L’anti-antisémitisme de Pierre Perret

Les Juifs et la chanson IV – Image des juifs dans la chanson 11/19

En préparant cette série, j’ai eu la surprise de découvrir que le chanteur ayant probablement le plus chanté contre l’antisémitisme est Pierre Perret, dans des chansons assez documentées et circonstanciées. Il est le seul par exemple à ma connaissance à évoquer la rouelle, signe distinctif que les juifs devaient porter au moyen-âge, ancêtre de l’étoile jaune. Dans Au nom de Dieu.

Le Bon roi Saint-Louis
Massacra les harkis
Jusqu’à Tunis
Puis revint sous le gui
Mettre l’étoile aux Juifs
Et rendre l’injustice.

Dans Ferdinand, il règle ses comptes avec un écrivain qu’il a sans doute admiré.

Tu disais « La race doit être épurée
Des Juifs, des bougnouls » et, pour illustrer
L’invention verbale dont tu étais si fier,
Tu affirmais « Je m’sens très ami d’Hitler. »

Encore une : La bête est revenue.

1 – Le chandelier
2 – Le mot « juif » dans des listes
3 – La chanson anticléricale œcuménique
3bis – Souchon et Ferré
4 – Le juif non-dit
5 – Les juifs chez Gainsbourg
6 – Un juif célèbre
7 – L’Aziza
8 – La chanson pro-israélienne
9 – Le conflit israélo-palestinien
10 – Image des juifs dans le rap
11 – L’anti-antisémitisme de Pierre Perret
12 – La chanson antisémite
13 – On peut rire de tout, mais pas en mangeant du couscous
14 – Les mères juives
15 – Betty Boop
16 – Noirs et juifs aux USA
17 – Nica
18 – Noirs et juifs en chanson chez Jean-Paul Sartre
19 – Azoy
19bis – Retour sur quelques commentaires

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Le mot « juif » dans des listes

Les Juifs et la chanson IV – Image des juifs dans la chanson 2/19

Quand le mot « juif » apparaît dans une chanson, c’est rarement pour désigner un personnage particulier, ou pour souligner une qualité prêtée aux juifs. On va le voir dans ce billet, le « juif » dans la chanson est souvent abstrait, insipide, à l’antipode du « gitan », personnage récurrent à la personnalité forte et affublé de nombreuses qualités (voir ici). Il y a peu d’exceptions, retournez voir le billet consacré à Georges Moustaki pour en trouver une (ici).

« Juif » apparaît donc souvent dans des chansons énumératives, avec d’autres peuples, ou simplement adossé au nom d’une autre ethnie, comme pour se mettre à distance d’un antagonisme ou pour dissiper toute suspicion de racisme. Dans ce contexte, « juif » et « arabe » sont souvent cités ensemble, l’un justifiant l’autre et inversement, ou l’excusant. Les exemples sont assez nombreux et chacun peut interpréter le phénomène selon sa paranoïa propre, je vous laisse à vos méditations.

Plus belle chanson de la collection, Claude Nougaro, Sonnet à Mouloudji. Vous noterez que techniquement, il ne s’agit pas d’un sonnet, puisque l’avant-dernière strophe contient quatre vers, et que dans la dernière un vers ne rime avec aucun autre, sans que cela ne produise aucune gêne à l’écoute, c’est le génie créatif de Nougaro.

On me prend pour vous
On vous prend pour moi
Ressemblance féconde
Du Juif et de l’Arabe

Kabyle de la Butte
Sarrazin de Toulouse
Ainsi se répercutent
Dans du noir et du rouge

Je serais anarchiste
Comme vous, cher frangin,
S’il n’y avait là, qui geint
Dans ma vierge âme bistre

Un ange, qu’on ne peut nier
Et qui tient à nous mettre
Dans le même panier

Chanson la plus surprenante dans notre étude, magnifique exemple de chanson énumérative : Le zizi de Pierre Perret, seul tube que j’ai trouvé pour cette série (et en sens seul véritable « tube » de toute la chanson française).

