Le silence, c’est de l’argent

Le silence en chanson 8bis/8
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Un dernier petit truc sur le silence en chanson, signalé par GA dans un commentaire. Le groupe Vulfpeck a été encore plus loin que Alphonse Allais et John Cage en publiant un album entier constitué de pistes silencieuses : Sleepify. Ils l’ont alors uploadé sur une plateforme offrant des royalties à chaque écoute, et ont demandé à leurs amis de l’écouter en boucle la nuit. Ça leur a rapporté 20000 dollars à ce qu’il parait. Voir ici. Bravo GA, tu gagnes le concours, même après la date limite !

Bon, je ne sais plus du tout quoi vous passer comme chanson… The Sound of Silence, Simon and Garfunkel.

 

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Le silence pendant Mozart, il est très bien aussi

Le silence en chanson 6/8
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L’une des citations les plus rabâchées à propos de la musique est probablement : « Lorsqu’on vient d’entendre un morceau de Mozart, le silence qui lui succède est encore de lui. » C’est de Sacha Guitry. Le propos est discutable : Mozart a beaucoup souffert pour apprendre le contrepoint, s’inspirant sans relâche des maîtres du genre (voir par exemple ici). On pourrait donc dire que dans certains cas, le silence qui suit Mozart est peut-être de Bach ? Ou alors de John Cage ? D’Alphonse Allais ?

Qu’en est-il du silence pendant Mozart ? Écoutons l’ouverture de Don Giovanni. L’opéra débute par deux accords scandés par tout l’orchestre, chacun suivi d’un silence, qui apparaît dans sa vertigineuse verticalité sur la partition, une vraie merveille.

 

Il est intéressant de voir comment les chefs d’orchestre traitent ces deux silences. D’abord Theodor Currentzis. Je trouve que ça « presse » un peu. C’est le choix assumé et souverain du chef, qui confère un petit rien de fébrile à ce départ.

 

À comparer avec James Levine. Les silences plus longs et plus habités. J’aime bien son petit geste pour faire taire l’orchestre.

 

En bonus, une longue vidéo sur l’enregistrement de Don Giovanni par Theodor Currentzis et l’orchestre de l’Opéra de Perm. On parlait de contrepoint au début du post, il y en a un que j’aime beaucoup vers 1:25 : les trois voix graves de Don Giovanni, de Leporello et du Commandeur s’entremêlent.

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4’33 » : un plagiat

Le silence en chanson 4/8
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Le post précédent n’était pas un bug. C’était un post vide, une sorte de carré blanc sur fond blanc à la Kasimir Malevitch, mais pour blog. Car pourquoi l’art du blog n’aurait-il pas son avant-garde ultra-minimaliste ?

En musique, le compositeur John Cage a eu une sorte de bonne idée, ou plutôt a cru l’avoir, en composant son célèbre 4’33 », parfois appelé 4 minutes 33 secondes de silence. C’est un morceau de musique entièrement silencieux. Je le dis tout net, l’écriture est très maladroite. Le manuscrit original (de 1952) est perdu, mais le premier interprète de la pièce, le pianiste David Tudor,  l’a reconstitué de mémoire. Assez curieusement, le chiffrage est 4/4.  Un tel carcan laisse bien trop peu de liberté d’interprétation aux musiciens. Les indications « tacet » (« on se tait » en latin), répétées pour chacun des trois mouvements dans des versions ultérieures de la partition, sont redondantes, ce qui pousse au sur-jeu. En l’espèce, c’est presque un excès d’ornementation.

Bref, cette pièce sur-écrite est finalement d’assez mauvais goût, bien loin de ce style épuré qu’on serait en droit d’attendre d’une œuvre silencieuse. Confier sa création à un pianiste était un parti-pris discutable : l’œuvre est-elle un manifeste prônant un retour à l’harmonie naturelle comme l’indique l’absence complète de dissonance ? Peut-être, mais pourquoi alors cette écriture toute horizontale ? L’ostinato serait donc plutôt une tentative de prouver la prééminence du rythme. Sans doute, mais la cellule rythmique répétée à l’identique ressemble plutôt à un cadre destiné à recevoir un développement mélodique… Le choix du piano, instrument à la fois harmonique, rythmique et mélodique ajoute donc à la confusion, là où des indications précises d’orchestration clarifieraient les intentions. Finalement, cette page de musique est à la fois sur-écrite et confuse, exploit unique dans toute l’histoire de la musique.

