Brel voit grand

Petite géopolitique de Jacques Brel 12/13
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On arrive presque au bout de la géopolitique de Brel (et oui, j’arrive, j’arrive). Une géopolitique pas toujours très réaliste qui procède par invocation de grands blocs essentiels. J’ai omis de nombreux territoires ou peuples que Brel aborde incidemment : le Brésil, l’Inde ou Varsovie apparaissent dans ses chansons. Dans Voir ami pleurer, il chante « Ni le courage d’être juif, ni l’élégance d’être nègre », mais on en reparlera dans une prochaine série sur les juifs dans la chanson.

Sa géopolitique est un peu expressionniste, plus introspective que documentée, et traversée par ses propres passions. Aucun chanteur ne donne une vision du monde aussi riche, curieuse, personnelle et incarnée. À la manière de Victor Hugo, qui lui aussi voyait grand, et n’hésitait pas à convoquer Napoléon ou Waterloo à tout propos (voir ici) ! Je vous passe une dernière chanson de Brel, qui en fait un rien trop, dans Knokke-Le-Zoute Tango, tour d’horizon délirant de sa propre géographie, plein de saveur et d’autodérision.

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Paris, capitale du Brelistan

Petite géopolitique de Jacques Brel 11/13
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La France occupe le centre du monde de Brel, et Paris le centre de la France. Paris est citée dans de nombreuses chansons : La valse à mille temps, Clara, Les cœurs tendres, Titine, Quand maman reviendra, Vesoul, Caporal Casse-Pompon, Les vieux, Les biches, Les timides, Les bigotes (via le mot « parisien »). Dans Fernand, Paris est avantageusement comparée à Berlin : « Dire qu’on traverse Paris / Et qu’on dirait Berlin ». Paris est citée avec un peu de grandiloquence dans Les prénoms de Paris :

Et deux têtes qui tournent
En regardant Versailles
Et c’est Paris la France.

Le Paris de Brel recueille Brel, le barbare-provincial du Nord, lui offre son far west à lui (la scène, la carrière de chanteur), elle est ville d’art (Sud) et d’exotisme (Est). Il y a même un aéroport (Orly) qui permet d’aller sur une île, le centre du monde quoi !  Les prénoms de Paris.

En bonus, une petite vidéo de Jacques Brel dans un bistrot de Montmartre (en présence de son pianiste Gérard Jouannest, compositeur de plusieurs de ses chansons).

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La France

Petite géopolitique de Jacques Brel 10/13
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Les axes est-ouest et nord-sud de Brel se coupent bien sûr en France, point d’équilibre entre barbarie et civilisation. Indice de la centralité de la France : quand Brel en vient à évoquer des événements historiques précis, c’est presque toujours en France, ou lié à la France : les guerres napoléoniennes (Blücher dans Grand-Mère, Arcole dans Au suivant, Wellington dans Les Toros, Waterloo dans Les Toros,  Au suivant et Grand-Mère !),  la chasse à  l’Albigeois dans Les singes, l’assassinat de Jaurès dans Jaurès, Verdun dans Les Toros.  Il y a des exceptions comme Carthage (dans Les Toros), mais en gros ça se passe en France.

Lorsque des événements plus lointains sont évoqués, comme la guerre du Viet-Nam dans la deuxième version des Bonbons, celle de 1967, c’est du point du vue du jeune européen qui « défile criant paix au Viet Nam », à Bruxelles peut-être, mais peut-être à Paris, dans une posture d’hyper-provincial (le Belge) accédant au statut de parisien en rejoignant le troupeau bêlant des manifestants.

La France de Brel est divisée très nettement entre Paris et Province, autre thème très brélien. Par exemple, dans Les vieux : « Que l’on vive à Paris on vit tous en province quand on vit trop longtemps », étrange vers de 18 pieds, à la syntaxe un peu elliptique dans la manière d’Aragon. On retrouve aussi Paris et la Province dans Vesoul. La vision brélienne de la province culmine dans Je suis un soir d’été, portrait sur-réel d’une province peuplée de Mmes Bovary et de sous-préfets fonctionnarisés, sur lesquels il pleut de mystérieuses orangeades (et au fait, ça se passe bien en France : vous connaissez un autre pays avec des sous-préfectures ?) :

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Une île

Petite géopolitique de Jacques Brel 9/13
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Le troisième Sud de Brel, c’est le sud du Sud (expression piquée à un autre homme d’un autre nord :  Robert Charlebois). C’est l’île, un idéal baudelairien débarrassé de toute contingence. Jacques Brel ira au bout de son rêve en partant vivre aux îles Marquises, qui lui inspireront la dernière chanson de son dernier album. Je vous passe plutôt dans la même veine Une île.

 

Brel aux commandes de son avion, aux Marquises :

 

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Renaud en concert

Aujourd’hui, c’est mercredi. On fait quoi ce week-end ?
Les annonces du mercredi

Comme tous les mercredi, on interrompt la série en cours pour proposer un concert. Pourquoi ne pas aller voir un de nos plus célèbres chanteurs hexagonaux, Renaud ? Ce samedi 28 janvier 2017, à la Halle Tony Garnier, Lyon. Je ne vous donne pas de lien vers la billetterie, il parait que c’est complet.

Il y a une surprise dans le blog aujourd’hui : le premier lecteur qui m’envoie un mail ou qui me poste un commentaire gagne une place pour le concert (pour une personne) !

