Umberto Eco

La chanson, art majeur ou art mineur IV. Archéologie d’une question 16/16
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Nous voilà au terme de cette longue série. On ne sait toujours pas si la chanson est un art majeur ou mineur… mais on sait que la question ne date pas d’aujourd’hui, on en a vu des avatars chez les meilleurs auteurs, on se sent un peu moins bête de ne pas trouver la réponse.

Retournez voir la célèbre altercation Gainsbourg/Béart, avec tout ça en tête, ça prend un relief un peu nouveau, effluve d’alcool à part.

Toute sorte d’oppositions traversent cette question : art savant/art brut, peuple/élite, nature/culture, etc. Je vous propose pour finir une dernière plongée dans le passé, autour de l’écriture, de l’imprimerie et de ses avatars récents. Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, en 1831.

Et ouvrant la fenêtre de la cellule, il désigna du doigt l’immense église de Notre-Dame, qui, découpant sur un ciel étoilé la silhouette noire de ses deux tours, de ses côtes de pierre et de sa croupe monstrueuse, semblait un énorme sphinx à deux têtes assis au milieu de la ville.

L’archidiacre considéra quelque temps en silence le gigantesque édifice, puis étendant avec un soupir sa main droite vers le livre imprimé qui était ouvert sur sa table et sa main gauche vers Notre-Dame, et promenant un triste regard du livre à l’église :

— Hélas ! dit-il, ceci tuera cela.

Flaubert maudissait lui aussi l’imprimerie, machine à répliquer indéfiniment la bêtise.
Lettre à Louise Collet, Croisset, le 2 juillet 1853.

Si l’Empereur demain supprimait l’imprimerie, je ferais un voyage à Paris sur les genoux & j’irais lui baiser le cul en signe de reconnaissance, tant je suis las de la typographie & de l’abus qu’on en fait.

Après lui, Umberto Eco maudissait l’internet.

Ils ont donné le droit de parole à des légions d’imbéciles qui, avant, ne parlaient qu’au bar, après un verre de vin et ne causaient aucun tort à la collectivité. On les faisait taire tout de suite alors qu’aujourd’hui ils ont le même droit de parole qu’un prix Nobel.

Merci Umberto, au début de ce billet je me sentais moins con, maintenant je me sens encore plus con avec mon « droit à la parole ». Je n’ai pas trouvé de chanson d’Umberto Eco (j’ai sûrement mal cherché), mais je vous propose une visite chez lui.

Voilà, le curé maudit l’écrivain, l’écrivain maudit le journaliste, le journaliste maudit le blogger, le blogger maudit le twitiste, qui maudit Donald Trump, quintessence de millénaires de progrès vers plus fluidité et donc de connerie. Au moment de l’invention de l’écriture, il a dû se trouver quelque chamane, druide ou barde pour la maudire : la parole enfermée, fixe, sans intonation, sans voix, sans accent, quelle perte, quelle pauvreté. Évidemment, par définition, il ne peut y avoir de témoignage écrit de cela. Imagine-t-on aujourd’hui qu’un artiste ne sache ni lire ni écrire ? Le cas se produit pourtant parfois. Il paraît qu’Ali Farka Touré ne savait pas lire. Artiste, majeur, ou peut-être mineur…

Belle émission sur lui, Une vie une œuvre, en réécoute sur France Culture. Ici.

Ali Farka Touré, Asco

Ali Farka Touré avec Ry Cooder. Soukora

Ali Farka Touré, Uya

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Legay et Gavroche

La chanson, art majeur ou art mineur IV. Archéologie d’une question 9bis/16
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Les billets sur Béranger et Flaubert ont suscité plusieurs réactions. Sur Facebook, Henri Raczymow remarque que Gavroche a une mort similaire à celle de Mme Bovary : en chanson, et sous la forme d’un contrepoint. C’est-à-dire que la chanson et la description de la mort sont comme une musique à deux voix entremêlées. Mais alors que Gavroche chante, Mme Bovary entend la chanson… En me documentant, je découvre qu’il y a plusieurs versions de la Chanson de Gavroche, dont une de Béranger sous le titre Mandement des vicaires généraux de Paris, voir ici le texte intégral.

Flaubert, qui admirait pourtant Hugo, n’a pas aimé Les misérables notez … Lettre à Edma Roger Des Genettes, juillet 1862.

Décidément ce livre malgré les beaux morceaux & ils sont rares est enfantin. L’observation est une qualité secondaire en littérature, mais il n’est pas permis de peindre si faussement la société, quand on est le contemporain de Balzac & de Dickens. C’était un bien beau sujet prtant. Mais quel calme il aurait fallu & quelle envergure scientifique. il est vrai que le père Hugo méprise la science. & il le prouve

Pas facile de trouver une bonne version de La chanson de Gavroche : nos petits chanteurs ont tendance à en faire des tonnes dans la voix gouailleuse. Ma préférée, par Les Poppys.