Celui d’un marin breton
Qui avait perdu ses pompons
Et celui d’un juif cossu
Qui mesurait le tissu
Celui d’un infirmier d’ambulance
Qui clignotait dans les cas d’urgence

Le mot « juif » apparaît parfois dans des listes de victimes du racisme, comme dans Monsieur Machin de Nino Ferrer.

Vous n’aimez pas les nègres
Vous n’aimez pas les juifs
Vous aimez les gueuletons
Dimanche après la messe
Monsieur Machin, vous êtes mort en naissant

Ou encore, Cannabis, toujours de Nino Ferrer.

La crasse et le vide
La gueule et l’angoisse
La guerre aux métèques
Nègres, Juifs ou chiens
Ça n’fait rien

 

Pour dénoncer la télé-poubelle, Louis Chedid va même jusqu’à mettre dans le même sac racistes et victimes du racisme, dans Reality-Show.

Je m’adresse à tous les charognards
Qui tirent sur la corde sensible
Les chasseurs de sensationnel
Vautours de la télé-poubelle
Qui mélangent dans le même shaker
Juifs, skins, nazis, beurs

 

Plus positivement, les juifs sont souvent cités dans des chansons célébrant l’unité du genre humain. Par exemple dans Mélangez-vous Pierre Perret.

Femme pleine de grâce
Quand l’étranger à l’entour de ta maison passe
Noir, Blanc, Juif ou Berbère
Laisse ton cœur désigner celui qu’il préfère

Ou encore dans J’ai embrassé un flic de Renaud.

Nous étions des millions
Entre République et Nation
Protestants et catholiques
Musulmans, juifs et laïcs
Sous le regard bienveillant
De quelques milliers de flics

Ou encore dans Oye Sapapaya de Doc Gyneco

Je suis nègre, juif et communiste
Allez leur dire aux lepénistes

Dans la géographie imaginaire de Jacques Brel (voir ici), il y a une petite place pour les juifs et les noirs. « Ni le courage d’être juif, ni l’élégance d’être nègre » dit-il dans Voir un ami pleurer. J’observe que le judaïsme est très discret dans l’œuvre de Brel, mais s’il respecte la règle non-écrite consistant à toujours évoquer « juif » avec un autre peuple, il est aussi le seul de tout ce billet qui n’est pas dans une neutralité complète, puisque fidèle à son habitude de prêter une personnalité à tel ou tel peuple, il associe « juif » à une qualité.

Hubert-Félix Thiéfaine utilise aussi le mot juif dans une chanson énumérative. Le titre de la chanson est peut-être une provocation (Je suis partout était un journal antisémite sous l’occupation)… mais peut-être pas, à partir d’une certaine dose de THC dans le sang, c’est difficile de savoir. La chanson aurait eu sa place dans la série sur la Shoah si je l’avais trouvée à temps. Je suis partout.

je suis partout
dans le héros, dans le vainqueur
le médaillé qui fait son beurre
dans la fille tondue qu’on trimbale
à poil devant les cannibales
dans le train Paris-gare d’Auschwitz
entre les corps des amants juifs
dans ces millions d’enfants gazés
qu’on voudrait me faire oublier
je suis partout
partout partouze
tendresse en s.o.s.
eros über alles

Pour conclure ce billet, Philippe Katerine, dont je réalise petit à petit en travaillant à mon blog que toute l’œuvre est une sorte d’analyse critique de la chanson, pousse le dispositif jusqu’à l’absurde dans Juifs Arabes.

