Léo Ferré est-il misogyne ?

Féminisme / sexisme 6

On s’attaque aux grands de la chanson, avec cette lancinante question : sont-ils misogynes ? Ne perdons pas de temps en débat stérile : la réponse est oui (sauf un qui sera révélé plus tard). Chez Léo Ferré, la misogynie est parfois implicite, au milieu de ses plus belles chansons. Par exemple, dans La vie d’artiste, la répartition des rôles dans le couple est claire : à l’homme tout ce qui est créatif (« le piano ») et à la femme tout ce qui est répétitif (« le phono ») ou bassement matériel (« la fin de mois », quelle mesquinerie franchement).

Je note toutefois que La vie d’artiste est une chanson neutre. Je veux dire que si on lit les paroles, il n’y a aucun indice grammatical du genre des deux protagonistes, ils pourraient être homosexuels, transgenres, non binaires, ce que vous voulez. Ce qui permet à Barbara de reprendre la chanson à la première personne sans changer un seul mot des paroles.

Jolie môme est l’une des chansons les plus connues de Ferré, et le public ne remarque pas toujours à quelle point derrière la musique guillerette les paroles sont désobligeantes. Léo va jusqu’à chanter « T’es qu’une chose », explicitation assez rare en chanson de la femme-objet. Extraits :

T’es qu’une vamp qu’on éteint
Comme une lampe au matin

T’es qu’une étoile d’amour
Qu’on entoile aux beaux jours

T’es qu’un point sur les  » i « 
Du chagrin de la vie
Et qu’une chose de la vie
Qu’on arrose qu’on oublie.

Pour conclure, Ton style, chanson ambiguë qui balance entre amour et misogynie. Le concepteur de la vidéo a eu l’idée d’intercaler des images de luttes féministes qui donnent un relief original aux paroles.

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Des moyens légaux

Les Juifs et la chanson II – La chanson et le problème de l’éléphant 9/14

Les juifs ashkénazes qui ont immigré en France parlaient souvent le yiddish (voir la série consacrée à la chanson yiddish). Ils étaient souvent artisans ou ouvriers. Beaucoup étaient bundistes (militants du Bund, le parti socialiste juif polonais) ou communistes. Au moins deux chanteurs chanteurs français illustrent cette sensibilité juive militante de gauche : Francis Lemarque et Jean Ferrat.

D’autres chanteurs moins marqués politiquement sont issus de l’immigration juive d’Europe de l’est : Barbara, Serge Gainsbourg, Michel Jonasz, Catherine Ringer ou même le chanteur belge Arno pour ne citer que les plus célèbres. Tous ont en commun que leurs origines sont très discrètes dans leurs chansons. Dans ce billet, je vais m’attarder sur Jean-Jacques Goldman, homme de mystère et de contradictions : « Rencontre rarissime de la gloire et du dédain de la gloire » selon le Dictionnaire amoureux de la chanson française de Bertrand Dicale, homme normal au succès anormal, artiste engagé et lisse, chanteur commercial et auteur d’une œuvre personnelle. Et bien sûr, personnalité préférée des Français selon plusieurs sondages.

Il est issu d’une famille de juifs polonais et militants de gauche. Son père était résistant dans les mouvements communistes (la M.O.I. : main d’œuvre ouvrière immigrée), mais assez lucide sur le stalinisme. En août 1944, il a participé à l’insurrection de Villeurbanne (ville d’où sont écrits la plupart des billets de ce blog). Ce passé est rarement évoqué dans les chansons de Goldman, toujours avec pudeur, et presque toujours de manière un peu abstraite. On a déjà noté que lorsque Goldman parle du nazisme, il invoque une ville imaginaire, voir ici. La chanson Là-bas nous parle d’émigration sans citer une seule époque ni un seul pays. Avec Sirima.