Dans des commentaires, Patrick Hannais et Yves Bertrand me parlent d’un digne successeur de Béranger, Marcel Legay, l’homme aux mille chansons, le chauve chevelu. On reparlera de lui un de ces jours. Un site très bien fait lui est consacré, ici. Une chanson dont il a écrit la musique, sur des paroles de Gaston Couté : Va danser, par Édith Piaf.

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Flaubert

La chanson, art majeur ou art mineur IV. Archéologie d’une question 9/16
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On vu dans le billet consacré à Béranger à quel point Flaubert l’exécrait. Mais est-ce que Flaubert avait quelque chose d’autre à dire sur la chanson ? Je n’ai pas trouvé grand-chose. Sinon qu’Emma Bovary meurt en chanson. J’ai lu ça dans un article d’Annie Ernaux, dans Variétés : littérature et chanson, sous la direction de Stéphane Audeguy et Philippe Forest. N°601 de la NRF.

Extrait de Madame Bovary.

Tout à coup, on entendit sur le trottoir un bruit de gros sabots, avec le frôlement d’un bâton ; et une voix s’éleva, une voix rauque, qui chantait :

Souvent la chaleur d’un beau jour
Fait rêver fillette à l’amour.

Emma se releva comme un cadavre que l’on galvanise, les cheveux dénoués, la prunelle fixe, béante.

Pour amasser diligemment
Les épis que la faux moissonne,
Ma Nanette va s’inclinant
Vers le sillon qui nous les donne.

– L’aveugle s’écria-t-elle.

Et Emma se mit à rire, d’un rire atroce, frénétique, désespéré, croyant voir la face hideuse du misérable, qui se dressait dans les ténèbres éternelles comme un épouvantement.

Il souffla bien fort ce jour-là,
Et le jupon court s’envola !

Une convulsion la rabattit sur le matelas. Tous s’approchèrent. Elle n’existait plus.

Selon Annie Ernaux, cette intrusion d’une petite chansonnette ajoute au côté « simple et sublime » de sa mort. On peut aussi y voir un « curieux symbolisme » : une chanson simplette, chantée par un infirme hideux, requiem grotesque à une âme empêchée de s’élever, jusqu’à la fin. Et Annie Ernaux de se demander quelle chanson « serait la plus terrible à entendre » sur son dernier lit. Elle cite Histoire d’un amour, de Dalida, Mon Dieu d’Édith Piaf, Un jour tu verras de Mouloudji, et C’est extra de Ferré. Et la Bamba triste alors ?

Dans Une chanson de Rétif et sa réécriture par Flaubert, Revue d’Histoire littéraire de la France, 91e Année, No. 2 (Mar. – Apr., 1991), pp. 239-242 Anthony Williams retrace l’histoire de La chanson de l’aveugle. Elle est de Restif de La Bretonne, et personne ne sait comment Flaubert la connaissait. Il l’a un peu modifiée, les corrections ont été retrouvées dans ses notes. Personne ne sait pourquoi. En général, Flaubert était très critique avec la poésie : il y a des pages entières de corrections des vers de Louise Collet dans sa correspondance, il ne les trouvait pas assez « roides » selon son expression.

Pour trouver une chanson que Flaubert a peut-être chantée, il faut hélas se rabattre sur Béranger, retour à la case départ.

À Louis Bouilhet, le 13 mars 1850, à bord de notre cange, à 12 lieues au delà de Syène.

P.S. – Si tu veux savoir l’état de nos boules, nous sommes couleur de pipe culottée. Nous engraissons, la barbe nous pousse. Sassetti est habillé à l’égyptienne. Maxime, l’autre jour, m’a chanté du Béranger pendant deux heures et nous avons passé la soirée jusqu’à minuit à maudire ce drôle.
Hein ! comme la chanson des « Gueux » est peu faite pour les socialistes et doit les satisfaire médiocrement !

La chanson des gueux, par Germaine Montéro

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Béranger

La chanson, art majeur ou art mineur IV. Archéologie d’une question 8/16
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Nous voilà au XIXè siècle. La question des mérites comparés de la grande poésie et de la chanson populaire a déjà une longue histoire. Elle a commencé au XVIIè, siècle classique, siècle de l’art de cour et des règles. L’art de cour est par nature élitiste, mais les règles sont communes, et portent donc en elles le germe d’un art « majeur » et populaire, ou au moins partagé. La controverse connait un premier revirement au XVIIIè siècle, où les philosophes louent « les chansons villageoises préférables à nos plus savantes compositions », voir les billets précédents.