 

 

1 – Le chandelier
2 – Le mot « juif » dans des listes
3 – La chanson anticléricale œcuménique
3bis – Souchon et Ferré
4 – Le juif non-dit
5 – Les juifs chez Gainsbourg
6 – Un juif célèbre
7 – L’Aziza
8 – La chanson pro-israélienne
9 – Le conflit israélo-palestinien
10 – Image des juifs dans le rap
11 – L’anti-antisémitisme de Pierre Perret
12 – La chanson antisémite
13 – On peut rire de tout, mais pas en mangeant du couscous
14 – Les mères juives
15 – Betty Boop
16 – Noirs et juifs aux USA
17 – Nica
18 – Noirs et juifs en chanson chez Jean-Paul Sartre
19 – Azoy
19bis – Retour sur quelques commentaires

 

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Recollage

Neuf devinettes (pas que sur Brassens) 9/10

Je vous rappelle que j’attends toujours vos vers préférés chez Brassens ! Je fais le point demain sur les différentes propositions.

Devinette du jour : quel alexandrin de Brassens est obtenu en recollant les titres de trois chansons ?

Réponse à la devinette d’hier. On demandait quelle célébrité a la particularité de voir son nom cité dans des chansons de Adamo, Alizée, Art Mengo, Pierre Bachelet, Barbara, Didier Barbelivien, Claude Barzotti, Bénabar, Benjamin Biolay, Georges Brassens, Jean-Roger Caussimon, Alain Chamfort, Julien Clerc, Vincent Delerm, Bob Dylan, Lara Fabian, Jean Ferrat, Léo Ferré, Serge Gainsbourg, Mark Knopfler, Serge Lama, Allain Leprest, Yves Montand, Mouloudji, Pascal Obispo, Pierre Perret, Renaud, Yves Simon, Charles Trenet et Zazie.

Il s’agit bien sûr de Paul Verlaine, bravo a Pierre Delorme qui a trouvé la réponse le premier, suivi de près par Patrick Hannais et Nadia (de Meylan). Simon me propose même une chanson à ajouter à la liste, Rive gauche d’Alain Souchon qui n’hésite pas à couper en deux le nom de ce pauvre Verlaine. Vous pouvez retourner voir la série qu’on a consacré à cet étrange phénomène, ici. Je ne vais pas vous passer toutes les chansons… Je me contente d’une des plus inattendues : Bob Dylan, You’re gonna make me lonesome when you go.

Et si vous ne me croyez pas, voici la liste des chansons, allez-y voir !

Pauvre Verlaine, Adamo
À cause de l’automne, Alizée
L’enterrement de la lune, Art Mengo
En ce temps là j’avais 20 ans, Pierre Bachelet
La Solitude, Barbara
Gottingen, Barbara
Hop Là !, Barbara
L’absinthe, Barbara
Dinky Toys, Didier Barbelivien
Quitter l’autoroute, Didier Barbelivien
Je ne t’écrirai plus, Claude Barzotti
Remember Paris, Bénabar
Si tu suis mon regard, Benjamin Biolay
À Mireille [parlé, texte de Paul Fort], Georges Brassens
L’enterrement de Verlaine [parlé, texte de Paul Fort, mais il existe des versions chantées], Georges Brassens
Paris jadis, Jean-Roger Caussimon
Jamais je t’aime, Alain Chamfort
Hélène, Julien Clerc
Les chanteurs sont tous les mêmes, Vincent Delerm
You’re gonna make me lonesome when you go, Bob Dylan
La différence, Lara Fabian
Les poètes, Jean Ferrat
Ma môme, Jean Ferrat
Blues, Léo Ferré
La fortune, Léo Ferré
Paris, Léo Ferré
À Saint-Germain des Prés, Léo Ferré
Monsieur Barclay, de Léo Ferré
Je suis venu te dire que je m’en vais, Serge Gainsbourg
Metroland, Mark Knopfler
Jardins ouvriers, Serge Lama
Des éclairs et des révolvers, Serge Lama
Neige, Serge Lama
Pauvre Lélian, Allain Leprest
Ma môme, ma p’tite môme, Yves Montand
Rue de Crimée, Marcel Mouloudji
Et bleu…, Pascal Obispo
Je rentre, Pascal Obispo
Ce qu’on voit… allée Rimbaud, Pascal Obispo
L’arbre si beau, Pierre Perret
T’as pas la couleur, Pierre Perret
La femme grillagée, Pierre Perret
Peau Aime [parlé], Renaud
Mon bistrot préféré, Renaud
Les gauloises bleues, Yves Simon
Aux fontaines de la cloche, Charles Trenet
Ohé Paris, Charles Trenet
Adam et Yves, Zazie