L’histoire de Jean-Jacques Goldman et de sa famille est toutefois bien présente dans ses chansons. Il parle du peuple juif en ces termes dans Je te donne (chanson cent fois entendue, et je n’ai remarqué le passage qu’en novembre dernier, au karaoké, meilleur endroit pour bien comprendre les chansons) :

Je te donne nos doutes et notre indicible espoir
Les questions que les routes ont laissées dans l’histoire
Nos filles sont brunes et l’on parle un peu fort
Et l’humour et l’amour sont nos trésors

Je garde Comme toi pour une prochaine série. Et je vous propose aujourd’hui un détail, dans les paroles de Envole-moi, qui laisse souvent perplexes les auditeurs pour peu qu’ils y prennent garde. On écoute, faites bien attention.

Voilà le passage :
J’m’en sortirai
J’me le promets
Et s’il le faut, j’emploierai des moyens légaux

Pourquoi diable Goldman menace-t-il d’employer des « moyens légaux » ? Dans cette chanson révoltée évoquant la crise des banlieues ou quelque chose comme ça, « Et s’il le faut » nous prépare plutôt à quelqu’extrémité, et donc à l’emploi de moyens illégaux, non ? Goldman lui-même s’en explique :

L’idée, c’est de se dire qu’en fait la phrase clé de cette chanson c’est « et s’il le faut j’emploierai des moyens légaux ». C’est-à-dire qu’il n’y a pas de fatalité à l’inculture et à la misère des cités, et que finalement la façon de s’en sortir c’est l’école ! Donc c’est l’histoire d’un gamin qui demande un peu d’aide… Là, je ne sais pas à qui, peut-être à un prof, peut-être à un ami, peut-être à un livre, ou peut-être à quelqu’un qu’il ne connaît pas ! Mais il a envie de sortir de cette fatalité et il va s’en sortir de cette façon, « à coup de livres je franchirai tous ces murs ». Voilà c’est ce thème-là.

J’irais plus loin en me référant à l’histoire familiale de Goldman, à son père résistant et à son demi-frère, le militant d’extrême-gauche Pierre Goldman. Car les paroles de Goldman ont un positionnement politique clair et constant : républicain et au centre-gauche disons, avec la célébration d’institutions comme l’école (« c’était un professeur… », dans Il changeait la vie, chanson utilisée dans la campagne de Lionel Jospin en 2002), l’éloge de la culture (« à coup de livres je franchirai tous ces murs) ou de la différence (« je te donne toutes mes différences »), les exemples sont très nombreux dans ses paroles.

Goldman est donc un réformiste, qui en toute logique refuse explicitement la révolution (« On ne promet pas le grand soir » dans la Chanson des restos du cœur). Bertrand Dicale va même jusqu’à parler d’un « catéchisme citoyen, engagé, laïque, responsable, souvent libertaire, toujours moral ». Pour illustrer le Goldman réformiste, on écoute son bilan doux-amer du siècle des révolutions, enregistré en 1993 à Moscou, la chanson Rouge avec les Chœurs de l’armée de la même couleur. Par le trio Fredericks Goldman Jones.

Goldman réformiste donc. Le demi-frère de Jean-Jacques, Pierre Goldman, de sept ans son aîné, a fait des choix politiques opposés : militant très actif en 1968 (il dirige le service d’ordre de l’Union des étudiants communistes), il tente ensuite de rejoindre la guérilla en Amérique du sud, participe à divers braquages destinés à financer la révolution, là-bas puis en France. Il est finalement accusé du meurtre de deux pharmaciennes lors d’un hold-up qui tourne mal en 1969 à Paris, condamné en 1974, puis innocenté en 1976 suite à un procès très médiatisé et marqué par une mobilisation de nombreux intellectuels, artistes et militants. Il meurt assassiné en 1979. Le crime est revendiqué par une mystérieuse organisation d’extrême droite, « honneur de la police ». L’assassinat des pharmaciennes et celui de Pierre Goldman n’ont jamais été vraiment élucidés, bien que de nombreuses hypothèses plus ou moins bien étayées circulent, vous trouverez tout ça sur le web.