Au XIXè siècle, la poésie se porte bien à nouveau grâce aux romantiques, c’est le grand siècle des poètes : Lamartine, Hugo, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Heredia, etc. En parallèle, la célébration de la Chanson atteint son point culminant avec le véritable culte voué à Pierre-Jean de Béranger, aujourd’hui considéré comme un poète tout à fait mineur. Voilà ce qu’on peut lire à son propos dans le Cours familier de littérature de Lamartine :

Souvent il était interrompu par quelques noces, de paysans ou d’ouvriers qui venaient passer leur journée de miel dans les guinguettes de Neuilly qui le reconnaissaient sous son chapeau de feutre gris et sous sa redingote couleur de muraille.

Ils se rangeait respectueusement et se chuchotaient l’un à l’autre le nom du Père la joie, comme disent les Arabes ; ils levaient leur chapeau et criaient quand il avait passé : Vive Béranger !

Béranger se retournait, leur souriait d’un sourire moitié attendri, moitié jovial. « Merci mes enfants ! merci leur disait-il; amusez-vous bien aujourd’hui, mais songez à demain. Chantez une de mes chansons puisqu’elles vous consolent, mais surtout suivez ma morale : le bon Dieu, le travail et les honnêtes gens. »

Ces scènes se renouvelaient pour lui à chaque promenade que nous faisions ensemble. Il y avait autant de couplets de Béranger chantés que de verres de vin versés dans les jours de fête de ce pauvre peuple. Combien de fois moi-même, dans des réunions d’un ordre moins plébéien, à la campagne avec le riche cultivateur, le curé, le notaire, le médecin, l’officier en retraite groupés autour d’une table rustique à la fin du jour, combien de fois n’ai-je pas entendu le coryphée libéral du canon entonner au dessert d’une voix chevrotante, la chanson du Dieu des bonnes gens, du Vieux Sergent, de la Bonne Vieille, tandis que la table tout entière répétait en chœur, excepté moi, le refrain aviné, et qu’une larme d’enthousiasme mal essuyée sur la manche du vieil uniforme tombait entre la poire et la noix dans le verre du vétéran !… Béranger, pour ces ouvriers, n’était réellement plus un homme ; c’était un ménétrier national dont chaque coup d’archet avait pour cordes les cœurs de trente millions d’hommes exaltés ou attendris.

Grandiose, comme il nous manque. Aznavour ou Johnny, c’est du pipi de chat à côté, je demande qu’on privatise leurs funérailles nationales, ils ne les méritaient pas. En ce grand siècle de la bêtise bourgeoise, il faut aller chez Flaubert pour trouver le début de la réaction à Béranger. Lettre à Mlle Leroyer de Chantepie, Croisset, le 4 novembre 1857.

Vous me parlez de Béranger dans votre dernière lettre. L’immense gloire de cet homme est, selon moi, une des preuves les plus criantes de la bêtise du public. Ni Shakespeare, ni Goethe, ni Byron, aucun grand homme enfin n’a été si universellement admiré. Ce poète n’a pas eu jusqu’à présent un seul contradicteur et sa réputation n’a pas même les taches du soleil. Astre bourgeois, il pâlira dans la postérité, j’en suis sûr. Je n’aime pas ce chansonnier grivois et militaire. Je lui trouve partout un goût médiocre, quelque chose de terre à terre qui me répugne. De quelle façon il parle de Dieu ! et de l’amour ! Mais la France est un piètre pays, quoi qu’on dise. Béranger lui a fourni tout ce qu’elle peut supporter de poésie. Un lyrisme plus haut lui passe par-dessus la tête. C’était juste ce qu’il fallait à son tempérament. Voilà la raison de cette prodigieuse popularité. Et puis, l’habileté pratique du bonhomme ! Ses gros souliers faisaient valoir sa grosse gaieté. Le peuple se mirait en lui depuis l’âme jusqu’au costume.

En 1857, un procès est intenté à Charles Baudelaire, pour l’immoralité de son recueil Les fleurs du mal. Flaubert, qui a subi quelques mois auparavant un procès similaire contre Madame Bovary, conseille à Baudelaire de se prévaloir de Béranger pour sa défense ! Lettre à Charles Baudelaire, le 23 Août 1857, Croisset.