1 – Devinettes
2 – Les premiers seront les premiers
3 – 13 à la douzaine
4 – Renaud dans le rap
5 – Brassens nous parle de chansons
6 – Johnny dans une faille spatiotemporelle
7 – Les toponymes de Georges
8 – Le plus cité
9 – Recollage
10 – Vers d’anthologie

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Le plus cité

Neuf devinettes (pas que sur Brassens) 8/10

Devinette du jour : quelle célébrité a la particularité de voir son nom cité dans des chansons de Adamo, Alizée, Art Mengo, Pierre Bachelet, Barbara, Didier Barbelivien, Claude Barzotti, Bénabar, Benjamin Biolay, Georges Brassens, Jean-Roger Caussimon, Alain Chamfort, Julien Clerc, Vincent Delerm, Bob Dylan, Lara Fabian, Jean Ferrat, Léo Ferré, Serge Gainsbourg, Mark Knopfler, Serge Lama, Allain Leprest, Yves Montand, Mouloudji, Pascal Obispo, Pierre Perret, Renaud, Yves Simon, Charles Trenet et Zazie ?

Les fidèles du blogs doivent pouvoir trouver facilement. Léo Ferré va jusqu’à citer notre mystérieuse célébrité dans cinq chansons, Barbara dans quatre.

Réponse à la devinette d’hier. On demandait quel toponyme est cité dans le plus grand nombre de chansons de Georges Brassens, après « Paris », « Espagne » et « France ». Bravo à Diego qui a le premier proposé la bonne réponse. Il s’agit de « Cythère », mentionnée dans six chansons. Je plains ceux qui ont cherché la réponse en écoutant systématiquement les douze albums de Brassens dans leur ordre de sortie, parce que la première occurrence de « Cythère » se trouve seulement à la 8e piste du 7e album ! En plus, les suivantes sont dans le 9e album, le 11e, puis dans divers inédits. Je vous passe Les amours d’antan, 8e piste du 7e album donc.

Les autres chansons : Je bivouaque au pays de Cocagne, L’andropause, Le bulletin de santé, Quatre-vingt quinze pour cent et S’faire enculer (où l’on remercie Brassens de ne pas nous avoir gratifié de la rime avec « clystère »).

Réponse à la question subsidiaire. Le seul toponyme désignant un endroit situé en Amérique (Nord et Sud confondus) cité par Brassens est « Pérou », dans Gastibelza, adaptation d’un poème de Victor Hugo. Bravo encore à Diego qui a trouvé le premier. JF nous propose l’Eldorado, qui apparaît dans Le père Noël et la petite fille. Son statut de toponyme est problématique, mais pourquoi pas… il y aurait donc deux toponymes américains chez ce sacré Brassens. Il est aussi question d’un « bar américain » dans Le moyenâgeux et une sorte de scène de western est racontée dans La visite, mais ça ne répond pas vraiment à la question.  Sur la vidéo, curieusement Brassens oublie de dire « Pérou », comme s’il rechignait vraiment à nous parler d’Amérique !

1 – Devinettes
2 – Les premiers seront les premiers
3 – 13 à la douzaine
4 – Renaud dans le rap
5 – Brassens nous parle de chansons
6 – Johnny dans une faille spatiotemporelle
7 – Les toponymes de Georges
8 – Le plus cité
9 – Recollage
10 – Vers d’anthologie

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La reprise : un art majeur

La chanson, art majeur ou art mineur V. Les nanards de la chanson, 9/11
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Composer, écrire des chansons, voilà sûrement un art mineur : c’est Gainsbourg qui le dit. Mais les reprendre, leur apporter jeunesse, les magnifier, voilà un art majeur. Extrait de La musique et l’ineffable, de Vladimir Jankélévitch, philosophe et musicien :

