Le jeu générique

Jeu et chanson 2/15

Assez joué aux échecs. Réfléchissons un peu au jeu en chanson. Car l’exploration des grands mythes de la chanson est une vieille marotte de ce blog. Quelques exemples pour les nouveaux.

  • Le plus grand mythe de toute la chanson française : Paris. Le sujet est trop vaste pour une série et il n’a pas encore été abordé dans le blog. Ça ferait un bon thème pour toute une année quand j’aurai le courage de m’y attaquer.
  • Le mythe le plus consensuel : le Gitan. Tout le monde est d’accord, il est beau, mais à la différence du légionnaire, il ne sent pas le sable chaud. Il est libre, et chose à peine croyable : il joue de la guitare encore mieux que Thomas Dutronc alors que sa maman ne lui a pas payé de cours. Il ne vole pas de poules. Voir ici.
  • Le mythe le moins consensuel : la putain. À une époque, tout grand chanteur se devait de chanter les putains. Mais sont-elles esclaves ou filles de joie ? N’espérez aucune réponse claire, la loi du genre chanson-sur-les-putains est de faire valoir un versant aussi admirable qu’original de la virilité de l’auteur. Aussi chaque chanson se doit-elle de contredire la précédente. Voir ici.
  • Le mythe le plus incantatoire : Paul Verlaine. Ce poète est le probablement celui dont le nom apparait le souvent dans des paroles de chansons. Le simple nom du poète aux vers solubles dans l’air aurait le pouvoir d’alléger les rimes les plus balourdes. Voir ici.
  • Le mythe le plus franchouillard : la java. Aussi fort que le camembert, sans l’odeur désagréable bien sûr. Si votre chanson n’est pas assez française à votre goût, ne l’appelez pas « machin-bidule », mais « java de machin-bidule », et le tour est joué. La série sur le sujet est en préparation.
  • Le mythe le moins franchouillard : le blues. Miroir du précédent, il représente tout ce qu’on désire dans l’Étranger. Le mot est performatif, inutile que votre chanson ait un rapport quelconque avec le blues, il suffit de dire « blues », ou mieux « du blues ». Sa musique est saine comme le bon sauvage, et avantage non négligeable : du moment que c’est du blues, il est permis de se lamenter sur soi-même (on est bien obligé, c’est un des principes du blues). Voir ici.
  • Les mythes secondaires : Jean-Sébastien Bach, les scientifiques, l’imparfait du subjonctif, etc etc. Une série sur les bouchers est actuellement en préparation, il y a un nombre incroyable de chansons qui parlent de bouchers.

Les jeux fournissent aussi quelques mini-mythes. On a vu le jeu d’échecs : jeu supérieur, profond et violent, jeu d’élite, jeu du roi, roi des jeux et inspiration pour les rappeurs. Avant d’explorer d’autres jeux, nous étudions aujourd’hui un paradoxe, une curieuse inversion dans le passage du particulier au général : on verra dans cette série que presque chaque jeu pris individuellement a plutôt une image positive en chanson, alors que le jeu globalement, le jeu générique, non spécifié, a une image plutôt négative. Le tout serait en l’espèce opposé à la somme de ses parties… Voyons cela à travers plusieurs exemples.

La mauvaise réputation du jeu générique vient surtout des cruels jeux de l’amour. François Feldman et Joniece Jamison, Joue pas.

Un deuxième exemple. Plasticines, La règle du jeu.

La « règle du jeu » peut aussi symboliser l’arbitraire. Jeu de loi, par la Chanson du Dimanche.

La règle du jeu est donc implacable, à l’instar de la police, de la loi ou de l’ordre qui n’ont pas bonne réputation en chanson. Mais le jeu en sa futilité est tout aussi négatif : on joue avec nos vie, qui ne sont pas grand chose. Par exemple dans le refrain du prophétique Osmose 99 de Parabellum, qui nous prouve que même des Français peuvent inventer un bon gros riff.
T’as joué t’as gagné t’as tiré un as de pique
Tu y as cru t’as perdu tout ca c’est d’la politique

Le jeu à la généricité la plus innocente, le joujou, n’est là que pour révéler la part de sadisme de l’enfant… La révolte des joujoux par Guy Berry.

Reprise intéressante par Enzo Enzo.

Je pense que la réputation négative du jeu générique est typiquement française. Chez nos amis anglo-saxons, sa réputation est meilleure. Il faut dire qu’ils aiment la compétition et le capitalisme ces Amerloques et English. « Its a free world… play the game » nous chante Queen dans Play the game.