Même si j’en suis réduit aux conjectures, les « moyens légaux » de Envole-moi me semblent plutôt limpides. Je suppose que Jean-Jacques Goldman a le plus grand respect pour le passé de résistant de son père pendant la guerre, mais qu’il estimait la lutte armée anachronique dans les années 1970-80. Et qu’il a au moins un désaccord idéologique avec les « moyens illégaux » choisis par son demi-frère. Auquel il rend un hommage aussi beau qu’apolitique dans Ton autre chemin. Extrait des paroles :

Et puis, tu as commencé à être absent
Souvent, puis plus longtemps
Ta mère nous disait que tu partais en vacances
Elle ne mentait pas quand j’y repense
En vacance de vie, en vacance d’envie
Et puis la vérité, celle qu’on suppose
Celle qu’on cache, celle qu’on chuchote
Celle qui dérange, celle qu’on élude
Ton autre chemin
Ton autre chemin

Le positionnement « lisse » de Goldman n’est donc évidemment pas un choix par défaut, à la manière du chanteur commercial moyen dont l’intérêt bien compris est de se fondre dans un consensus mou (ou d’occuper une « niche » contestataire).  Ce n’est pas non plus le centrisme du dandy-normal Alain Souchon, l’ami chocolat-basket dont la douce séduction suit en tout domaine (y compris mélodique) les lignes de moindre pente. Goldman aurait pu emprunter un « autre chemin », des déterminismes sociaux l’y invitaient : la présence de nombreux  baby-boomer juifs ashkénazes dans les mouvements d’extrême gauche des années 1960 est un phénomène bien compris et documenté. Souvent auto-documenté d’ailleurs : le meilleur document à ce sujet, le premier peut-être, est le livre écrit par Pierre Goldman en prison, Souvenirs obscurs d’un juif polonais né en France, allez-y voir. Ou écoutez cet épisode du Journal de l’histoire d’Anaïs Kien, ça ne dure que quatre minutes, ici. Je pense que le public a ressenti d’instinct la réalité, l’originalité et la profondeur de l’engagement de Jean-Jacques Goldman, ce qui a permis ce paradoxe apparent du lisse-engagé et la construction de la star intègre et modeste Jean-Jacques Goldman, sorte de saint laïc de la chanson. Dans ce registre iconique, il n’a d’équivalent que Brassens, n’en déplaise aux classificateurs adeptes des taxons « commercial » et « de qualité ».

Je vous propose la vidéo d’un débat entre Jean-Jacques Goldman et Romain Goupil. Ce dernier a réalisé un film intéressant : Mourir à trente ans. Il raconte la vie tragique de Michel Recanati, qui était une sorte de collègue de Pierre Goldman puisqu’il dirigeait le service d’ordre de la Ligue Communiste. À ne pas manquer, à partir de 4:53 : Jean-Jacques Goldman n’arrive pas à réprimer un fou rire devant Goupil, qui devait se trouver à l’époque à mi-chemin de sa trajectoire allant du trotskisme au néo-conservatisme. C’est au début de la Chanson des restos du cœur : « sans idéologie, discours et baratin, … », œillade appuyée à monsieur Goupil, c’est vrai qu’il nous fait bien rigoler.

Pour conclure, je me permets une dernière hypothèse sur le succès de Jean-Jacques Goldman (et qui explique aussi pourquoi il ne rencontre ce succès qu’à l’âge de 30 ans ce qui est tard pour une pop-star à la musique immédiatement consommable). Il est dans une sorte de décalage générationnel : né en 1951, il a tout juste l’âge d’être soixante-huitard (Renaud, né en 1952, écrit ses premières chansons dans la Sorbonne occupée). Mais par rapport à son frère, il est déjà dans l’après 68, dont il vit la désillusion tragiquement et comme dans un saut de génération accéléré. En gros, Renaud serait le plus jeune des soixante-huitards, et Goldman le plus vieux des post-soixante-huitard. Goldman est donc en phase avec la génération du militantisme humanitaire ou de SOS racisme, etc. Génération qui s’identifie à ses chansons, et auprès de laquelle il rencontre le succès. Dernier détail : avec de très bonnes chansons.