Le créateur, l’exécutant qui est recréateur actif, l’auditeur qui est recréateur fictif participent tous les trois à une sorte d’opération magique : l’exécutant coopère avec le premier opérateur en faisant exister l’œuvre effectivement dans l’air vibrant pendant un certain laps de durée, et l’auditeur, recréateur tertiaire, coopère en imagination ou par des gestes naissants avec les deux premiers. Refaire, disions-nous, c’est faire, et le recommencement est parfois un vrai commencement […]
_______________________

La nuit, je mens, chanson d’Alain Bashung reprise par Cazoul. À force de l’écouter, je lui trouve quelques mérites, mon côté recréateur actif sans doute. D’ailleurs, pour une fois qu’une chanson parle de théorie des graphes (« voleur d’amphores au fond des cliques »).

Sinon, je me demande à quoi tient ce génie de la chanson pour le mauvais goût. Je dirais qu’entre tous les arts, la chanson est celui dans lequel on regarde l’artiste avant l’œuvre. C’est l’art de la sincérité, de l’identification par excellence. J’en tiens pour preuve l’hystérie des fans, phénomène qui concerne surtout la chanson (on y consacrera une série bientôt).

Autre indice : on juge souvent un chanteur sur l’authenticité du personnage qu’il incarne (encore une série en préparation). On reproche à Renaud de ne pas être un vrai loubard, à tel rappeur de ne pas venir d’une cité. Mais on congratule Daniel Guichard d’avoir vraiment perdu son père, qui était vraiment un prolo, Brel de vraiment avoir des problèmes avec les femmes, Barbara d’être vraiment amoureuse, d’avoir vraiment visité Göttingen, d’avoir vraiment perdu son père à Nantes, père qui avait vraiment abusé d’elle. Quand Sardou explique benoitement que dans Je suis pour, ce n’est pas lui mais son personnage qui défend la peine de mort, personne ne le croit. Probablement, lui-même n’y croit pas. On se félicite par contre que Brassens soit vraiment un bon bougre. Et Pierre Perret, qu’il soit peut-être un faux bon bougre, que son amitié avec Léautaud soit peut-être inventée, l’affaire est assez grave pour mériter une campagne de presse et un procès. Si vous ne connaissez pas cette étrange histoire, tapotez dans votre moteur de recherche préféré, vous verrez.

Mais savoir si Louis de Funès est vraiment colérique, Chaplin vraiment un vagabond, etc., tout le monde s’en fout. Au contraire, on mesure le talent de l’acteur au nombre de kilos qu’il prend ou qu’il perd pour n’être plus lui-même et coller à son personnage, on félicite Bruno Ganz pour incarner son contraire (Hitler dans La chute), on admire Peter Sellers qui dans Docteur Folamour est successivement un savant nazi, un colonel british et un président des états-unis falot, on adore Sabine Azéma et Pierre Arditi qui interprètent tous les personnages de Smoking, no smoking, etc.  Je ne parle même pas des cantatrices, des mimes, des imitateurs, des marionnettistes, …

Le chanteur de chansons, c’est le seul dont on exige qu’il soit lui-même. Tout lui sera alors pardonné, il peut chanter faux, mal jouer de la guitare, écrire des paroles con-con et des musiques simplettes. Mais s’il fait du kitsch ou du bidon, on l’entend comme une part essentielle de sa personne. Et de la notre, car dans l’offense au bon goût du chanteur, notre complicité de « recréateur tertiaire » (cf Jankélévitch au début du billet) est requise. Dans le vague karaoké permanent, le casque sur les oreilles ou dans sa voiture, l’amateur de chansons n’entend pas la chanson-hon comme il jetterait un œil distrait sur un bibelot kitch.