Et Starsky et Hutch, vous avez remarqué que quand il y a une fille entre les deux ils acceptent les règles du jeu ? Non mais quels bons bougres ceux-là. Le générique est interprété par Lionel Leroy.

1 – Les échecs
2 – Le jeu générique
3 – Monopoly
3bis – Chanteuses au nom de jeu
4 – Le flipper
5 – Marelle et pile ou face
6 – Le flambeur
6bis – Cache-cache
7 – La partie de bridge
8 – Le jeu de go
9 – La pétanque
9bis – Cache-cache party et go
10 – Question pour un champion
11 – La belote
12 – Le casino
13 – Les jeux vidéos
13bis – Les jeux vidéos (bis)
14 – Poker
15 – Le joujou du pauvre

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Bonne année 2020

Spécial nouvel an 2020

Bonne année à tous mes fidèles lecteurs ! Avez-vous remarqué qu’il y a une énorme foultitude de chansons parlant du nombre 20, et presque aucune du nombre 19 (voir la série sur les nombres en chanson) ? Et oui, « je vous parle d’un temps que les moins de 19 ans ne peuvent pas connaître », c’est nul… Voyons là un bon présage pour le passage de « 19 » à « 20 » célébré en ce jour.

Puisqu’on parle de chiffres, je vous propose quelques statistiques. La fréquentation du blog a beaucoup augmenté ces dernières années. Au départ, il y avait moins d’une dizaine de visites par jour, aujourd’hui c’est plutôt une cinquantaine, ce qui fait qu’en 2019, vous m’avez rendu presque 15000 visites. Mais je ne sais pas très bien ce que recouvre ce chiffre : combien de robots, de passages d’une demi-seconde via des moteurs de recherche, combien de véritables lecteurs, difficile à dire. Vous êtes à ce jour 119 abonnés par email, 8 abonnés sur Twitter et encore quelques dizaines via Facebook, plus de 200 au total.

Le billet qui a eu le plus de succès en 2019 s’intitule « La pornographie » : 589 visites tout de même. Je suppose que des requêtes plus ou moins lubriques adressées aux moteurs de recherche aiguillent des lecteurs vers mon site. J’espère qu’ils ne sont pas trop déçus… À propos de requêtes, florilège des meilleures que me communique mon hébergeur (hélas, les moteurs les plus utilisés ne transmettent pas leurs requêtes).

– « alexia de haine brigade », 4 fois
NB : en fait, c’est Alexa, chanteuse du groupe punk Haine Brigade auquel j’ai consacré un billet, ici.

– « fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve bach », 12 fois
La requête la plus fréquente.

– « chanson avec pastilles de menthe »
J’aime bien cette chanson de Dranem, voir ici.

– « homsexualite legrand demy »
Il y en a qui se posent de drôles de questions.

– « beat de claude françois porno »
Qu’est-ce qu’il voulait celui-là ? Brrr, j’en frémis.

Le billet du blog qui le plus grand succès depuis le début, c’est « Léo Ferré était-il misogyne ? » : 732 visites. Je suppose que de nombreux internautes se posent la question… et ils tombent sur la deuxième série de mon blog, consacrée au sexisme et au féminisme. Je n’en suis pas très content : écrite au début, quand je n’étais pas encore bien rodé, elle est un peu bancale, incomplète. Bref, je l’ai refondue entièrement, et je vous la ressers ces prochains jours.

Pour finir, mon plus grand regret : je ne passe pas suffisamment de chanteurs en activité. Je lance un appel à candidature, j’offre une place de chroniqueur « chanson d’aujourd’hui », « annonce de concert », ce que vous voulez du moment qu’il y a au moins un chanteur actuel chaque mois. J’offre 50% des bénéfices du blog (c’est-à-dire zéro).

Pour bien commencer l’année, une chanson d’un des meilleurs artistes qui tournent en ce moment, Thibaud Defever (anciennement Presque oui). On saura pas.

Une deuxième, Des oiseaux.

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Brahms

La chanson, art majeur ou art mineur VI. Musique classique, chanson, et réciproquement, 10/18
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On continue d’explorer les liens entre chanson et musique classique, avec le recyclage par certains auteurs de chansons de mélodies du répertoire classique. On a déjà longuement évoqué le cas de Bach dans le blog, je n’y reviens pas, voir ici. C’était la troisième série du blog, et on y notait déjà certains malentendus entre chansons et classique, dans le traitement du rythme et dans une conception un peu mythique du génie classique…

Avant de commencer notre étude du recyclage, notons qu’au XIXe siècle, le recyclage fonctionnait plutôt en sens inverse. Ce sont les grands compositeurs qui retranscrivaient des mélodies folkloriques, tsiganes en particulier. Voir par exemple les Danses hongroises de Brahms, que le compositeur lui-même ne considérait que comme de simples retranscriptions.