Mon cher ami,

[…] Tenez-moi au courant de votre affaire, si ça ne vous ennuie pas trop. Je m’y intéresse comme si elle me regardait personnellement. Cette poursuite n’a aucun sens. Elle me révolte.
Et on vient de rendre des honneurs nationaux à Béranger ! à ce sale bourgeois qui a chanté les amours faciles et les habits râpés !
J’imagine que, dans l’effervescence d’enthousiasme où l’on est à l’encontre de cette glorieuse binette, quelques fragments de ses chansons (qui ne sont pas des chansons, mais des odes de Prud’homme), lus à l’audience, seraient d’un bel effet. Je vous recommande Ma Jeanneton, la Bachante, la Grand’mère, etc. Tout cela est aussi riche de poésie que de morale. – Et puisqu’on vous accuse, sans doute, d’outrages aux moeurs et à la religion, je crois qu’un parallèle entre vous deux ne serait pas maladroit. Communiquez cette idée (pour ce qu’elle vaut ?) à votre avocat.
Voilà tout ce que j’avais à vous dire, et je vous serre les mains.
À vous.

Je vous passe La Grand’mère, de Béranger donc. Effectivement je ne vois pas très bien en quoi c’est plus moral que Baudelaire.

 

Allez, encore un peu de Flaubert, c’est addictif. Et puis qui d’autre que lui imaginerait un hamac en plume de colibri… Notez aussi que Flaubert sous-entend que Béranger serait « de grand talent ».

Lettre à Louise Collet, Rouen, le 11 janvier 1847.

C’est pr cela que je suis toujours prévenu contre Béranger avec ses amours dans les greniers et son idéalisation du médiocre. Je n’ai jamais compris que dans un grenier on fût bien à vingt ans. et dans un palais sera-t-on mal ? Est-ce que le poète n’est pas fait pr nous transporter ailleurs ? je n’aime pas à retrouver l’amour de la grisette, et la loge du portier et mon habit râpé là où je vais pr oublier tout cela – Que les gens qui sont heureux là-dedans s’y tiennent, mais donner ça comme du beau, non, non. j’aime encore mieux rêver, dussé-je en souffrir, des divans de peau de cygne et des hamacs en plume de colibri.

[…]

On a fait l’éloge de Béranger dans presque tous les discours. Quel abus on en fait de ce bon Béranger ! Je lui garde rancune du culte que les esprits bourgeois lui portent. il y a des gens de gd talent qui ont la calamité d’être admirés par de petites natures. Le bouilli est désagréable surtout parce que c’est la base des petits ménages – Béranger est le bouilli de la poésie moderne – tout le monde peut en manger et trouve ça bon.

Béranger apparaît aussi à plusieurs reprises dans les romans de Flaubert. À propos de Charles Bovary, jeune étudiant en médecine, avant qu’il n’épouse Emma. J’aime bien la description si concise du peu d’immatériel concédé à ce bon bougre : « … s’enthousiasma pour Béranger, sut faire du punch et connut enfin l’amour. » (connut l’amour, probablement au boxon, je pense qu’à l’époque, ce n’était même pas la peine de le préciser).

Naturellement, par nonchalance, il en vint à se délier de toutes les résolutions qu’il s’était faites. Une fois, il manqua la visite, le lendemain son cours, et, savourant la paresse, peu à peu, n’y retourna plus.

Il prit l’habitude du cabaret, avec la passion des dominos. S’enfermer chaque soir dans un sale appartement public, pour y taper sur des tables de marbre de petits os de mouton marqués de points noirs, lui semblait un acte précieux de sa liberté, qui le rehaussait d’estime vis-à-vis de lui-même. C’était comme l’initiation au monde, l’accès des plaisirs défendus ; et, en entrant, il posait la main sur le bouton de la porte avec une joie presque sensuelle. Alors, beaucoup de choses comprimées en lui, se dilatèrent ; il apprit par cœur des couplets qu’il chantait aux bienvenues, s’enthousiasma pour Béranger, sut faire du punch et connut enfin l’amour.

À propos de Dussardier, personnage secondaire de l’Éducation sentimentale. Dussardier est peut-être le seul personnage positif de tout ce long roman, le seul honnête, généreux et le seul courageux en tout cas. Mais cet ouvrier est perméable à la bêtise bourgeoise, symbolisée par un portrait de Béranger, déité suprême d’une sorte d’autel naïf consacré au mauvais goût de l’époque. Le passage ci-dessous décrit les préparatifs du « bon commis » afin de bien recevoir ses amis bourgeois ou étudiants. « Tout le rêve de la démocratie est d’élever le prolétaire au niveau de bêtise du bourgeois » disait Flaubert.