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Propositions

La chanson sexuellement explicite 11bis/18
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Plusieurs lecteurs m’ont proposé des chansons. À propos de Charles Trenet, Patrick de Villeurbanne nous propose L’abbé à l’harmonium. C’est vrai qu’il pédalait bien l’abbé…

Nadia, de Meylan nous propose de rester à l’église, avec À l’église, de Pierre Perret.

NP, de Lyon 6è nous propose Cheval de feu, de Jeanne Cherhal. Il y aura bientôt une série sur le cheval dans la chanson.

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Boris Vian, l’anti-poncif

La chanson, art majeur ou art mineur II. Du poncif en chanson, 4/12
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Les amis de Crapauds et Rossignols réagissent à ma série, voir ici. Ils ne sont pas d’accord… ça tombe bien, moi non plus.  Je continue donc malgré tout, car la verve du rossignol n’atteint pas le blanc crapaud 🙂

Nous continuons donc d’explorer le rapport que les grands paroliers entretiennent avec le poncif. Aujourd’hui, Boris Vian. Voilà bien un auteur-compositeur interprète qui s’est frotté aux arts majeurs : écriture de romans, musique savante (le jazz). Voire même, en considérant l’ingénieur Vian et en se référant aux classifications anciennes de l’art, à l’arithmétique, l’astronomie, etc. Étudier ses chansons et leur rapport au poncif, voilà qui nous plongera à coup sûr dans la chanson-art-majeur.

Pourtant, une difficulté survient à l’étude de ses paroles : elles sont mal écrites, ce qui est bizarre pour de l’art. Avant d’en donner des exemples, en voici un indice : l’existence de variantes. Le déserteur a deux fins (voir ici). Le cas est particulier, mais il n’est pas isolé. Pour certaines chansons, il y a des versions complètement différentes de couplets entiers, un vrai bric-à-brac. La java des bombes atomiques a plusieurs versions (impossible de les retrouver, si quelqu’un peut m’aider). Le cinématographe possède deux fins (une au masculin, l’autre au féminin). Si vous changez un seul mot d’une strophe de Brassens, presque à coup sûr, vous l’affaiblissez. Vian, non, c’est malléable. Ses chansons écrites dans l’urgence de sa courte vie ne sont pas figées par le polissage.

Passons aux exemples. Dans La complainte du progrès, on entend « Maintenant c’est plus pareil, ça change ça change ». Style nul, même dans un slogan publicitaire on n’oserait pas. Ensuite, « frigidaire » rime avec « scooter », absurdité phonétique. Quant à « Gudule », Vian le fait rimer avec « embrasser », c’était pourtant pas compliqué de trouver une rime plus riche. Écoutez la chanson, et délectez-vous du beau clip sur youtube, avec notamment des extraits de films de Jacques Tati.

D’accord, c’est peut-être plaisant, nul ou génial, comme il vous plaira, mais c’est sûrement mal écrit. Comment définir l’écriture de Vian ? Il ne renonce pas à la rime et, en bon auteur de chanson, il est attentif à la manière dont le rythme des consonnes épouse la musique. À part ça, il envoie à la poubelle métaphore, jolie tournure, métrique savante, mot juste, mot rare, le pair, l’impair, la musique-avant-toute-chose, les enjambements, tout ce vieux fatras qu’on appelle Poésie Française, dans lequel Brassens et quelques autres puisent et versent comme à la brocante. Ça plait ou pas, mais après des décennies de révolution dans les arts plastiques et la littérature, ce serait un contre-sens d’attendre de la chanson-art-majeur des poésies tournées comme au temps jadis.