Pour en savoir plus, un beau tour d’horizon sur le site de France Musique, ici.

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D’accord, mais qu’est-ce que la musique classique ?

La chanson, art majeur ou art mineur VI. Musique classique, chanson, et réciproquement, 2/18
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On l’a vu dans le dernier billet, la musique classique est plus facile à célébrer ou critiquer qu’à définir. Au sens le plus strict, la période classique est un bref moment de la grande musique occidentale, vers la fin du XVIIIè siècle, entre la musique baroque et la musique romantique, marqué par Haydn, Mozart et Beethoven.

Dans un sens plus large, le public définit la musique classique par certaines caractéristiques implicites, réelles ou supposées : musique officielle, nécessitant un long apprentissage, perfection, exigence technique primant sur toute autre considération, raffinement, musique non amplifiée, instruments anciens, fidélité rigoureuse à un répertoire figé. La musique classique est aussi perçue comme exempte de tous les vices de la musique : lascivité des musiques dansantes, facilité de la musique populaire, crétinisme des paroles des chansons de variété. Et surtout paresse de nos habitudes auditives, car écouter de la musique classique, ce n’est pas pour les paresseux. On se réjouis que ce soit si abstrus, on se flatte de son endurance. En tout cas, qu’on en écoute ou pas, on la respecte, un peu comme une religion qu’on ne pratique plus.

Les musicologues insistent quant à eux sur l’historicité du pilier véritable de la musique classique : le répertoire. La notion est en fait assez récente. Il semble que le premier compositeur qui ait eu l’idée de jouer le répertoire ancien était Beethoven au début du XIXe siècle. Il a en quelque sorte « inventé » la musique classique. Selon wikipedia, La passion selon saint Matthieu, de Jean-Sébastien Bach n’a pas été jouée entre sa création en 1736 et son exécution en 1829 par Felix Mendelssohn. Avant le XIXè siècle, les musiques étaient composées pour être jouées immédiatement, personne ne songeait à jouer de vieux trucs, ou n’imaginait que le truc du jour serait joué plus tard. Puisqu’on parle de la Passion selon Saint Matthieu.

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Nougaro et Lavilliers nous parlent de classique

La chanson, art majeur ou art mineur VI. Musique classique, chanson, et réciproquement, 1/18
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Voici l’avant-dernière série consacrée à notre lancinante question : la chanson est-elle un art majeur ou un art mineur ? Dans notre quête désespérée d’une absence de réponse, on étudie à partir d’aujourd’hui la relation entre la chanson et l’un des arts les plus majeurs du monde : la musique classique.

Dans son altercation avec Béart, Gainsbourg invoque la musique classique comme art majeur indiscutable. Il est vrai que dans notre imaginaire, elle est un absolu : composée par des génies comme Bach ou Mozart, exécutée par des virtuoses comme Liszt ou Paganini, elle nous propose une intercession directe avec Dieu, l’univers, ou encore plus difficile avec soi-même. Les non-croyants, et jusqu’aux scientistes, peuvent idéaliser cet exemple unique d’art abstrait séculaire. Critiquer la musique classique, c’est le blasphème total, voilà bien sur quoi Homais et Bournisien ont fini par s’entendre. Pas facile donc de trouver des critiques à l’encontre de la musique classique, notamment dans des paroles de chansons… Dans La samba de Bernard Lavilliers, on entend au détour d’une sociologie un peu sommaire de la musique :

Une musique morte impuissante et statique
Suintait par le plafond très aristocratique

Morte, impuissante ? Peut-être… Claude Nougaro est plus indulgent, lorsqu’il imagine les aller-retour d’un pauvre piano, de la salle Pleyel à un club de jazz ! Je vous propose une interprétation par Jacqueline François du Piano de mauvaise vie, à écouter en détail pour sa belle collection de poncifs.

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Êtes vous Ramones ou Pink Floyd ?