Vous trouverez de très nombreux documents sur Jean-Jacques et Pierre Goldman sur le site de son fan Jean-Michel Fontaine, ici.

1 – Gypsies rock’n roll band
2 – Isaac Gorni, le troubadour juif
3 – Jacques Offenbach
4 – Norbert Glanzberg
5 – Mireille
6 – La complainte des nazis
7 – Le neveu du capitaine Dreyfus
8 – Chanson d’Exil
9 – Des moyens légaux
9bis – Serre les poings
10 – Yellow star
11 – Juif espagnol
12 – Juif errant et pâtre grec
13 – Les juifs de Stéphane Golmann
14 – Les comedian harmonists

 

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La Joconde

La chanson, art majeur ou art mineur VIII. Chanson et peinture 11/17

Le tableau le plus célèbre est à l’honneur dans quelques chansons.

C’est moi que je suis la Joconde, par Barbara

Je t’aime pour ça, chanson d’Henri Tachan

1 – Pourquoy n’aura mon langage, son or et ses douces fleurs ?
2 – Être Dieu
3 – Brel à Gauguin
4 – Goya et la chanson
4bis – Goya bis
5 – La peinture en bâtiment est-elle un art majeur ?
6 – Figure mythique du peintre
7 – Van Gogh, peintre par excellence de la chanson
8 – Autres personnages de peintres
9 – Les arbres de Corot
10 – Regard impressioniste
11 – La Joconde
12 – Nicolas Schöffer
13 – Ekphrasis
14 – Serge Rezvani
15 – Nino Ferrer
16 – Mick Micheyl
17 – Serge Gainsbourg

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Gare du nord et Lountatchimo

Lieux possibles, impossibles et imaginaires de la chanson 17ter/17

Cette série continue de susciter des commentaires. Comme lieu inventé, Christophe, internaute de Paris, nous propose Lountatchimo, ville mystérieuse à laquelle Barbara fait allusion dans Vienne. On entre dans le domaine des villes-chevilles, inventées pour une rime ou je ne sais quel message crypté. L’exemple le plus célèbre est Jérimadeth, ville biblique inventée par Victor Hugo, qui avait simplement besoin d’une rime en « dais » (j’ai rime à dais) !

Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth ;
Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ;
Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l’ombre
Brillait à l’occident, et Ruth se demandait, …

Et à propos de lieux réels, Floréal Melgar nous propose de ne pas oublier la Gare du Nord d’Alain Aurenche. Ça me rappelle ce que Léon-Paul Fargue disait dans Le piéton de Paris  : le Xe arrondissement est un arrondissement de poètes et de locomotives. Qu’on se le dise.


Lieux possibles, impossibles et imaginaires de la chanson

1 – Entre Cuba et Manille
2 – Ménilmontant
3 – Le paradis
4 – La Molvanie
4bis – Le kamklep
5 – Chez Laurette
6 – L’underground café déménage rue Watt
6bis – La rue Watt
7 – Café Pouchkine
8 – Rue de la Grange aux Loups
9 – Le café des délices
10 – Quand la RATP invalide les chansons
11 – Les chants du Pelennor
12 – Comment se rendre en Transylvanie Transsexuelle
13 – Leindenstadt
14 – Porte des Lilas et Paimpol
14bis – Porte des Lilas (bis)
15 – La gare Saint Lazare de Brel
16 – San Francisco
17 – Rochefort
17bis – Saint-Lazare, bis
17ter – Gare du nord et Lountatchimo

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Saint-Lazare, bis

Lieux possibles, impossibles et imaginaires de la chanson 17bis/17

Sur Facebook, Christophe, internaute de Paris me signale À Saint-Lazare, d’Aristide Bruant. La chanson évoque la prison Saint-Lazare, située autrefois dans le Xè arrondissement de Paris (rien à voir avec la gare Saint-Lazare donc). Il y avait beaucoup de prisons à Paris, aujourd’hui disparues, avec leurs noms si poétiques : la Roquette, Sainte-Pélagie, Cherche-Midi, … Voilà ce qu’il advient des services publics de proximité.