Ce blog devient donc comme ces bonbecs fabuleux qu’on trouvait autrefois : certains bonbons étaient « gagnants » et donnaient droit à un bonbon gratuit… Ça s’appelait des Mistral Gagnant.

Et au fait, si vous ne saviez pas ce qu’est un Mistral Gagnant, c’est pas grave, vous n’êtes pas le seul. Regardez plutôt sur le site de Pierre Delorme, ici.

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Avec de l’Italie

Petite géopolitique de Jacques Brel 8/13
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Le deuxième Sud chez Brel, c’est l’Italie, civilisation plus abstraite que l’Espagne, arrière-plan mirobolant, pays de l’art. Elle civilise l’Europe (mais pas les Germains) à l’époque de l’Empire Romain, présent dans quelques chansons de Brel (Néron et Carthage sont cités dans Les Toros). Puis, elle l’apaise par la grâce de son art. On la rencontre peu dans les chansons de Brel mais il en parle dans ses interviews. Une Italie fidèle à une tradition qu’on peut faire remonter jusqu’à la renaissance donc. Elle apparaît tout de même de loin en loin. Les Belges peignent-ils des chef-d’œuvres ? Brel sait pourquoi. Il chante dans Les F… : « Arrêtez de gonfler mes vieilles roubignoles, avec votre art flamand italo-espagnol ». Autre indice du rôle de l’Italie : quand Brel nous parle d’une guerre qui se passe au Sud, dans Zangra, directement inspirée du Désert des Tartares de Dino Buzzati, c’est une guerre très peu barbare, puisqu’elle n’a pas lieu !

On a bien avancé sur les points cardinaux, révisons la rose des vents grâce au Plat Pays :
« Le vent d’est, écoutez-le tenir », « le vent d’ouest, écoutez-le vouloir », « le vent du nord, écoutez-le craquer » et « au sud, écoutez-le chanter ». À l’Ouest, « vouloir », on retrouve l’Amérique, pays de volonté et d’accomplissement. Au Sud, « chanter » : art et Italie donc.

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L’Espagne de Brel

Petite géopolitique de Jacques Brel 7/13
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On a vu dans les derniers posts le Nord, ou plutôt les Nords de Brel. Le Sud lui aussi se partage en plusieurs régions. D’abord, l’Espagne, une civilisation incarnée et romantique. La bière, chanson où s’entremêlent tous les Nords de Brel, déjà mentionnée dans le post précédent, se conclut par :

Mais l’alcool est blond,
Le diable est à nous,
Les gens sans Espagne
Ont besoin des deux
On fait des montagnes
Avec ce qu’on peut.

L’Espagne, voilà donc l’ingrédient qui manque au Nord pour être civilisé. L’Espagne de Brel est sauvage et farouche, c’est l’Espagne de Don Quichotte que Brel a interprété dans une comédie musicale, ou celle des poèmes de Victor Hugo mis en musique par Brassens (Gastsibelza et La légende la nonne déjà passée ici).  Cet imaginaire est donc assez ancien, et on notera qu’il était moqué dès le XIXè siècle ! Dans l’Éducation sentimentale, Flaubert raconte la vie du dernier romantique (avant l’avénement de Brel ?), Frédéric Moreau, imbibé de toutes sortes de poncifs de son siècle : « À propos d’Ozaï, un ballet nouveau, il [Hussonet, ami de Frédéric] fit une sortie à fond contre la danse, et, à propos de la danse, contre l’Opéra ; puis, à propos de l’Opéra, contre les Italiens, remplacés, maintenant, par une troupe d’acteurs espagnols, « comme si l’on n’était pas rassasié des Castilles ! » Frédéric fut choqué dans son amour romantique de l’Espagne ». On verra bientôt que Brel lui-même n’est pas exempt d’autodérision lorsqu’il évoque son « amour romantique de l’Espagne ». Hugo lui-même n’aimait-il pas marier le sublime au grotesque ?

Dans Jef, qu’on a déjà vu à propos de l’Amérique, il suffit d’allumer sa guitare pour être « Espagnol », c’est-à-dire libre, beau, maître de son destin, à une place habituellement occupée par le gitan dans la chanson française (voir la série sur les roms, ici). Mais Brel rajoute son grain de sel et un peu d’autodérision, car son Espagnol est « beau et con à la fois » comme il dit dans Jacky, chanson où il prend l’accent espagnol pour dire « mi corazon ».  Dans Knokke-Le-Zoute Tango (véritable délire géographique), il en rajoute encore :

Les soirs où je suis espagnol,
Petites fesses, grande bagnole,
Elles passent toutes à la casserole.

Quel poète… et quelle efficacité : un espagnol à petite fesse, on voit tout de suite un toréador cambré dans une arène (« acrobates avec leurs costumes de papier » comme dit Cabrel) ! Je suppose que dans la casserole ou la bagnole, les petites fesses s’agitent au rythme du flamenco…

On pourrait parler de l’Argentine, sorte de Sud-Ouest, Amérique de l’Espagnol, présente dans Jacky et Knokke-Le-Zoute Tango, mais elle est un peu secondaire. Notons que L’Espagne est parfois simplement suggérée par une musique qui emprunte au flamenco, comme dans Regarde bien petit, ou dans Vivre debout.

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