La chanson, art majeur ou art mineur IV. Archéologie d’une question 15/16
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Nous voilà maintenant en plein XXè siècle. On ne sait toujours pas si la chanson est un art majeur ou mineur. Je n’ai pas tellement envie de parler de la Rive Gauche, de chanson française « de qualité », des grands de la chanson… Si vous en voulez, retournez donc voir la série sur les poncifs en chansons, il en est beaucoup question dedans. Je voudrais plutôt parler de la grande révolution rock qui a mis au centre de ses préoccupations le vieux débat entre art savant et art brut. C’est peut-être le seul genre musical qui se soit vraiment construit dans cette opposition. Le rocker, dont l’estomac pourtant « se limite aux cheeseburgers », selon le bon mot d’Eddy Mitchell, aurait donc digéré trois ou quatre siècles de controverses, de Malherbe à Gainsbourg. À moins qu’il ne les ait régurgités. Je note à l’appui de cette dernière hypothèse que plusieurs rockers sont morts noyés dans leur vomi (Jim Morrison, Jimi Hendrix, …).

Le débat entre sophistication et simplicité, art savant et art brut, est vraiment structurant pour le rock, une véritable dialectique. Son histoire, tout comme la musique rock d’ailleurs, est un balancement binaire. D’un côté, une musique simple, brute, mode passagère à la stupéfiante résilience, dont chaque jeune enragé peut apprendre les trois accords et le boom-tchak dans une cave. De l’autre côté, une musique métisse,  influencée par le jazz, le blues, les musiques traditionnelles occidentales, et propice à toute sorte de perfectionnements. On a déjà noté dans le blog les liens entre le heavy metal et la musique de Bach, ici.

Aujourd’hui, on s’intéresse aux deux styles de rocks les plus extrêmes : au punk et au rock progressif ainsi qu’à leurs meilleurs représentants, les Ramones et Pink Floyd. Les Ramones : quelques drogués new-yorkais qui achètent une guitare d’occase, lancent la mode du jean troué, jouent mal, révolutionnent le rock et meurent jeunes. Seul grand groupe de rock dont tous les membres soient morts parait-il. Pink Floyd : bons musiciens, créatifs, qui inventent des nappes de synthé comme-ci, du son comme-ça, des solos on sait plus dire comment, exécrés des Ramones, parce que c’est vrai qu’ils nous font chier.

Ramones, Blitzkrieg Bop

Pink Floyd, Time

Encore un Pink Floyd, Money. Pour les amateurs de solfège, c’est écrit en 7/4, pfff, quel pédantisme franchement du 7/4. Je crois que c’est les Ramones qui ont raison.

Un dernier des Ramones. On les voit sur la vidéo, ils sont beaux, on peut admirer leur technique à la guitare : tenue vers les genoux, ça fait viril tendance déglingué, et surtout ça rend presque impossible d’en jouer correctement, c’était probablement là le but. I just want to have something to do.

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La musique des Tontons flingueurs

Avec Michel Magne (et accessoirement Jean Yanne) 1/7
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Je vous propose dans cette série de partir à la découverte de Michel Magne, compositeur de la deuxième moitié du XXè siècle ayant abordé tous les styles : musique contemporaine atonale, jazz, musique classique. Et bien sûr chanson, puisqu’il a entre autre composé la musique de plusieurs chansons de Jean Yanne, qu’on verra aussi beaucoup dans la série.

La composition la plus célèbre de Michel Magne est peut-être la bande originale du film Les tontons flingueurs. Elle est toute entière bâtie sur un seul thème : que ce soit après l’un des célèbres bourre-pif, pour un moment triste, une danse endiablée ou un chant d’église, c’est toujours la même musique ré-orchestrée. Un vrai chef d’œuvre d’humour. Magne est allé jusqu’à inventer une fausse sonate de Corelli (compositeur bien réel de l’époque baroque) !

Techniquement, le thème fait sol mi ré do, sol mi, ré do, etc (la tonalité change selon les passages dans le film). Toutes les musiques de la vidéo à suivre sont bâties sur ce thème, sauf Happy Birthday, et une autre que je vous laisse trouver dans la vidéo suivante. À voir absolument !

Michel Magne s’est-il inspiré d’une musique existante ? On reconnait le motif des premières notes dans la loure de la Suite française numéro 5 en sol majeur de Jean-Sébastien Bach, BWV 816 – (VII) Loure. NB : une loure, c’est une sorte de bourrée.

Le concerto n°1 pour piano et orchestre de Tchaïkovsky démarre sur le même thème, mais en mode mineur (passage en mode mineur qu’on entend aussi dans Les tontons flingueur).

La musique, surtout lorsqu’elle est arrangée en jazz, rappelle aussi un peu Freddie Freeloader de Miles Davis.