Ma version préférée, par une certaine Picolette.

J’ai eu la surprise de découvrir une reprise par Véronique Sanson, inattendue dans ce répertoire réaliste.

Version historique par Eugénie Buffet, pionnière de la chanson réaliste. Le côté théâtral a un peu vieilli.

Je vous propose une version par Barbara. Assez intéressant à comparer avec la grandiloquence d’Eugénie Buffet. Barbara, bonne connaisseuse du répertoire ancien, se joue du tempo : elle se place le plus souvent en avance. Ce qui lui permet de dramatiser sans en faire des tonnes : juste en se mettant quelques fois en retard aux moments les plus intenses. À méditer par tous les chanteurs en herbe.

Dans les versions historiques, je vous propose encore celle de Germaine Montero, plus moderne qu’Eugénie Buffet.

Version épurée par Patachou.

Une version rock par Parabellum, qu’on avait déjà vu reprendre Bruant dans le blog (ici).

Et pour tous ceux qui regrettent qu’aujourd’hui Saint-Lazare ne soit pas une gare, À la gare Saint-Lazare, par Colette Deréal.

Lieux possibles, impossibles et imaginaires de la chanson
1 – Entre Cuba et Manille
2 – Ménilmontant
3 – Le paradis
4 – La Molvanie
4bis – Le kamklep
5 – Chez Laurette
6 – L’underground café déménage rue Watt
6bis – La rue Watt
7 – Café Pouchkine
8 – Rue de la Grange aux Loups
9 – Le café des délices
10 – Quand la RATP invalide les chansons
11 – Les chants du Pelennor
12 – Comment se rendre en Transylvanie Transsexuelle
13 – Leindenstadt
14 – Porte des Lilas et Paimpol
14bis – Porte des Lilas (bis)
15 – La gare Saint Lazare de Brel
16 – San Francisco
17 – Rochefort
17bis – Saint-Lazare, bis
17ter – Gare du nord et Lountatchimo

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Leidenstadt

Lieux possibles, impossibles et imaginaires de la chanson 13/17

La ville de Leidenstadt n’existe pas, c’est une invention de Jean-Jacques Goldman, pour sa chanson Né en 17 à Leidenstadt. On nous dit qu’elle est en Allemagne, mais on aurait bien du mal à tirer parti du reste des paroles pour la mieux situer : on entend que Leidenstadt se situe « sur les ruines d’un champs de bataille », or il n’y a eu aucun combat sur le territoire allemand pendant la guerre de 14-18. On va dire que c’est métonimique. Le recours à une ville imaginaire évite en plus de stigmatiser les habitants de telle ou telle. Pour symboliser le nazisme, Goldman aurait pu utiliser Nuremberg. Mais tout comme avec Ménilmontant vu au début de la série, la recherche de consonnes occlusives améliore l’efficacité des paroles, alors va pour Leidenstadt. Je note au passage que Barbara n’a pas eu à inventer une ville imaginaire pour chanter Göttingen, qui sonne et claque très bien telle quelle. Né en 17 à Leidenstadt, par Fredericks Goldman Jones.

Lieux possibles, impossibles et imaginaires de la chanson
1 – Entre Cuba et Manille
2 – Ménilmontant
3 – Le paradis
4 – La Molvanie
4bis – Le kamklep
5 – Chez Laurette
6 – L’underground café déménage rue Watt
6bis – La rue Watt
7 – Café Pouchkine
8 – Rue de la Grange aux Loups
9 – Le café des délices
10 – Quand la RATP invalide les chansons
11 – Les chants du Pelennor
12 – Comment se rendre en Transylvanie Transsexuelle
13 – Leidenstadt
14 – Porte des Lilas et Paimpol
14bis – Porte des Lilas (bis)
15 – La gare Saint Lazare de Brel
16 – San Francisco
17 – Rochefort
17bis – Saint-Lazare, bis
17ter – Gare du nord et Lountatchimo