Dussardier, trois jours d’avance, avait ciré lui-même les pavés rouges de sa mansarde, battu le fauteuil et épousseté la cheminée, où l’on voyait sous un globe une pendule d’albâtre entre une stalactite et un coco. Comme ses deux chandeliers et son bougeoir n’étaient pas suffisants, il avait emprunté au concierge deux flambeaux ; et ces cinq luminaires brillaient sur la commode, que recouvraient trois serviettes, afin de supporter plus décemment des macarons, des biscuits, une brioche et douze bouteilles de bière. En face, contre la muraille tendue d’un papier jaune, une petite bibliothèque en acajou contenait les Fables de Lachambeaudie, les Mystères de Paris, le Napoléon, — de Norvins, — et, au milieu de l’alcôve, souriait, dans un cadre de palissandre, le visage de Béranger !

Une chanson de Béranger, très morale, Les cinq étages, par Germaine Montero.

Un de ses plus grands succès, Le vieux drapeau. Par Isabelle Druet, Jean-François Novelli.

Gaël Liardon nous chante Le bon Dieu, de Pierre-Jean de Béranger

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Mon Mai 68 à moi

Mai 68 V, Les nostalgiques de Mai 68, 11/11
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En ce 12 mai, voilà le dernier billet de la dernière de nos cinq séries sur Mai 68. Tout le monde est un peu nostalgique de Mai 68, chacun selon son humeur. Qui aurait bien aimé lancer un pavé sur un CRS, qui aurait voulu vivre dans une communauté hippie. Qui envisage pour sa quéquette des débouchés rétrospectifs et formidables en cette période de révolution sexuelle. Qui, en visionnaire de la réaction, aurait voulu critiquer Mai 68 pendant mai 68, manière tellement plus originale de faire Mai 68. Qui aurait voulu tout simplement trouver du boulot facilement, voir son salaire augmenté puis s’acheter une Simca.

Bref, en cet anniversaire, nous voilà tous « frustrés de la débauche, des honneurs, de la célébrité, du génie ; parfois de chimères plus indéfinissables, de ce que chacun recélait de profond et de doux, depuis son enfance, dans la niaiserie particulière de son rêve. » (c’est du Marcel Proust qui pastiche Gustave Flaubert, dans Pastiches et mélanges).

Dans ce dernier billet sur Mai 68, je vous livre ma vision toute personnelle : moi ce que j’aurais aimé, c’est voir le soleil se lever après la fin du concert des Who, le 29 août 1970 sur l’ile de Wight. See mee, feel me.

Ou peut-être entendre Janis Joplin en vrai, juste une fois. To Love Somebody.

En live, un an avant sa mort à l’âge de 27 ans. Summertime.

Je vous livre aussi un souvenir d’enfance pour conclure. Étant moi-même fils de soixante-huitards, j’ai été biberonné de toutes sortes de discours politiques. À tel point que je croyais que le refrain du tube de l’été de mes 8 ans était « L’était facho, l’était facho » ! Souvenir authentique, et bien étrange dommage collatéral… Je me souviens que ça avait bien fait rigoler mon papa. L’été s’ra chaud, 1979, Éric Charden.

Dans la préparation de ces séries, le site de Jacques Deljéhier m’a bien aidé.
http://www.deljehier.levillage.org/mai_68.htm

La conférence d’Ignatus Que dit la chanson de nous ainsi que quelques échanges avec lui m’ont fourni plusieurs bonnes idées, merci. Voir ses conférences ici.

Je vous recommande le webdoc Mai 68, la science s’affiche, ici.

Pour les villeurbannais, à ne pas manquer, un spectacle sur Mai 68 en chansons, vendredi 18 mai à 20h30 à l’ENM, entrée libre et gratuite, détails ici.

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Hukuna matata

Expressions et mots venant de la chanson : les sources et les robinets 7/13
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Ça rame cette série… On ne trouve pas d’expression très convaincante venant de la chanson. Je propose une explication. Supposons que la langue soit un vaste système hydrologique. Les mots, les expressions, c’est une eau qui fait tourner nos moulins (à paroles ?) et qui à l’occasion désaltère nos esprits. Il y a de l’eau, et donc des sources.  Et il y a des robinets. Les sources inventent la langue, les robinets la restituent.

La chanson se placerait du côté des robinets tout simplement… elle pourvoit plus qu’elle ne sourçoit. N’a-t-on pas parlé à propos de radios ou de chaines de télé de « robinet à musique » ? Il y a aussi des bassins d’épandage et de vastes usines d’épuration comme Walt Disney. On y recycle des expressions comme « Hakuna matatizo » qui signifie en swahili « pas de problème ». Sur wikipedia, j’apprends que

L’expression s’est d’abord fait connaître dans les pays occidentaux en 1983, avec la reprise, par Boney M., de la chanson Jambo Bwana du groupe kényan Them Mushrooms, sortie l’année précédente et qui reprend la phrase « Hakuna matata » dans son refrain. Elle a ensuite connu une nouvelle popularité avec le film d’animation Le Roi lion en 1994.