On peut interpréter le style de Vian de bien des manières. Ses paroles ont quelque chose de l’improvisation. Elles sont malléables, comme écrites vite et comme par amusement et par n’importe qui. Vian renouerait-il avec la tradition ancestrale du timbre et de la chanson d’actualité, refondue dans une pratique issue du jazz, l’improvisation sur un standard ? Peut-être. Son écriture est sûrement pionnière : simple et sans fioriture. Contrepartie populaire et pataphysicienne des recherches formelles de Francis Ponge, elle ouvre la route à Gainsbourg, Souchon, Delerm…

Mais qu’en est-il du poncif ? Vian en fait très peu usage. Quand il chante dans Le cinématographe « Belle, belle, belle, belle comme le jour / Blonde, blonde, blonde, blonde comme l’amour », ça n’a rien à voir avec Claude François qui chante « Belles, belles, belles comme le jour / Belles, belles, belles, comme l’amour » dans Belles, belles, belles. Vian chante au second degré, il parle de ce que le public voit projeté sur un écran. Et puis « blonde comme l’amour », c’est curieux franchement, ça parle du poncif sans en être un si vous me suivez.

On avait déjà remarqué l’absence des poncifs habituels sur le « savant » dans La java des bombes atomiques (voir la série sur les scientifiques dans la chanson, ici). Cet aspect de l’écriture de Vian est remarquable : tout plat et mal écrit que ça soit, il n’y a pas de formule poétique toute faite ni de rime automatique. En cela, elle n’est pas si « facile » qu’elle peut le paraître.  Comment Vian fait-il alors pour nous faire entendre la chose déjà entendue, à laquelle on s’accroche pour digérer ses textes sans effort ? La chose déjà entendue, je pense que c’est la langue elle-même. Une langue de tout le monde qui, sans exclure l’invention, use de tournures banales. Il n’y a pour autant pas de recherche d’une couleur populaire, pas de cet argot érudit qui encombre la chanson réaliste et jusqu’à Renaud ou Pierre Perret. Pas de parlé « authentique » déniché par je ne sais quel folkloriste…

La langue Vian est plate, réaliste, et je la rapproche du néo-français de son ami Raymond Queneau. Le néo-français était un projet global pour remplacer le français écrit qui allait selon Queneau devenir une langue morte. À la manière des écrivains de la Renaissance, il projetait d’extraire de la langue réellement parlée une nouvelle grammaire et une orthographe vernaculaire. Queneau a mis en pratique son projet dans ses œuvres, mais cela a été interprété par le public et la critique comme un exercice de style, adieu Néo-Français.

À propos, Raymond Queneau a aussi écrit des chansons. Si tu t’imagines, sur une musique de Joseph Kosma, par Juliette Gréco.

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Pierre Perret

L’énigme de l’été 2018, 33/63
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C’est la série d’été du Jardin aux Chansons. Je vous rappelle qu’on cherche ce qui se cache derrière 62 chansons… Aujourd’hui, Cuisse de mouche de Pierre Perret.

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Pierre Delanoë ou l’art de planter le décor

Pierre Delanoë, parolier géopolitique 1/8
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Bienvenue sur le Jardin aux chansons qui bifurquent, le blog qui parle de chansons à travers des séries thématiques !

À partir d’aujourd’hui, on s’intéresse au parolier le plus prolifique de toute la chanson française, Pierre Delanoë, l’homme aux 5000 chansons et aux dizaines de tubes : L’Été indien (co-écrit avec Claude Lemesle), Les Champs-Élysées, Je n’aurai pas le temps, La java de Broadway, En chantant, Les Lacs du Connemara, etc, etc. Écoutez Radio Nostalgie pendant une heure, je parie qu’il y aura au moins une chanson de lui…

On raconte qu’un jour Pierre Delanoë a entendu une chanson qui lui plaisait à la radio. Il a appelé le programmateur pour lui en demander l’auteur. Réponse : Pierre Delanoë bien sûr. Il ne se rappelait pas l’avoir écrite… Son œuvre est donc si vaste que lui-même s’y perdait. Comment nous y retrouverions-nous ? Je vous propose l’angle de la géopolitique. Car beaucoup de chansons de Delanoë nous parlent d’histoire, de guerre ou de politique, y compris des romances bien innocentes en apparence. Comme Nathalie, de Gilbert Bécaud.

