Cole Porter avance masqué

La chanson, art majeur ou art mineur IV. Archéologie d’une question 13

Au début du XXè siècle s’opère un croisement intéressant entre art populaire et art savant. Avec la naissance du jazz et les débuts de l’industrie musicale d’une part, et le formalisme de la musique savante qui se détourne de plus en plus du public d’autre part, émerge un entre-deux : des compositeurs mi-savants, mi-populaires, parfois de formation classique, parfois autodidactes. Un de leur meilleurs représentants, le magnifique Michel Legrand nous a d’ailleurs quitté il y a peu. Cette tradition existait déjà avec l’opérette, mais au XXè siècle, elle s’autonomise de plus en plus de la musique classique. Je propose dans ce billet des passages de la correspondance de Cole Porter, compositeur brillant de l’entre-deux-guerres. Bel éclairage sur le travail d’un artiste américain, à la fois savant et populaire donc, whatever that means mister Porter.

Lettre de Cole Porter à Alan Broderick, du 21 septembre 1934, dans Variétés : littérature et chanson, sous la direction de Stéphane Audeguy et Philippe Forest. N°601 de la NRF.

(Nos idées ne sont jamais neuves, considérées l’une après l’autre : 2500 ans après Aristophane et quatre siècles après William Shakespeare, le dernier recours des créateurs de Broadway est encore l’art combinatoire : voilà pourquoi la plupart sont des plagiaires mélancoliques, et trompent leur mélancolie en jouant aux cartes.)

Afin d’écrire des succès par dizaine, je porte un masque — mes chansons elles aussi doivent porter un masque, pour trouver leur forme, pour avoir du caractère et donner de la voix dans des théâtres à trois mille places. Mon masque, tu le connais, c’est celui de Cole Porter, Américain à Paris, à New-York dandy gâté par les raffinements parisiens ; mon masque, c’est, à cause de ma demi-vie parisienne, le soupçon des pires turpitudes, l’amour avec un garçon boucher, ou pire encore l’habitude de tremper mon croissant dans le café.


Lettre de Cole Porter à Alan Broderick
, le 5 novembre 1934.

La virtuosité du paresseux, voilà ce qui me fait vivre : il m’a été donné de pouvoir me mettre au travail l’esprit limpide au lendemain d’une longue baignade au champagne, et ce qui me reste de fatigue rapporté du profond sommeil m’aide à trouver mes mots. J’ai aussi cette apparence de facilité en musique — elle est en vérité le résultat de ma roublardise, d’une patiente perversité de mélomane, de mon éducation, de l’assiduité aux concerts, du travail et du plaisir de compliquer une mélodie, comme on plie une feuille en douze, pour lui donner l’allure d’une chanson simple. Quand ils reprennent mes couplets a capella sur le chemin du retour, les spectateurs ne savent pas qu’ils tombent dans le piège de ma mélodie articulée sur des rythmes tordus ; ils ne savent pas non plus qu’ils se sortent de ce piège grâce à mon bon vouloir de compositeur, à la fois courtoisie, professionnalisme et quête du succès populaire : moi vivant, je ne laisserai jamais les auditeurs dans le désarroi : mes chansonnettes sont baroques, mais dans mon petit labyrinthe baroque, je me vante de faire danser sans souci monsieur Tout-le-monde.

Je ne sais pas si Porter fait référence au larvatus prodeo de Descartes avançant lui aussi « masqué ». Je vous passe Anything Goes, composé probablement vers l’époque de ces lettres.

La même chanson, par Cole Porter lui-même

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Marcel Proust

La chanson, art majeur ou art mineur IV. Archéologie d’une question 12

Je vous propose aujourd’hui du Marcel Proust, dans Les plaisirs et les jours, Éloge de la mauvaise musique.

Détestez la mauvaise musique, ne la méprisez pas. Comme on la joue, la chante bien plus, bien plus passionnément que la bonne, bien plus qu’elle elle s’est peu à peu remplie du rêve et des larmes des hommes. Qu’elle vous soit par là vénérable. Sa place, nulle dans l’histoire de l’Art, est immense dans l’histoire sentimentale des sociétés. Le respect, je ne dis pas l’amour, de la mauvaise musique n’est pas seulement une forme de ce qu’on pourrait appeler la charité du bon goût ou son scepticisme, c’est encore la conscience de l’importance du rôle social de la musique. Combien de mélodies, de nul prix aux yeux d’un artiste, sont au nombre des confidents élus par la foule des jeunes gens romanesques et des amoureuses. Que de « bagues d’or », de « Ah ! reste longtemps endormie », dont les feuillets sont tournés chaque soir en tremblant par des mains justement célèbres, trempés par les plus beaux yeux du monde de larmes dont le maître le plus pur envierait le mélancolique et voluptueux tribut, – confidentes ingénieuses et inspirées qui ennoblissent le chagrin et exaltent le rêve, et en échange du secret ardent qu’on leur confie donnent l’enivrante illusion de la beauté. Le peuple, la bourgeoisie, l’armée, la noblesse, comme ils ont les mêmes facteurs, porteurs du deuil qui les frappe ou du bonheur qui les comble, ont les mêmes invisibles messagers d’amour, les mêmes confesseurs bien-aimés. Ce sont les mauvais musiciens. Telle fâcheuse ritournelle, que toute oreille bien née et bien élevée refuse à l’instant d’écouter, a reçu le trésor de milliers d’âmes, garde le secret de milliers de vies, dont elle fut l’inspiration vivante, la consolation toujours prête, toujours entrouverte sur le pupitre du piano, la grâce rêveuse et l’idéal. Tels arpèges, telle « rentrée » ont fait résonner dans l’âme de plus d’un amoureux ou d’un rêveur les harmonies du paradis ou la voix même de la bien-aimée. Un cahier de mauvaises romances, usé pour avoir trop servi, doit nous toucher comme un cimetière ou comme un village. Qu’importe que les maisons n’aient pas de style, que les tombes disparaissent sous les inscriptions et les ornements de mauvais goût. De cette poussière peut s’envoler, devant une imagination assez sympathique et respectueuse pour taire un moment ses dédains esthétiques, la nuée des âmes tenant au bec le rêve encore vert qui leur faisait pressentir l’autre monde, et jouir ou pleurer dans celui-ci.