On écoute tout ça.

Jambo Bwana, du groupe kényan Them Mushrooms.

Jambo Bwana par Boney M.

Hakuna matata, dans le Roi lion.

Walt Disney ne fait pas que recycler. Le mot Supercalifragilisticexpidélilicieux a bien été inventé pour Mary Poppins, mais il ne sert quand même pas tous les jours. Supercalifragilisticexpidélilicieux, par Julie Andrews et Dick Van Dyke.

 

NB : Je ne suis moi-même qu’un robinet, puisque j’emprunte la métaphore de la source et du robinet à une lettre de Gustave Flaubert à Louise Colet, le 16 septembre 1853.

Pourquoi perds-tu ton temps à relire Graziella quand on a tant de choses à relire ? Voilà une distraction sans excuse, par exemple ! Il n’y a rien à prendre à de pareilles œuvres. Il faut s’en tenir aux sources, or Lamartine est un robinet.

(Notez le Lamartine bashing, sport en vogue chez les écrivains, dont on a déjà eu un exemple ici).

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Le renouveau de la chanson engagée

Les chansons de Mai 7/9
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Je profite de ce billet pour évoquer une autre révolution dont on fête l’année prochaine le 170è anniversaire. À vos calculatrices : il s’agit de 1848, qui partage quelques points communs avec 1968, notamment le mélange d’intellectualisme et d’ouvriérisme, ou cette fin décevante pour les révolutionnaires : des électeurs s’en allant « voter par million pour l’ordre et la sécurité » comme disait Renaud dans Hexagone. Elle avait son chanteur engagé, Pierre-Jean de Béranger, déjà assez âgé, et objet d’un véritable culte à l’époque.

Je vous présente un extrait de L’éducation sentimentale de Gustave Flaubert (qui haïssait tout ensemble Béranger et les révolutions, on en reparlera dans de prochaines séries). Le héros du livre, le très médiocre et bourgeois Frédéric Moreau, tente en pleine révolution d’intervenir au Club de l’Intelligence afin de « se lancer ». Il y est introduit par son ami Dussardier, « le bon commis », un ouvrier révolutionnaire. Il découvre alors que le Club est dirigé par un autre de ses amis, Sénécal, un idéologue socialiste à l’esprit étroit (il n’y a qu’à voir sa profession : répétiteur de mathématiques).

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Au bureau du président, Sénécal parut.

Cette surprise, avait pensé le bon commis, plairait à Frédéric. Elle le contraria.

La foule témoignait à son président une grande déférence. Il était de ceux qui, le 25 février, avaient voulu l’organisation immédiate du travail ; le lendemain, au Prado, il s’était prononcé pour qu’on attaquât l’Hôtel de Ville ; et, comme chaque personnage se réglait alors sur un modèle, l’un copiant Saint-Just, l’autre Danton, l’autre Marat, lui, il tâchait de ressembler à Blanqui, lequel imitait Robespierre. Ses gants noirs et ses cheveux en brosse lui donnaient un aspect rigide, extrêmement convenable.

Il ouvrit la séance par la déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, acte de foi habituel. Puis une voix vigoureuse entonna les Souvenirs du Peuple de Béranger.

D’autres voix s’élevèrent. :
– Non ! non ! pas ça !
– La Casquette ! se mirent à hurler, au fond, les patriotes.

Et ils chantèrent en chœur la poésie du jour :
Chapeau bas devant ma casquette,
À genoux devant l’ouvrier !

Sur un mot du président, l’auditoire se tut. Un des secrétaires procéda au dépouillement des lettres.
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Ce n’est pas une grande surprise : en 1848, on faisait déjà la révolution en chanson !
Revenons à Mai 68, qui a entraîné un certain renouveau de la chanson engagée auquel on consacre deux billets. Écoutons d’abord, Les Barricadiers, un groupe typique de Mai 68 avec la Chanson du C.M.D.O. (Conseil pour le Maintien Des Occupations).

On notera le décalage troublant entre les paroles et la réalité de Mai 68 : « des canons par centaines, des fusils par milliers » chantent les Barricadiers, alors qu’aucun coup de feu n’a été tiré en Mai 68, me semble-t-il. C’est le versant délirant de Mai 68, révolution fantasmée par ses propres protagonistes, ou « spectacle » de révolution si on veut rester dans la logorrhée de l’époque. Cet usage du mot « spectacle » est dû au philosophe Guy Debord, qui a aussi commis quelques paroles de chansons, un bien étrange fatras. Ici, Les journées de mai, sur la musique de El paso del Ebro (ou ¡Ay, Carmela!), un chant très connu des républicains espagnols, et qui remonte en fait aux guerres napoléoniennes, parcours étonnant d’une chanson de révolutions en révolutions…  Par Vanessa Hachlmoum (pseudonyme de Jacqueline Danno, déjà entendue dans la série).