Le plus probable reste que Michel Magne a dû inventer le thème, puis s’inspirer de maîtres pour les différents arrangements. Miles Davis donc, et peut-être le concerto pour deux violons de Bach pour les arrangements baroques de la fausse sonate de Corelli !

Réponse à la petite énigme plus haut : la seule musique de la vidéo qui n’est pas bâtie sur le thème, c’est le passage de tango, vers 3:15. Je me risque à l’hypothèse suivante : le passage qu’on entend sert à introduire le thème. Mais ce dernier a été coupé au montage.

Un colloque vient d’être consacré au film Les tontons flingueurs, voir ici.

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Yesterday

La chanson, art majeur ou art mineur II. Du poncif en chanson, 1/12
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Voici donc notre deuxième série sur le thème de l’année : la chanson est-elle un art majeur ou un art mineur ? Tout d’abord, il faudrait s’entendre sur la définition des termes. Sans tomber dans le piège d’une définition a posteriori, construite à dessein pour faire pencher la réponse d’un côté ou de l’autre, évidemment …

Les plus anciennes occurences des expressions « art majeur » et « art mineur » ne sont pas très éclairantes. Elles remontent à une époque où « art » désignait des savoir-faire dont les corporations étaient appelés « arti » dans l’Italie médiévale. Certaines corporations étaient « majeures » telles les fourreurs ou les notaires, d’autres « mineures » comme les serruriers. Alors, un chanteur ressemble-t-il plus à un notaire ou à un serrurier ?

La distinction entre art majeur et art mineur telle qu’on la comprend aujourd’hui remonte plutôt à une autre classification médiévale des arts, entre arts libéraux et arts mécaniques. Les arts libéraux étaient abstraits (musique, astronomie, rhétorique, …), tandis que les arts mécaniques transformaient la matière (peinture, sculpture…) et étaient donc moins nobles. Mais ceci ne nous dit pas si Patrick Topaloff vaut autant que Charles Baudelaire.

Plusieurs grands philosophes ont proposé des classifications des arts, tel Kant ou Hegel, mais je n’ai trouvé aucune trace chez les bons auteurs d’une classification binaire aussi simpliste que majeur/mineur. Ce débat est sans doute cantonné aux conversations de bistrots plus ou moins médiatisées, dont vous êtes en train de lire un bon exemple.

Du reste, la question n’a vraiment de sens que dans notre monde désacralisé, où l’Artiste fait l’objet d’une sorte de culte des saints de substitution. Sans ce Panthéon implicite, quel besoin y aurait-il de tracer une frontière garantissant que Jean-Sébastien Bach est d’une nature essentiellement différente de Didier Barbelivien ? À quoi cela servirait-il ? On entend bien la différence entre les deux sans estampille, non ? Mais ce monde désacralisé, c’est le nôtre, alors allons-y.

Pour en savoir plus, je vous propose un point d’entrée, un peu scolaire, ici, et puis l’épisode de l’émission Les chemins de la philosophie, d’Adèle Van Reeth, consacrée au livre d’Agnès Gayraud, Dialectique de la Pop Musique. En réécoute ici.

Pour cette deuxième série, je vais me restreindre à l’exploration d’une constatation toute simple : la méfiance du grand art à l’encontre de la banalité. Le grand écrivain fuit la phrase toute faite, l’idée reçue, la rime facile. Le grand compositeur exècre la ritournelle. Bref, le poncif : voilà la signature certaine de l’art mineur. Or, on le sait bien, la chanson est un art du poncif. On l’a vu dans la première série : dans les paroles, amour rime avec toujours. Et si possible, les yeux sont bleus, les filles belles comme le jour, etc, etc. La mélodie quant à elle se doit d’être assez banale pour être retenue, chantée par tous, voire même pour se faire oublier.

On raconte souvent cette histoire pour attester le génie de Paul Mc Cartney. Il se réveille un matin avec une musique dans la tête, un truc qu’il est sûr d’avoir déjà entendu. Il le chante à tout le monde. Mais non, personne ne connaît, il l’a bien inventé. C’est Yesterday. Son génie n’est pas dans l’originalité de l’invention, mais au contraire dans sa banalité, dans la création de ce que tout le monde croit connaître déjà. De Ravel ou Debussy, on dirait plutôt qu’ils ont composé ce que personne n’avait jamais entendu… L’art de la chanson est donc peut-être mineur, mais son chemin est étroit : comment inventer ce qui n’est pas nouveau ?