Quelle chanson suffisamment sentimentale pourrait payer un « mélancolique et voluptueux tribut » à ce texte ? Je vous propose une de mes préférées dans le genre, Eternal Flame des Bangles. Attention, ne l’aimez pas, mais en écoutant, ne méprisez pas pour autant l’éventuelle midinette qui frissonnerait en vous.

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Le cheval génial de Musil

La chanson, art majeur ou art mineur IV. Archéologie d’une question 11

On quitte la France aujourd’hui pour se promener dans la déliquescence fin de siècle de l’empire austro-hongrois. Ce billet m’a été suggéré par mes amis du site Crapauds et Rossignols qui se lamentent à chaque nouveau « chanteur à découvrir d’urgence » déniché, ou peut-être concocté par France Inter, aux « fulgurances » de tel autre, aptes enfin à susciter des « moments de grâce » probablement « jubilatoires ». Ne soyez pas si fine bouche mes amis crapauds, le suivant vous fera sans doute regretter le précédent… En fait, le ver est bien évidemment dans le fruit depuis longtemps, je veux dire ce ver-là dans ce fruit-là. Lisez ce passage de L’homme sans qualité de Robert Musil. Ulrich est le personnage principal, un jeune mathématicien plein de promesses, mais quelque peu blasé.

Or, un beau jour, Ulrich renonça même à vouloir être un espoir. Alors déjà, l’époque avait commencé où l’on se mettait à parler des génies du football et de la boxe ; toutefois, les proportions demeuraient raisonnables : pour une dizaine, au moins, d’inventeurs, écrivains et ténors de génie apparus dans les colonnes de journaux, on ne trouvait encore, tout au plus, qu’un seul demi-centre génial, un seul grand tacticien du tennis. L’esprit nouveau n’avait pas encore pris toute son assurance. Mais c’est précisément à cette époque-là qu’Ulrich put lire tout à coup quelque part (et ce fut comme un coup de vent flétrissant un été trop précoce) ces mots: « un cheval de course génial ». Ils se trouvaient dans le compte rendu d’une sensationnelle victoire aux courses, et son auteur n’avait peut-être même pas eu conscience de la grandeur de l’idée que l’esprit du temps lui avait glissée sous la plume. Ulrich comprit dans l’instant quel irrécusable rapport il y avait entre toute sa carrière et ce génie des chevaux de course. Le cheval, en effet, a toujours été l’animal sacré de la cavalerie ; dans sa jeunesse encasernée, Ulrich n’avait guère entendu parler que de femmes et de chevaux, il avait échappé à tout cela pour devenir un grand homme, et voilà qu’au moment même où, après des efforts divers, il eût peut-être pu se sentir proche du but de ses aspirations, le cheval, qui l’y avait précédé, de là-bas le saluait… (…)

Voilà, la messe était dite depuis longtemps. De toute manière, « génie », depuis Victor Hugo, c’est ringard. En ce qui me concerne, je trouve Philippe Katerine génial, voilà, n’en déplaisent aux rossignols. Je le trouve même tout à fait cheval. Katerine, Francis et ses peintres, Il est vraiment phénoménal.

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Rimbaud

La chanson, art majeur ou art mineur IV. Archéologie d’une question 10

À la fin du XIXè siècle, on commence à trouver des célébrations de la naïveté pour elle-même. Ce passage d’Arthur Rimbaud est souvent cité.

J’aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires ; la littérature démodée, latin d’église, livres érotiques sans orthographe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l’enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs.

J’observe que dans Pour un Malherbe, Francis Ponge opère à propos de cette citation un étrange rapprochement.

[…] peuvent encore aimer Malherbe ceux qui sont à ce point blasés de la littérature et des beaux-arts en général, qu’ils n’aiment plus que les « peintures idiotes.

Supposons ainsi que nous en soyons au point où est parvenu Rimbaud quand il écrit : j’aimais les peintures idiotes… Il est bien certain que nous ne pourrons plus aimer les « grandes » œuvres, les « grandes » peintures que dans la mesure où elles comportent de surcroît (en italique) les qualités des peintures idiotes, dans la mesure où elles nous permettent de les aimer comme (en italique) peintures idiotes.

L’œuvre des grands esprits est ainsi telle, qu’elle peut plaire encore aux esprits sans illusions.

Je vous laisse à vos méditations sur ce retournement, et accessoirement sur les destins comparés de Rimbaud et Malherbe : le premier arrête d’écrire à vingt ans, le second commence à cinquante… Étrange histoire. Le passage suivant de Rimbaud est intéressant aussi. Tiré de la célèbre Lettre du voyant.

On n’a jamais bien jugé le romantisme ; qui l’aurait jugé ? les critiques !! Les romantiques, qui prouvent si bien que la chanson est si peu souvent l’œuvre, c’est-à-dire la pensée chantée et comprise du chanteur ?