 

La chanson engagée issue de Mai 68 comporte aussi des tentatives originales, en prise directe avec les usines, les ouvriers, les luttes syndicales, les immigrés, etc. Par exemple, Nous sommes le pouvoir ensemble, de Colette Magny dans un style aujourd’hui un peu daté. La chanson proprement dite commence vers 3:20.

Ou Répression, avec une interview intéressante de Colette Magny à partir de 5:00 environ, puis de nouveau une chanson à la fin.

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L’Espagne de Brel

Petite géopolitique de Jacques Brel 7/13
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On a vu dans les derniers posts le Nord, ou plutôt les Nords de Brel. Le Sud lui aussi se partage en plusieurs régions. D’abord, l’Espagne, une civilisation incarnée et romantique. La bière, chanson où s’entremêlent tous les Nords de Brel, déjà mentionnée dans le post précédent, se conclut par :

Mais l’alcool est blond,
Le diable est à nous,
Les gens sans Espagne
Ont besoin des deux
On fait des montagnes
Avec ce qu’on peut.

L’Espagne, voilà donc l’ingrédient qui manque au Nord pour être civilisé. L’Espagne de Brel est sauvage et farouche, c’est l’Espagne de Don Quichotte que Brel a interprété dans une comédie musicale, ou celle des poèmes de Victor Hugo mis en musique par Brassens (Gastsibelza et La légende la nonne déjà passée ici).  Cet imaginaire est donc assez ancien, et on notera qu’il était moqué dès le XIXè siècle ! Dans l’Éducation sentimentale, Flaubert raconte la vie du dernier romantique (avant l’avénement de Brel ?), Frédéric Moreau, imbibé de toutes sortes de poncifs de son siècle : « À propos d’Ozaï, un ballet nouveau, il [Hussonet, ami de Frédéric] fit une sortie à fond contre la danse, et, à propos de la danse, contre l’Opéra ; puis, à propos de l’Opéra, contre les Italiens, remplacés, maintenant, par une troupe d’acteurs espagnols, « comme si l’on n’était pas rassasié des Castilles ! » Frédéric fut choqué dans son amour romantique de l’Espagne ». On verra bientôt que Brel lui-même n’est pas exempt d’autodérision lorsqu’il évoque son « amour romantique de l’Espagne ». Hugo lui-même n’aimait-il pas marier le sublime au grotesque ?

Dans Jef, qu’on a déjà vu à propos de l’Amérique, il suffit d’allumer sa guitare pour être « Espagnol », c’est-à-dire libre, beau, maître de son destin, à une place habituellement occupée par le gitan dans la chanson française (voir la série sur les roms, ici). Mais Brel rajoute son grain de sel et un peu d’autodérision, car son Espagnol est « beau et con à la fois » comme il dit dans Jacky, chanson où il prend l’accent espagnol pour dire « mi corazon ».  Dans Knokke-Le-Zoute Tango (véritable délire géographique), il en rajoute encore :

Les soirs où je suis espagnol,
Petites fesses, grande bagnole,
Elles passent toutes à la casserole.

Quel poète… et quelle efficacité : un espagnol à petite fesse, on voit tout de suite un toréador cambré dans une arène (« acrobates avec leurs costumes de papier » comme dit Cabrel) ! Je suppose que dans la casserole ou la bagnole, les petites fesses s’agitent au rythme du flamenco…

On pourrait parler de l’Argentine, sorte de Sud-Ouest, Amérique de l’Espagnol, présente dans Jacky et Knokke-Le-Zoute Tango, mais elle est un peu secondaire. Notons que L’Espagne est parfois simplement suggérée par une musique qui emprunte au flamenco, comme dans Regarde bien petit, ou dans Vivre debout.

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Touch me

Quand l’esprit d’épicerie rencontre la révolution sexuelle 10/11
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Pas si simple de dénicher des chansons sur les défloraisons tardives. À part Sous les Palétuvier, la seule autre que j’ai trouvée vient aussi d’une comédie musicale. Peut-être la virginité tardive se prête-t-elle mieux à un traitement théâtral qu’en chanson ? À méditer. Le Rocky Horror Picture Show, déjà vu dans ce blog (ici) : la très sage Susan Sarandon (who « never kissed before », de son propre aveu) connait ses premiers émois dans les bras musclés de la créature du Dr Frank-N-Furter, tout un programme.