Yesterday est peut-être la plus grande chanson de tous les temps : la plus reprise (plus de 3000 reprises répertoriées), la plus diffusée en radio. Il parait qu’à chaque instant sur Terre, il y a au moins une radio quelque part qui diffuse Yesterday. Voir la page wikipedia consacrée à cette chanson, ici.

Je vous propose quelques reprises que j’aime bien. Par Marvin Gaye.

Par Nicotine, un groupe japonais (et non pas le groupe indien de métal).

On passe au bizarre. Au bloc, pendant l’opération de son cerveau, cœur sensible s’abstenir de cliquer. Ici.

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Coming out

L’homosexualité en chanson 2/15
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En 2011, les Fatals Picards sortent la chanson Coming out.

Notez la référence à Comme ils disent dans les paroles : chanson de Charles Aznavour sur l’homosexualité dont on reparle bientôt. À noter aussi la présence du chanteur Dave dans la vidéo : il joue le rôle du père qui le lit journal titrant « un groupe de rap accusé d’homophobie ». Je vous propose une chanson de Dave, qui évoque discrètement l’homosexualité, sur des paroles de Patrick Loiseau, parolier et compagnon de Dave. Du côté de chez Swann.

Sinon, je sens mes lecteurs frémir… J’écris un billet appelé coming out, dans une série sur l’homosexualité. D’autant que depuis le début du blog, je me suis livré à divers coming out :

  • oui, j’aime Questions Pour Un Champion (ici),
  • oui j’ai découvert Bach dans un livre de maths pour geek (ici),
  • et oui je suis fan de Michel Sardou (ici).

Mais non, désolé, pas de coming out dans cette série.

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Claude Nougaro n’est pas le plus grand bluesman français

Qui est le plus grand bluesman français ? 1/8
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Nous démarrons un jeu de piste pour Noël, en quête d’un mythe de la chanson française. Elle n’en manque pas, le Jardin aux chansons qui bifurquent en a déjà abordé quelques-uns. Comme le Gitan (voir ici) : libre et farouche. Puisse sa liberté libérer notre chanson. Et puisse notre chanson nous faire gagner l’amitié si précieuse et redoutable du manouche.

Ou encore Verlaine (voir ici). On glisse son nom dans des paroles plus que celui d’aucun autre poète. On implore sa légèreté, on la supplie de dissoudre dans l’air notre chanson grise… Ça marche des fois. On a abordé des mythes d’importance moindre comme Jean-Sébastien Bach (ici), la « société » (ici), ou les scientifiques (ici).

D’accord, tout ceci est bien mythique. Mais quel style de musique est mythique ? Le menuet ? Non, Johnny Hallyday n’a pas écrit « toute la musique que j’aime, elle vient de là, elle vient du menuet ». La sonate ? Non, dans Starmania, il n’y a pas de Sonate du businessman. L’oratorio ? Non, Michel Jonasz n’a pas écrit « Enfant noir, femme de Toulouse, tous ceux qui chantent I was born to loose, on est des joueurs d’oratorio ». La fugue ? Non, Henri Salvador et Boris Vian n’ont pas écrit une Fugue du dentiste. L’opéra ? Non, Eddy Mitchell n’a pas chanté le Lèche-bottes opéra.

Vous l’avez compris, ce genre mythique, c’est bien sûr le blues. Un seul autre style peut lui être comparé (comme grand mythe de la chanson française s’entend) : la java.

Le blues et la java : je pense que ce sont les deux styles musicaux les plus souvent cités dans les paroles de chansons, voire même dans les titres de chansons… Deux pôles opposées. La java, c’est une référence purement nationale, une sorte de camembert originel franchouillard, à la fois paradis perdu et destination fatale d’un perpétuel retour aux sources. On parlera de java une autre fois, car là, on s’intéresse au blues.

Le blues est pour la chanson française un élément à la fois étranger, amical, authentique et pur, un art mineur qui ensemence un autre art mineur (la chanson française) pour le magnifier. Écoutez, c’est dit presque explicitement dans la chanson d’aujourd’hui. Claude Nougaro, Bleu, blanc, blues.

Mais je vous avais promis un jeu de piste, et je ne fais que parler… Le voilà : on cherche le plus grand bluesman français. C’est qui ?

Monsieur Nougaro, ce n’est pas vous, parce que Bleu, blanc, blues, ce n’est pas du blues, tout simplement. Sinon vous seriez sûrement le plus grand bluesman français. Sinon, voilà du blues. Big Bill Broonzy, In the evening (when the sun goes down).

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