Barbara

La chanson, art majeur ou art mineur II. Du poncif en chanson, 7/12
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Dans cette série sur les poncifs, je trouve le cas de Barbara particulièrement intéressant. De tous les « grands » de la chanson, elle est sans doute celle qui abuse le plus du poncif. Elle parvient d’ailleurs à caser deux de ses chansons dans l’énigme ART (voir ici). Quand on essaye de jouer ses musiques à la guitare, on découvre que plusieurs sont bâties sur les mêmes suites d’accords convenues. Bien plus que celles de collègues à elle dont on critique volontiers les musiques. Par exemple, Brassens, ou même des compositrices rangés dans la « variété » et pas dans la chanson « de qualité », ne me demandez pas pourquoi. Je pense à Véronique Sanson.

Dans ses paroles, Barbara n’a pas de complexe : amour rime avec toujours, tout coule facilement. Dans Pierre, des phrases d’une poétique cul-cul frisant le mauvais gout, telles que « Oh mon dieu que c’est joli la pluie », côtoient une écriture tout en platitude :

Tiens il faut que je lui dise
Que le toit de la remise
A fuit
Il faut qu’il rentre du bois
Car il commence à faire froid
Ici

C’est pas du Mallarmé (heureusement en fait, j’aime pas du tout Mallarmé). Mais les vers de sept pieds sont rythmés par leurs consonnes. Ceux de deux pieds expirent au contraire des sonorités suaves. Sur une musique assez banale pour se faire oublier, placé rubato, avec la clarinette de Michel Portal au contre-chant et une voix discrètement entrecoupée de soupirs, ça produit son effet. La platitude même des mots laisse finalement entendre qu’ils sont sans importance, en cette circonstance. C’est de la belle chanson, l’une des plus belles qui soit à mon goût. Pierre.

Barbara ne prétendait nullement être poétesse. Dans ses interviews, elle expliquait qu’elle ne comprenait pas pourquoi on la rangeait dans la catégorie des chanteuses intellectuelles. C’est vrai que pour avoir écrit « il pleut… », « donne-moi la main », « un matin ou peut-être une nuit », etc, c’est étrange comme classification.

Quel est le secret de son art, qui manie le poncif sans s’affadir ? Prenons un autre exemple, dans Göttingen : « les enfants sont les mêmes à Paris ou à Göttingen ». Le poncif est éculé, on se croirait dans une chanson de scout écrite au presbytère. Mais chanté par Barbara, ceci prend un relief spécial : elle a échappé à l’extermination pendant la seconde guerre mondiale, elle a vraiment été chanter à Göttingen, où elle a vraiment rencontré des enfants allemands, qui étaient sans doute vraiment blonds. « Les enfants sont les mêmes à Paris ou à Göttingen » donc, ça n’a rien à voir avec une phrase vidée de son sens du genre « si tous les enfants du monde voulaient se donner la main », « heureux les pauvres d’esprit », etc.

On peut multiplier les exemples dans le répertoire de Barbara : l’inceste chanté et vécu, la mort de son père à Nantes. Tout est vrai, il n’y a pas eu de besoin de la presse people pour que son public le ressente. Barbara est une entité globale : sa vie, ses textes, ses musiques et ses interprétations ne font qu’un. Il y a de nombreux exemples de ces artistes-personnages dans la chanson : plus ou moins fabriqués par l’industrie du loisir, fantasmés par le public, parfois au corps défendant de l’artiste. Dans des rôles très variés : Mylène Farmer, Johnny, Renaud, Marilyn Monroe, Brassens d’une certaine manière… Si on remonte dans le temps, Eugénie Buffet, peut-être l’inventeuse du personnage en chanson, avec son rôle de la pierreuse (voir ici). Et encore avant Béranger. L’originalité de Barbara dans cette tradition, c’est qu’elle résiste à l’examen : le personnage fantasmé est curieusement proche de la vraie Barbara, sans qu’on sache si l’une s’est efforcée de ressembler à l’autre.