Léo Ferré, Chanson de la plus haute tour, pensée chantée et comprise du chanteur, du moins l’espère-t-on. Adaptation d’Arthur Rimbaud.

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Legay et Gavroche

La chanson, art majeur ou art mineur IV. Archéologie d’une question 9bis

Les billets sur Béranger et Flaubert ont suscité plusieurs réactions. Sur Facebook, Henri Raczymow remarque que Gavroche a une mort similaire à celle de Mme Bovary : en chanson, et sous la forme d’un contrepoint. C’est-à-dire que la chanson et la description de la mort sont comme une musique à deux voix entremêlées. Mais alors que Gavroche chante, Mme Bovary entend la chanson… En me documentant, je découvre qu’il y a plusieurs versions de la Chanson de Gavroche, dont une de Béranger sous le titre Mandement des vicaires généraux de Paris, voir ici le texte intégral.

Flaubert, qui admirait pourtant Hugo, n’a pas aimé Les misérables notez … Lettre à Edma Roger Des Genettes, juillet 1862.

Décidément ce livre malgré les beaux morceaux & ils sont rares est enfantin. L’observation est une qualité secondaire en littérature, mais il n’est pas permis de peindre si faussement la société, quand on est le contemporain de Balzac & de Dickens. C’était un bien beau sujet prtant. Mais quel calme il aurait fallu & quelle envergure scientifique. il est vrai que le père Hugo méprise la science. & il le prouve

Pas facile de trouver une bonne version de La chanson de Gavroche : nos petits chanteurs ont tendance à en faire des tonnes dans la voix gouailleuse. Ma préférée, par Les Poppys.

Dans des commentaires, Patrick Hannais et Yves Bertrand me parlent d’un digne successeur de Béranger, Marcel Legay, l’homme aux mille chansons, le chauve chevelu. On reparlera de lui un de ces jours. Un site très bien fait lui est consacré, ici. Une chanson dont il a écrit la musique, sur des paroles de Gaston Couté : Va danser, par Édith Piaf.

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Flaubert

La chanson, art majeur ou art mineur IV. Archéologie d’une question 9

On vu dans le billet consacré à Béranger à quel point Flaubert l’exécrait. Mais est-ce que Flaubert avait quelque chose d’autre à dire sur la chanson ? Je n’ai pas trouvé grand-chose. Sinon qu’Emma Bovary meurt en chanson. J’ai lu ça dans un article d’Annie Ernaux, dans Variétés : littérature et chanson, sous la direction de Stéphane Audeguy et Philippe Forest. N°601 de la NRF.

Extrait de Madame Bovary.

Tout à coup, on entendit sur le trottoir un bruit de gros sabots, avec le frôlement d’un bâton ; et une voix s’éleva, une voix rauque, qui chantait :

Souvent la chaleur d’un beau jour
Fait rêver fillette à l’amour.

Emma se releva comme un cadavre que l’on galvanise, les cheveux dénoués, la prunelle fixe, béante.

Pour amasser diligemment
Les épis que la faux moissonne,
Ma Nanette va s’inclinant
Vers le sillon qui nous les donne.

– L’aveugle s’écria-t-elle.

Et Emma se mit à rire, d’un rire atroce, frénétique, désespéré, croyant voir la face hideuse du misérable, qui se dressait dans les ténèbres éternelles comme un épouvantement.

Il souffla bien fort ce jour-là,
Et le jupon court s’envola !

Une convulsion la rabattit sur le matelas. Tous s’approchèrent. Elle n’existait plus.

Selon Annie Ernaux, cette intrusion d’une petite chansonnette ajoute au côté « simple et sublime » de sa mort. On peut aussi y voir un « curieux symbolisme » : une chanson simplette, chantée par un infirme hideux, requiem grotesque à une âme empêchée de s’élever, jusqu’à la fin. Et Annie Ernaux de se demander quelle chanson « serait la plus terrible à entendre » sur son dernier lit. Elle cite Histoire d’un amour, de Dalida, Mon Dieu d’Édith Piaf, Un jour tu verras de Mouloudji, et C’est extra de Ferré. Et la Bamba triste alors ?

Dans Une chanson de Rétif et sa réécriture par Flaubert, Revue d’Histoire littéraire de la France, 91e Année, No. 2 (Mar. – Apr., 1991), pp. 239-242 Anthony Williams retrace l’histoire de La chanson de l’aveugle. Elle est de Restif de La Bretonne, et personne ne sait comment Flaubert la connaissait. Il l’a un peu modifiée, les corrections ont été retrouvées dans ses notes. Personne ne sait pourquoi. En général, Flaubert était très critique avec la poésie : il y a des pages entières de corrections des vers de Louise Collet dans sa correspondance, il ne les trouvait pas assez « roides » selon son expression.

Pour trouver une chanson que Flaubert a peut-être chantée, il faut hélas se rabattre sur Béranger, retour à la case départ.

À Louis Bouilhet, le 13 mars 1850, à bord de notre cange, à 12 lieues au delà de Syène.

P.S. – Si tu veux savoir l’état de nos boules, nous sommes couleur de pipe culottée. Nous engraissons, la barbe nous pousse. Sassetti est habillé à l’égyptienne. Maxime, l’autre jour, m’a chanté du Béranger pendant deux heures et nous avons passé la soirée jusqu’à minuit à maudire ce drôle.
Hein ! comme la chanson des « Gueux » est peu faite pour les socialistes et doit les satisfaire médiocrement !

