ai vérifié dans le dictionnaire, c’est vraiment bizarre comme traduction). Avec Yves Montand. Désolé pour le montage de la vidéo, je n’ai rien trouvé d’autre sur Youtube. Avec des paroles de Nougaro, ça aurait été de la bombe !

En bonus, tout l’album Ella Fitzgerald sings the Cole Porter songbook !

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