Cela ne m’a guère facilité la tâche quand j’ai essayé de jouer 4’33 » dans une réduction pour guitare que j’ai dû écrire moi-même, un comble pour une œuvre aussi célèbre : encore une preuve du mépris de la grande musique pour nous autres gratteux. Mes compétences parcimonieuses ne me laissaient qu’une seule autre option : la chanter, ou plutôt la solfégier, mais je n’ai trouvé aucune indication de tessiture (ou, à défaut, d’ambitus, ce qui m’aurait guidé pour la transposer).

Je laisse tomber la musique savante, c’est trop technique. Je ne vous passe pas le morceau : les interprétations disponibles sur le net laissent à désirer, il y a souvent des longueurs et c’est laborieux à force de sophistication. Et surtout, 4’33 » n’est qu’un plagiat.

Car je préfère de très loin la toute première œuvre musicale entièrement silencieuse, la Marche funèbre composée pour les funérailles d’un grand homme sourd, composée par Alphonse Allais en 1897. La partition est vraiment vide, il n’y a même pas de silence. C’est agréable à jouer, c’est délié, sans prétention, on se sent bien plus libre en termes d’interprétation, moins écrasé par toute l’érudition du compositeur. Bref, malgré le titre un peu pompeux, c’est bien une chanson. Allez, je vous la passe, « ces grandes douleurs étant muettes » comme disait Alphonse Allais.

En me documentant, j’ai en plus découvert qu’Alphonse Allais avait inventé le café lyophilisé, seule drogue que je consomme au quotidien, quel grand homme ! Sinon, le concours est toujours ouvert : quel est le plus long silence pendant une chanson (Alphonse Allais, ça ne compte pas, c’est toute la chanson qui est pendant le silence).

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Le silence du chanteur de jazz

Le silence en chanson 1/8
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On s’intéresse à partir d’aujourd’hui au silence dans la chanson. Le thème se prête particulièrement au bavardage, mais n’insistons pas sur ce paradoxe, ça en rajouterait encore (du bavardage).

Avant de démarrer la série, je lance un grand concours : trouvez-moi le plus long silence dans une chanson. Attention, John Cage ne compte pas (ceux qui ne connaissent pas ce compositeur le découvriront très bientôt dans cette série). Je veux une vraie chanson, avec un vrai silence dedans : pas de silence qui suit Mozart et qui est encore du Mozart (on en parlera aussi dans la série, c’est tout à fait valable, mais ce n’est pas de la chanson). J’ai un exemple de silence de presque trois secondes, je le passerai à la fin de la série. Qui dit mieux ?  J’attends vos propositions avec impatience.

Commençons notre étude du silence par une scène du Chanteur de Jazz, tout premier film « parlant et chantant » de l’histoire du cinéma. En fait, le film est principalement muet, seules quelques scènes sont parlantes et chantantes. Il raconte la relation conflictuelle de Jakie Rabinowitz avec son père, chantre dans une synagogue de New York.  Ce dernier souhaiterait que son fils vive dans la tradition juive et devienne chantre à son tour. Surtout pas chanteur de jazz en tout cas. Je vous passe une scène où un silence des plus éloquents interrompt notre chanteur : Al Jolson, dans une chanson dont je n’ai pas retrouvé le titre.

Ce silence soudain induit une belle dramatisation et fait basculer la scène « parlante et chantante » dans une esthétique typiquement muette. L’intertitre « Papa, you have no words for your son » peut se comprendre à plusieurs niveaux : le père n’a effectivement pas de mots, puisque le film est redevenu muet… à moins que le film ne redevienne muet faute de mots.

À écouter sur le silence au cinéma (et en particulier cette scène du Chanteur de Jazz) : sur le site de France Culture, Quand le cinéma donne la parole au silence, dans l’émission Les Chemins de la philosophie d’Adèle Van Reeth, avec José Moure. Ici.

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