La chanson des gueux, par Germaine Montéro

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Béranger

La chanson, art majeur ou art mineur IV. Archéologie d’une question 8

Nous voilà au XIXè siècle. La question des mérites comparés de la grande poésie et de la chanson populaire a déjà une longue histoire. Elle a commencé au XVIIè, siècle classique, siècle de l’art de cour et des règles. L’art de cour est par nature élitiste, mais les règles sont communes, et portent donc en elles le germe d’un art « majeur » et populaire, ou au moins partagé. La controverse connait un premier revirement au XVIIIè siècle, où les philosophes louent « les chansons villageoises préférables à nos plus savantes compositions », voir les billets précédents.

Au XIXè siècle, la poésie se porte bien à nouveau grâce aux romantiques, c’est le grand siècle des poètes : Lamartine, Hugo, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Heredia, etc. En parallèle, la célébration de la Chanson atteint son point culminant avec le véritable culte voué à Pierre-Jean de Béranger, aujourd’hui considéré comme un poète tout à fait mineur. Voilà ce qu’on peut lire à son propos dans le Cours familier de littérature de Lamartine :

Souvent il était interrompu par quelques noces, de paysans ou d’ouvriers qui venaient passer leur journée de miel dans les guinguettes de Neuilly qui le reconnaissaient sous son chapeau de feutre gris et sous sa redingote couleur de muraille.

Ils se rangeait respectueusement et se chuchotaient l’un à l’autre le nom du Père la joie, comme disent les Arabes ; ils levaient leur chapeau et criaient quand il avait passé : Vive Béranger !

Béranger se retournait, leur souriait d’un sourire moitié attendri, moitié jovial. « Merci mes enfants ! merci leur disait-il; amusez-vous bien aujourd’hui, mais songez à demain. Chantez une de mes chansons puisqu’elles vous consolent, mais surtout suivez ma morale : le bon Dieu, le travail et les honnêtes gens. »

Ces scènes se renouvelaient pour lui à chaque promenade que nous faisions ensemble. Il y avait autant de couplets de Béranger chantés que de verres de vin versés dans les jours de fête de ce pauvre peuple. Combien de fois moi-même, dans des réunions d’un ordre moins plébéien, à la campagne avec le riche cultivateur, le curé, le notaire, le médecin, l’officier en retraite groupés autour d’une table rustique à la fin du jour, combien de fois n’ai-je pas entendu le coryphée libéral du canon entonner au dessert d’une voix chevrotante, la chanson du Dieu des bonnes gens, du Vieux Sergent, de la Bonne Vieille, tandis que la table tout entière répétait en chœur, excepté moi, le refrain aviné, et qu’une larme d’enthousiasme mal essuyée sur la manche du vieil uniforme tombait entre la poire et la noix dans le verre du vétéran !… Béranger, pour ces ouvriers, n’était réellement plus un homme ; c’était un ménétrier national dont chaque coup d’archet avait pour cordes les cœurs de trente millions d’hommes exaltés ou attendris.

Grandiose, comme il nous manque. Aznavour ou Johnny, c’est du pipi de chat à côté, je demande qu’on privatise leurs funérailles nationales, ils ne les méritaient pas. En ce grand siècle de la bêtise bourgeoise, il faut aller chez Flaubert pour trouver le début de la réaction à Béranger. Lettre à Mlle Leroyer de Chantepie, Croisset, le 4 novembre 1857.

Vous me parlez de Béranger dans votre dernière lettre. L’immense gloire de cet homme est, selon moi, une des preuves les plus criantes de la bêtise du public. Ni Shakespeare, ni Goethe, ni Byron, aucun grand homme enfin n’a été si universellement admiré. Ce poète n’a pas eu jusqu’à présent un seul contradicteur et sa réputation n’a pas même les taches du soleil. Astre bourgeois, il pâlira dans la postérité, j’en suis sûr. Je n’aime pas ce chansonnier grivois et militaire. Je lui trouve partout un goût médiocre, quelque chose de terre à terre qui me répugne. De quelle façon il parle de Dieu ! et de l’amour ! Mais la France est un piètre pays, quoi qu’on dise. Béranger lui a fourni tout ce qu’elle peut supporter de poésie. Un lyrisme plus haut lui passe par-dessus la tête. C’était juste ce qu’il fallait à son tempérament. Voilà la raison de cette prodigieuse popularité. Et puis, l’habileté pratique du bonhomme ! Ses gros souliers faisaient valoir sa grosse gaieté. Le peuple se mirait en lui depuis l’âme jusqu’au costume.

En 1857, un procès est intenté à Charles Baudelaire, pour l’immoralité de son recueil Les fleurs du mal. Flaubert, qui a subi quelques mois auparavant un procès similaire contre Madame Bovary, conseille à Baudelaire de se prévaloir de Béranger pour sa défense ! Lettre à Charles Baudelaire, le 23 Août 1857, Croisset.

Mon cher ami,

[…] Tenez-moi au courant de votre affaire, si ça ne vous ennuie pas trop. Je m’y intéresse comme si elle me regardait personnellement. Cette poursuite n’a aucun sens. Elle me révolte.
Et on vient de rendre des honneurs nationaux à Béranger ! à ce sale bourgeois qui a chanté les amours faciles et les habits râpés !
J’imagine que, dans l’effervescence d’enthousiasme où l’on est à l’encontre de cette glorieuse binette, quelques fragments de ses chansons (qui ne sont pas des chansons, mais des odes de Prud’homme), lus à l’audience, seraient d’un bel effet. Je vous recommande Ma Jeanneton, la Bachante, la Grand’mère, etc. Tout cela est aussi riche de poésie que de morale. – Et puisqu’on vous accuse, sans doute, d’outrages aux moeurs et à la religion, je crois qu’un parallèle entre vous deux ne serait pas maladroit. Communiquez cette idée (pour ce qu’elle vaut ?) à votre avocat.
Voilà tout ce que j’avais à vous dire, et je vous serre les mains.
À vous.