Les lecteurs qui nous arrivent de MusikTips connaissent déjà l’histoire : le café Pouchkine, qui rime astucieusement avec Lénine, est une invention de Delanoë. De nombreux touristes l’ont cherché en vain à Moscou, dans l’espoir de boire un chocolat, ou peut-être de rencontrer la belle Nathalie. Jusqu’à ce qu’un restaurateur moscovite ait l’idée de l’ouvrir, en 1999. « Quand je pense que Vladimir Poutine et Jacques Chirac se sont rencontrés à Moscou au café Pouchkine, baptisé ainsi depuis Nathalie, c’est fou! » disait Pierre Delanoë. Notez qu’il y a d’autres cas de lieux inventés dans des chansons et qui deviennent réels, comme la rue de la Grange-aux-loups à Nantes, voir ici.

De Nathalie, je retiens surtout la description authentique de l’accueil si fervent que recevait l’occidental en voyage de l’autre côté du rideau de fer. Et bien sûr l’écriture limpide de la chanson. Car Pierre Delanoë était incontestablement un maître, que Charles Aznavour tenait pour le plus doué de tous nos paroliers. Explorons un peu ses trucs et ficèles. Parler de la guerre froide, du communisme, et plus généralement d’histoire ou de politique dans un tube répond à un impératif simple : planter un décor, mettre un cadre qui donne de la profondeur à la chanson. À propos de Nathalie, Delanoë raconte :

J’ai mis un an à convaincre Bécaud d’interpréter Nathalie, qui s’appelait d’abord Natacha et vivait un amour impossible dans l’horreur communiste. À chaque fois, il m’envoyait sur les roses. Un jour, il m’a dit: «Invente une image forte!» J’ai sorti: «La place Rouge était vide/Devant moi marchait Nathalie»… Il s’est mis au piano. On a fini dans l’heure…
Interview de Delanoë donnée à L’Express.

Mettre un cadre, des images fortes, d’accord. Mais ce qui est étonnant chez Delanoë, c’est qu’on ne voit pas « la couture » : il y a le cadre, souvent assez conventionnel et souligné par des orchestrations grandioses. Puis il y a la petite ou la grande histoire d’amour déjà entendue mille fois. Son génie est de fondre l’un dans l’autre. On en verra plusieurs exemples dans la série.

Nathalie a été un tube en France mais aussi en Russie. À tel point qu’il a été repris par les Chœurs de l’Armée Rouge. Voyez cet extrait d’émission. Où l’on découvre que Pierre Perret chante moins bien que le ténor russe moyen, et que Michel Leeb, qui a décidément tous les talents, sait aussi de se moquer de la figure de nos amis russes. Mais il n’en mène pas large devant le chef de chœur (qui a dû en envoyer des moins drôles que lui au goulag)…

Pour ceux qui lisent encore, autre chanson de Delanoë sur l’URSS, Vladimir Ilitch, par Michel Sardou, en live à l’Olympia. Noter la phrase du début, encore cet art de planter le décor : « Un vent de Sibérie souffle sur la Bohême ».

La suite au prochain épisode, dans deux jours. Pour ne rien manquer, abonnez-vous (lien en haut à droite) !

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La chaude pisse

Expressions et mots venant de la chanson : les sources et les robinets 9bis/13
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Je vous fais un petit point sur quelques propositions d’internaute.

Nadia (internaute de Meylan) nous propose les expressions « ouvrez la cage aux oiseaux » ou « les jolies colonies de vacances » de Pierre Perret. Ou encore des expressions inventées par Georges Brassens et qui tirent plus vers la maxime (prouvant par là que Brassens était un bon fabuliste) : « Le temps ne fait rien à l’affaire  » ou « mourons pour des idées, d’accord mais de mort lente ».

À propos de la filiation entre Gustave Nadaud et Georges Brassens, Pierre (internaute de Grenoble), nous propose une variante de Carcassonne et du Nombril des femmes d’agent : La chaude pisse, interprétée par Maxime Le Forestier (que j’aurais aussi pu passer dans la série sur l’homosexualité, ici).

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