Allez donc voir la vidéo d’Agnès Gayraud, sur la musique pop (qui n’est pas exactement la chanson, mais la recoupe en grande partie). Le passage vers la fin, sur Nina Simone, n’est pas sans rapport avec ce que je raconte aujourd’hui.

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La pierreuse

Putain de métier 2/11
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Dans « Chanson sociale et chanson réaliste », de Catherine Dutheil Pessin, in Cités, numéro 19, dossier Que dit la chanson ? on lit :

Eugénie Buffet est au café-concert créatrice de la « pierreuse », un genre mettant en scène un type social : la prostituée de bas-étage, des boulevards, et des fortifications. Pour mieux s’imprégner de leurs manières, elle les a longuement fréquentées ; elle parait sur scène dans le costume des gigolettes, et chante d’une voix franche, chaude et sans effet recherché les goualantes de Bruant et les complaintes ou vieux refrains populaires.

Je n’ai pas trouvé d’enregistrement de chansons d’Eugénie Buffet de son époque « pierreuse ».  Mais à son répertoire, il y avait Pauvre pierreuse, chanson de 1893, paroles de Paul Rosario, musique de Georges Marietti, interprétée ici par Michèle Bernard.

Pour en savoir plus, un très beau site sur Paris, ici. Dans son autobiographie, Eugénie Buffet raconte sa première expérience de concert à Marseille lorsqu’elle avait 20 ans.

À peine eus‐je ouvert la bouche et émis la première phrase de ma chanson qu’une tempête de sarcasmes, de colère hilare, s’éleva des fauteuils, déferlant à droite et à gauche, montant jusqu’aux cintres, gagnant les balcons. Le Chef d’orchestre Trave criait : au feu ! en se penchant vers moi ; le public continuait de hurler, de rire et de siffler. Je demeurais grelottante comme une mendiante sous l’averse. J’étais vraiment digne d’inspirer pitié, et cependant, si grande est, en ces circonstances, la cruauté communicative des foules, que je ne parvenais, dans ma confusion et dans ma honte, qu’à augmenter la folie des rires et la frénésie insolente des hurlements. Alors désemparée, saisie de peur et sentant les larmes gonfler ma poitrine, je m’enfuis tout à coup hors de la scène, et, entrant dans ma loge, – notre loge commune car elle abritait plusieurs pensionnaires – je m’effondrai sur une chaise et j’éclatai en sanglots ! Je repoussais du bras, avec une lenteur farouche, les mains insinuantes et trop tendrement caresseuses de l’entremetteur «Batistine» que l’on avait surnommé la bouquetière.
Ce personnage équivoque, prostitué du sexe mâle, était célèbre par la nature des services qu’il rendait auprès des vieux messieurs avides de stupre et des jolies femmes avides d’argent ! Ah ! le sinistre Batistine, avec quelle hypocrite pitié il se penchait sur ma détresse, glissant, entre deux paroles apitoyées, prononcées d’une voix grasse et molle, le nom d’un adorateur, la carte d’un type chic m’invitant à souper, et, après avoir essuyé, du coin d’un mouchoir qui sentait la crasse et le patchouli, mes yeux enflés par les larmes, avec quelle insistance rusée, il me montrait les fleurs offertes à ma tentation : «Tiens, ma petite, regarde tous ces hommes, comme ils sont gentils.» Ah ! je n’avais plus la force, je n’avais plus le courage de retrouver les mots qu’il fallait pour cravacher, comme il l’eut mérité, cet être assez vil pour profiter de ma misère et de mon désespoir. Si j’avais pu, je lui eusse crié, indignée : «Canaille que tu es ! tu viens me parler de la bonté des hommes, quand tu sais que la seule consolation qu’ils viennent m’offrir, c’est de coucher avec eux. Tu es plus lâche qu’eux, car eux, ils payent, tandis que toi, tu spécules ! Tu es plus sale, plus abject que ceux dont tu sers les passions et les vices !»

Et puis pour quand même entendre Eugénie Buffet, écoutez la vidéo suivante. Elle y parle d’un autre métier des rues : chanteuse (on reparle très bientôt de cette proximité…).

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