Je vous passe La Grand’mère, de Béranger donc. Effectivement je ne vois pas très bien en quoi c’est plus moral que Baudelaire.

Allez, encore un peu de Flaubert, c’est addictif. Et puis qui d’autre que lui imaginerait un hamac en plume de colibri… Notez aussi que Flaubert sous-entend que Béranger serait « de grand talent ».

Lettre à Louise Collet, Rouen, le 11 janvier 1847.

C’est pr cela que je suis toujours prévenu contre Béranger avec ses amours dans les greniers et son idéalisation du médiocre. Je n’ai jamais compris que dans un grenier on fût bien à vingt ans. et dans un palais sera-t-on mal ? Est-ce que le poète n’est pas fait pr nous transporter ailleurs ? je n’aime pas à retrouver l’amour de la grisette, et la loge du portier et mon habit râpé là où je vais pr oublier tout cela – Que les gens qui sont heureux là-dedans s’y tiennent, mais donner ça comme du beau, non, non. j’aime encore mieux rêver, dussé-je en souffrir, des divans de peau de cygne et des hamacs en plume de colibri.

[…]

On a fait l’éloge de Béranger dans presque tous les discours. Quel abus on en fait de ce bon Béranger ! Je lui garde rancune du culte que les esprits bourgeois lui portent. il y a des gens de gd talent qui ont la calamité d’être admirés par de petites natures. Le bouilli est désagréable surtout parce que c’est la base des petits ménages – Béranger est le bouilli de la poésie moderne – tout le monde peut en manger et trouve ça bon.

Béranger apparaît aussi à plusieurs reprises dans les romans de Flaubert. À propos de Charles Bovary, jeune étudiant en médecine, avant qu’il n’épouse Emma. J’aime bien la description si concise du peu d’immatériel concédé à ce bon bougre : « … s’enthousiasma pour Béranger, sut faire du punch et connut enfin l’amour. » (connut l’amour, probablement au boxon, je pense qu’à l’époque, ce n’était même pas la peine de le préciser).

Naturellement, par nonchalance, il en vint à se délier de toutes les résolutions qu’il s’était faites. Une fois, il manqua la visite, le lendemain son cours, et, savourant la paresse, peu à peu, n’y retourna plus.

Il prit l’habitude du cabaret, avec la passion des dominos. S’enfermer chaque soir dans un sale appartement public, pour y taper sur des tables de marbre de petits os de mouton marqués de points noirs, lui semblait un acte précieux de sa liberté, qui le rehaussait d’estime vis-à-vis de lui-même. C’était comme l’initiation au monde, l’accès des plaisirs défendus ; et, en entrant, il posait la main sur le bouton de la porte avec une joie presque sensuelle. Alors, beaucoup de choses comprimées en lui, se dilatèrent ; il apprit par cœur des couplets qu’il chantait aux bienvenues, s’enthousiasma pour Béranger, sut faire du punch et connut enfin l’amour.

À propos de Dussardier, personnage secondaire de l’Éducation sentimentale. Dussardier est peut-être le seul personnage positif de tout ce long roman, le seul honnête, généreux et le seul courageux en tout cas. Mais cet ouvrier est perméable à la bêtise bourgeoise, symbolisée par un portrait de Béranger, déité suprême d’une sorte d’autel naïf consacré au mauvais goût de l’époque. Le passage ci-dessous décrit les préparatifs du « bon commis » afin de bien recevoir ses amis bourgeois ou étudiants. « Tout le rêve de la démocratie est d’élever le prolétaire au niveau de bêtise du bourgeois » disait Flaubert.

Dussardier, trois jours d’avance, avait ciré lui-même les pavés rouges de sa mansarde, battu le fauteuil et épousseté la cheminée, où l’on voyait sous un globe une pendule d’albâtre entre une stalactite et un coco. Comme ses deux chandeliers et son bougeoir n’étaient pas suffisants, il avait emprunté au concierge deux flambeaux ; et ces cinq luminaires brillaient sur la commode, que recouvraient trois serviettes, afin de supporter plus décemment des macarons, des biscuits, une brioche et douze bouteilles de bière. En face, contre la muraille tendue d’un papier jaune, une petite bibliothèque en acajou contenait les Fables de Lachambeaudie, les Mystères de Paris, le Napoléon, — de Norvins, — et, au milieu de l’alcôve, souriait, dans un cadre de palissandre, le visage de Béranger !

Une chanson de Béranger, très morale, Les cinq étages, par Germaine Montero.

Un de ses plus grands succès, Le vieux drapeau. Par Isabelle Druet, Jean-François Novelli.