 

Chez Flaubert, on a un peu fait le tour de la question. Je mets juste la toute dernière page de L’éducation sentimentale, et ça ira comme ça.

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On appelait ainsi une femme qui se nommait de son vrai nom Zoraïde Turc ; et beaucoup de personnes la croyaient une musulmane, une Turque, ce qui ajoutait à la poésie de son établissement, situé au bord de l’eau, derrière le rempart ; même en plein été, il y avait de l’ombre autour de sa maison, reconnaissable à un bocal de poissons rouges près d’un pot de réséda sur une fenêtre. Des demoiselles, en camisole blanche, avec du fard aux pommettes et de longues boucles d’oreilles, frappaient aux carreaux quand on passait, et, le soir, sur le pas de la porte, chantonnaient doucement d’une voix rauque.

Ce lieu de perdition projetait dans tout l’arrondissement un éclat fantastique. On le désignait par des périphrases : « L’endroit que vous savez, — une certaine rue, — au bas des Ponts ». Les fermières des alentours en tremblaient pour leurs maris, les bourgeoises le redoutaient pour leurs bonnes, parce que la cuisinière de M. le Sous-Préfet y avait été surprise ; et c’était, bien entendu, l’obsession secrète de tous les adolescents.

Or, un dimanche, pendant qu’on était aux vêpres, Frédéric et Deslauriers, s’étant fait préalablement friser, cueillirent des fleurs dans le jardin de Mme Moreau, puis sortirent par la porte des champs, et, après un grand détour dans les vignes, revinrent par la Pêcherie et se glissèrent chez la Turque, en tenant toujours leurs gros bouquets.

Frédéric présenta le sien, comme un amoureux à sa fiancée. Mais la chaleur qu’il faisait, l’appréhension de l’inconnu, une espèce de remords, et jusqu’au plaisir de voir, d’un seul coup d’œil, tant de femmes à sa disposition, l’émurent tellement, qu’il devint très pâle et restait sans avancer, sans rien dire. Toutes riaient, joyeuses de son embarras ; croyant qu’on s’en moquait, il s’enfuit ; et, comme Frédéric avait l’argent, Deslauriers fut bien obligé de le suivre.

On les vit sortir. Cela fit une histoire qui n’était pas oubliée trois ans après.

Ils se la contèrent prolixement, chacun complétant les souvenirs de l’autre ; et, quand ils eurent fini :

— C’est là ce que nous avons eu de meilleur ! dit Frédéric.

— Oui, peut-être bien ? c’est là ce que nous avons eu de meilleur ! dit Deslauriers.

Gustave Flaubert, L’éducation sentimentale. 

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Sous l’évier

Quand l’esprit d’épicerie rencontre la révolution sexuelle 9/11
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Pour finir cette série et prouver que les auteurs de chansons ne sont pas tous obsédés d’amours juvéniles, quelques chansons qui évoquent au contraire des virginités tardives. On commence par Sous les Palétuviers, tube drôlatique des années 1930, par l’excellente Pauline Carton et le copieux André Berley. « L’amour, ce fruit défendu vous est donc inconnu ?! », tout est dit.

 

Chez Flaubert, on avait laissé dans le dernier post ce pauvre Pécuchet vierge à 52 ans. Le revoilà quelques pages plus loin.
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Pécuchet, le matin du même jour, s’était promis de mourir s’il n’obtenait pas les faveurs de sa bonne, et il l’avait accompagnée dans la cave, espérant que les ténèbres lui donneraient de l’audace.

Plusieurs fois, elle avait voulu s’en aller ; mais il la retenait pour compter les bouteilles ; choisir des lattes, ou voir le fond des tonneaux, cela durait depuis longtemps.

Elle se trouvait, en face de lui, sous la lumière du soupirail, droite, les paupières basses, le coin de la bouche un peu relevé.

— M’aimes-tu ? dit brusquement Pécuchet.

— Oui ! je vous aime.

— Eh bien, alors, prouve-le-moi !

Et l’enveloppant du bras gauche, il commença de l’autre main à dégrafer son corset.

— Vous allez me faire du mal ?

— Non ! mon petit ange ! N’aie pas peur !

— Si M. Bouvard…

— Je ne lui dirai rien ! Sois tranquille !

Un tas de fagots se trouvait derrière. Elle s’y laissa tomber, les seins hors de la chemise, la tête renversée ; puis se cacha la figure sous un bras ; et un autre eût compris qu’elle ne manquait pas d’expérience.

Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet. 

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