Gaël Liardon nous chante Le bon Dieu, de Pierre-Jean de Béranger

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Mozart, Ein musikalischer Spaß

La chanson, art majeur ou art mineur IV. Archéologie d’une question 7

On fait une pause au milieu de notre enquête sous le capot de la poésie française, mais on garde le cap chronologique : on est à la fin du XVIIIè siècle. Vous voulez de l’art majeur ? En voilà. Du Mozart : si ce n’est pas majeur ça, allez vous abonner à un autre blog. Écoutez bien Ein musikalischer Spaß

Mozart à part, vous ne trouvez pas que c’est très mauvais ? En fait, cette œuvre est bel et bien composée par Mozart, mais il s’agit d’une parodie (Ein musikalischer Spaß veut dire Une plaisanterie musicale). Mozart y a glissé volontairement toutes les maladresses qu’il a pu imaginer, pour singer une sorte de compositeur incompétent, l’histoire est bien connue. Ce qui est amusant, ce que certaines « maladresses » inventées par Mozart devinrent plus tard des techniques autorisées, utilisées par Debussy ou Starvinsky par exemple, voir ici. Allez savoir ce qui est majeur ou mineur après ça…

Le métier de compositeur ne s’improvise donc pas. J’en ai moi-même fait la cuisante expérience, en tentant d’écrire un arrangement pour chorale d’Under my thumb des Rolling Stone. J’ai travaillé dur, à partir d’un arrangement pour piano, plusieurs heures chaque matin pendant quinze jours, fort de quelques notions de solfège, avec un petit clavier et une guitare. J’ai pondu une longue partition, et une chorale a accepté de chanter le machin. Comme c’est le seul que je n’ai jamais écrit, j’ai eu la chance d’entendre chanter mes œuvres complètes, et ça n’a pris que 5 minutes, le pied. J’ai trouvé ça pas mal à entendre, mais la chef de chœur m’a expliqué que ça avait été un enfer à monter : ça ne sonnait pas, la voix de soprano était trop aiguë, les phrases se terminaient mal, … Les chanteurs, tous bons musiciens, ont fait un peu à leur sauce. J’avais confié la partie de marimba de Brian Jones à l’alto, je n’ai pas osé lui adresser la parole pendant des semaines, la pauvre a dû endurer de longues séances de répétition à faire tourner en boucle « tu-tu-tu-tu-tu-tup », etc.

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Rousseau

La chanson, art majeur ou art mineur IV. Archéologie d’une question 6

Pour commencer ce billet, une devinette : pouvez-vous citer un seul poète français né entre 1639 (naissance de Racine) et 1790 (naissance de Lamartine) ? Bien du courage, bravo si vous y arrivez sans documentation. Voilà ce que j’ai trouvé. Les vers de mirliton de Voltaire, ça ne compte pas. Vous pouvez tenter Rouget de Lisle (auteur des paroles de la Marseillaise) ou Fabre d’Églantine (Il pleut, il pleut bergère), mouais, un peu discutable. Mieux, André Chénier, c’est peut-être la meilleure réponse. Ou encore le fabuliste Florian… Savez-vous que les expressions « pour vivre heureux, vivons cachés » ou « chacun son métier, les vaches seront bien gardées » sont des moralités tirées de ses fables ? Voilà toute ma maigre récolte, vous pouvez aller en pêcher d’autres dans des listes qui trainent ici ou là. Mais aucun n’a la gloire ou la célébrité de ceux des deux siècles précédents ou suivants. Il faut croire que le classicisme et ses règles ont durablement stérilisé le lyrisme français. Un bon siècle et demi, le XVIIIè siècle découpé très large donc, belle prouesse, bravo Monsieur de Malherbe.

Le XVIIIè siècle est donc un siècle de philosophes plus que de poètes… On y trouve toutefois des textes intéressants, qui montrent une grande indulgence à l’égard de la chanson. Assez logique vu l’état de la poésie me direz-vous. Dans l’Encyclopédie, à l’article « chanson ».

CHANSON, s. f. (Litt. & Mus.) est une espece de petit poëme fort court auquel on joint un air, pour être chanté dans des occasions familieres, comme à table, avec ses amis, ou seul pour s’égayer & faire diversion aux peines du travail ; objet qui rend les chansons villageoises préférables à nos plus savantes compositions.

La définition est peut-être due à Rousseau, qui a écrit les articles de l’Encyclopédie concernant la musique. Dans l’article suivant, on reconnait son style caustique, prompt à s’en prendre à la langue ou à la musique française, comme dans ses textes écrits lors de la querelle des bouffons, voir ici. On reparlera de ça dans une série en préparation sur le génie lyrique propre à chaque langue (ce débat concerne aujourd’hui les mérites comparés du français et de l’anglais, mais autrefois l’italien était le concurrent du français, et encore avant le latin et le grec pour la poésie). Du reste, la langue française a toujours souffert d’un complexe. Dans la Lettre à l’Académie de Fénelon : « Me sera-t-il permis de représenter ici ma peine sur ce que la perfection de la versification française me paraît presque impossible ? … ». Voici donc l’article « romance » de l’Encyclopédie. Pour rappel, la romance est un style très populaire en France au tournant XVIIIè — XIXè siècle.

ROMANCE, s. f. (Littérat.) vieille historiette écrite en vers simples, faciles & naturels. La naïveté est le caractere principal de la romance. Ce poëme se chante ; & la musique françoise, lourde & niaise est, à ce me semble, très-propre à la romance ; la romance est divisée par stances. M. de Montgrif en a composé un grand nombre. Elles sont toutes d’un goût exquis, & cette seule portion de ses ouvrages suffiroit pour lui faire une réputation bien méritée. Tout le monde sait par cœur la romance d’Alis & d’Alexis. On trouvera dans cette piece des modeles de presque toutes sortes de beautés, par exemple, de récit ;

Conseiller & notaïre
Arrivent tous ;
Le curé fait son ministère,
Ils sont époux.

de description :
En-lui toutes fleurs de jeunesse
Apparoissoient ;
Mais longue barbe, air de tristesse
Les ternissoient.
Si de jeunesse on doit attendre
Beau coloris ;
Pâleur qui marque une ame tendre,
A bien son prix.

de délicatesse & de vérité :
Pour chasser de la souvenance
L’ami secret,
On ressent bien de la souffrance
Pour peu d’effet :
Une si douce fantaisie
Toujours revient
En songeant qu’il faut qu’on l’oublie,
On s’en souvient.

de poésie, de peinture, de force, de pathétique & de rithme :
Depuis cet acte de sa rage,
Tout effrayé,
Dès qu’il fait nuit, il voit l’image
De sa moitié ;
Qui du doigt montrant la blessure
De son beau sein,
Appelle avec un long murmure,
Son assassin.

Il n’y a qu’une oreille faite au rithme de la poésie, & capable de sentir son effet, qui puisse apprécier l’énergie de ce petit vers tout effrayé, qui vient subitement s’interposer entre deux autres de mesure plus longue.

Pour partir vous-même à la pêche dans l’Encyclopédie : ici. Le style « romance » a été un peu éclipsé par son successeur, la mélodie française, plus raffinée musicalement. Pour découvrir les romances de la poétesse Marceline Desbordes-Valmore et de la compositrice Pauline Duchambge, vous pouvez réécouter l’émission Chanson Boom ! qu’Hélène Hazera leur a consacré. En réécoute ici.

Quelques romances sont tout de même restées populaires jusqu’à aujourd’hui. Il pleut, il pleut Bergère par exemple, ou encore Plaisir d’amour, l’une des chansons française les plus reprises. Musique de Jean-Paul-Égide Martini, adaptée d’un texte de Florian dont on parlait au début de ce billet. Je vous propose six versions, trouvez celle que vous préférez !

Par Isabelle Druet

Par Yvonne Printemps

Par Rina Ketty (j’ai un faible pour celle-là, et je ne dois pas être le seul, elle a presque 700 000 vues sur youtube quand même…).

Par Tino Rossi

Par Joan Baez, pas à son meilleur je trouve.

Par Dorothée, ça aurait pu être pire franchement (à part le clip, lui il ne peut pas être pire).

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Molière, le Misanthrope, 1666

La chanson, art majeur ou art mineur IV. Archéologie d’une question 5

Nous restons au XVIIè siècle, le grand siècle classique, qui développa l’art français « majeur » (ou alors il n’y a pas d’art majeur). Cet art était-il réservé à une élite ? Sans doute, c’était un art de cour. Mais en fait, dès le début du XVIIè, l’idée d’un art pour le peuple existait. Jean Chapelain, autorité littéraire à l’époque, un des premiers académiciens, écrivait en 1640 à Jean-Louis Guez de Balzac : « le peuple, pour qui est faite la poésie ». Je tire la citation d’un livre d’André Gide, Attendu que…, aimablement prêté par Patrick Hannais, abonné au Jardin (d’ailleurs, allez voir le programme de ses lectures de Gide, Camus, Giono, etc, ici). Gide lui-même tire la citation du Tome XII des Causeries du lundi de Saint-Beuve, je l’ai cherchée en vain sur Gallica, j’espère qu’aucun tuyau n’est percé en cette étrange affaire.

Gide signale aussi un passage de la Lettre à l’Académie Française, de Fénelon, cette fois je l’ai retrouvé.

Ronsard avait trop entrepris tout à coup. Il avait forcé notre langue par des inversions trop hardies et obscures; c’était un langage cru et informe. Il y ajoutait trop de mots composés, qui n’étaient point encore introduits dans le commerce de la nation : il parlait français en grec, malgré les Français mêmes. Il n’avait pas tort, ce me semble, de tenter quelque nouvelle route pour enrichir notre langue, pour enhardir notre poésie, et pour dénouer notre versification naissante. Mais, en fait de langue, on ne vient à bout de rien sans l’aveu des hommes pour lesquels on parle. On ne doit jamais faire deux pas à la fois; et il faut s’arrêter dès qu’on se voit pas suivi par la multitude. La singularité est dangereuse en tout : elle ne peut être excusée dans les choses qui ne dépendent que de l’usage.

Même l’académisme le plus élitiste se souciait donc du « peuple » ou de « la multitude » à cette époque. Paradoxalement, c’était en un sens sa vocation : l’édification d’une langue uniformisée, centralisée, c’est un projet assez démocratique ou socialiste dans ses finalités si on me pardonne cet anachronisme. Le foisonnement anarchique de la Renaissance, quoique plus charmant, était bien plus élitiste : néologismes, érudition, maitrise du latin et du grec, universalisme, tels étaient ses mamelles… L’époque des « amis choisis par Montaigne et La Boétie » comme le chantait Brassens. En ce sens, il ne faut pas s’étonner de voir un auteur de gauche, Francis Ponge, écrire un hommage (assez délirant d’ailleurs) au poète des rois, Malherbe : Pour un Malherbe, déjà cité dans le billet précédent. On peut y lire :

On nous a un peu trop battu et rebattu les oreilles de Villon, Scève, Ronsard, Sponde, d’Aubigné, Théophile, etc. : chanteurs, grogneurs, geigneurs ou roucouleurs. Il faut remettre chacun à sa place.

Merci Monsieur Ponge de remettre les chanteurs à leur place : grogneurs, geigneurs, roucouleurs, chacun retrouvera son préféré… Toujours est-il que vers le milieu du XVIIè siècle les principaux personnages de la pièce de théâtre « la chanson est-elle un art majeur ? » sont presque tous entrés en scène : l’artiste, l’académie, l’élite, le peuple, la multitude, le grand art, la poésie, la langue française. Avec Molière entrera même en scène un personnage secondaire destiné à prendre ensuite de l’importance : le Bourgeois, si bête que même un bourgeois peut s’en rendre compte, et qui se ridiculise en s’essayant au grand art.

Je note au passage plusieurs points communs entre la France du début du XVIIè siècle et l’époque de Béart/Gainsbourg, la deuxième moitié du XXè siècle : pays sorti d’un traumatisme existentiel (guerres de religions / seconde guerre mondiale), stabilité politique retrouvée, grand foisonnement dans la langue (pléiade / surréalisme) et angoisse de voir le français devenir une langue morte. On avait déjà noté dans la série sur les poncifs en chanson les rapports entre la nouveauté de l’écriture de Boris Vian et la tentative de « néo-français » de Raymond Queneau. Je ne crois pas qu’il y ait de coïncidence à ce que ces tentatives soient contemporaines du Pour un Malherbe de Francis Ponge. Où l’on peut même lire une sorte de slogan à placer au fronton des chansons de Boris Vian : « Il faut snober les snobs eux-même. Il faut périodiquement désaffubler la poésie ».

Mais au milieu du XVIIè siècle, il manque encore un personnage, le principal, pour poser la question qui nous occupe dans cette série : La Chanson. La voilà, dans Le Misanthrope, de Molière. Je propose donc comme date de naissance de la question « la chanson est-elle un art majeur ? » : 4 juin 1666, première représentation du Misanthrope, avec la scène du sonnet d’Oronte.

Je vous résume : Oronte veut l’avis d’Alceste (le Misanthrope) à propos du sonnet qu’il a écrit. Voilà le sonnet, L’espoir.

L’espoir, il est vrai, nous soulage,
Et nous berce un temps notre ennui ;
Mais, Philis, le triste avantage,
Lorsque rien ne marche après lui !

Vous eûtes de la complaisance ;
Mais vous en deviez moins avoir,
Et ne vous pas mettre en dépense
Pour ne me donner que l’espoir.

S’il faut qu’une attente éternelle
Pousse à bout l’ardeur de mon zèle,
Le trépas sera mon recours.

Vos soins ne m’en peuvent distraire :
Belle Philis, on désespère,
Alors qu’on espère toujours.

C’est très mauvais, effet comique assuré… Alceste tergiverse, mais finit par rendre son avis :

Oronte.
Mais ne puis-je savoir ce que dans mon sonnet… ?
Alceste.
Franchement, il est bon à mettre au cabinet.

Je me demande si Molière fait référence à ce que Malherbe aurait dit dans une circonstance semblable, tel que rapporté par Tallemant des Réaux : « Il dit à un homme qui lui montra un méchant poème où il y avait pour titre : Pour le Roi, qu’il n’y avait qu’à ajouter : Pour se torcher le cul. ». D’autres anecdotes similaires trainent par-ci par-là. Dans Pour un Malherbe, Francis Ponge rapporte qu’au début de sa gloire, Malherbe fut invité par Philippe Desportes, poète officiel de la dynastie valoise finissante :

Desportes le reçut avec toute la civilité imaginable et lui dit qu’il lui voulait donner un exemplaire de ses Psaumes qu’il venait de faire imprimer. En disant cela, il se met en devoir de monter à son cabinet pour l’aller quérir. Malherbe l’arrête : « je les ai déjà vus. Ne vous donnez pas la peine. Ce potage vaut mieux que des psaumes ».

Revenons au Misanthrope. Alceste s’explique de son jugement sur le sonnet d’Oronte :

Le méchant goût du siècle, en cela, me fait peur.
Nos pères, tous grossiers, l’avoient beaucoup meilleur,
Et je prise bien moins tout ce que l’on admire,
Qu’une vieille chanson que je m’en vais vous dire :
Si le roi m’avoit donné
Paris, sa grand’ville,
Et qu’il me fallût quitter
L’amour de ma mie,
Je dirois au roi Henri :
« Reprenez votre Paris :
J’aime mieux ma mie, au gué !
J’aime mieux ma mie. »
La rime n’est pas riche, et le style en est vieux :
Mais ne voyez-vous pas que cela vaut bien mieux
Que ces colifichets, dont le bon sens murmure,
Et que la passion parle là toute pure ?

Voilà le débat lancé : chanson ou poésie ? Et plutôt mal parti : difficile de trancher entre deux textes aussi mauvais l’un que l’autre. Dans Attendu que…, André Gide note :

Il y a toujours et pour tout, en France (et tant mieux !), deux pôles, deux tendances, deux partis; et, pour ce qui nous occupe : celui de la poésie réfléchie (c’est dire à la fois : de réflexion et de reflet) et celui de la poésie directe : celui du sonnet d’Oronte et celui de la Chanson du roi Henri. Je vous avoue que je ne trouve pas si ridicule le Sonnet d’Oronte et suis bien prêt de préférer :
L’espoir, il est vrai, nous soulage,
Et nous berce un temps notre ennui
à :
Si le Roi m’avait donné
Paris sa grande ville
qui n’est, entre nous soit dit, pas grand-chose.

Comme chanson du jour, que diriez-vous de Mireille Mathieu, encore jamais passée dans ce misérable blog ? 762 billets pour en arriver à cette extrémité… Molière.

Le Misanthrope, pièce intégrale.

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