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Rue de la Grange aux Loups

Lieux possibles, impossibles et imaginaires de la chanson 8/17

La rue de Grange-aux-Loups, à Nantes, n’existait pas lorsque Barbara a écrit sa chanson Nantes, pourtant inspirée d’une histoire vraie. Lu dans Il était un piano noir, mémoires interrompus, de Barbara :

Oui, c’est un voleur [Gérard Depardieu] ! Il vole tout, pour mieux te le transmettre.
Il te vole aussi tes émotions : à Nantes où nous sommes en tournée, nous assistons, un matin, au baptême de la rue de la Grange-aux-loups, hommage que la ville a décidé de me rendre pour ma chanson Nantes. Au moment où l’on découvre la plaque, il s’écrie : « C’est mon père ! » Nantes, à cet instant, est devenue la ville où est mort son propre père !
Voleur magnifique, il veut partager le butin de joie ou de douleur.

Nantes, par Gérard Depardieu.

Lieux possibles, impossibles et imaginaires de la chanson
1 – Entre Cuba et Manille
2 – Ménilmontant
3 – Le paradis
4 – La Molvanie
4bis – Le kamklep
5 – Chez Laurette
6 – L’underground café déménage rue Watt
6bis – La rue Watt
7 – Café Pouchkine
8 – Rue de la Grange aux Loups
9 – Le café des délices
10 – Quand la RATP invalide les chansons
11 – Les chants du Pelennor
12 – Comment se rendre en Transylvanie Transsexuelle
13 – Leindenstadt
14 – Porte des Lilas et Paimpol
14bis – Porte des Lilas (bis)
15 – La gare Saint Lazare de Brel
16 – San Francisco
17 – Rochefort
17bis – Saint-Lazare, bis
17ter – Gare du nord et Lountatchimo

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La reprise : un art majeur

La chanson, art majeur ou art mineur V. Les nanards de la chanson, 9/11
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Composer, écrire des chansons, voilà sûrement un art mineur : c’est Gainsbourg qui le dit. Mais les reprendre, leur apporter jeunesse, les magnifier, voilà un art majeur. Extrait de La musique et l’ineffable, de Vladimir Jankélévitch, philosophe et musicien :

Le créateur, l’exécutant qui est recréateur actif, l’auditeur qui est recréateur fictif participent tous les trois à une sorte d’opération magique : l’exécutant coopère avec le premier opérateur en faisant exister l’œuvre effectivement dans l’air vibrant pendant un certain laps de durée, et l’auditeur, recréateur tertiaire, coopère en imagination ou par des gestes naissants avec les deux premiers. Refaire, disions-nous, c’est faire, et le recommencement est parfois un vrai commencement […]
_______________________

La nuit, je mens, chanson d’Alain Bashung reprise par Cazoul. À force de l’écouter, je lui trouve quelques mérites, mon côté recréateur actif sans doute. D’ailleurs, pour une fois qu’une chanson parle de théorie des graphes (« voleur d’amphores au fond des cliques »).

Sinon, je me demande à quoi tient ce génie de la chanson pour le mauvais goût. Je dirais qu’entre tous les arts, la chanson est celui dans lequel on regarde l’artiste avant l’œuvre. C’est l’art de la sincérité, de l’identification par excellence. J’en tiens pour preuve l’hystérie des fans, phénomène qui concerne surtout la chanson (on y consacrera une série bientôt).

Autre indice : on juge souvent un chanteur sur l’authenticité du personnage qu’il incarne (encore une série en préparation). On reproche à Renaud de ne pas être un vrai loubard, à tel rappeur de ne pas venir d’une cité. Mais on congratule Daniel Guichard d’avoir vraiment perdu son père, qui était vraiment un prolo, Brel de vraiment avoir des problèmes avec les femmes, Barbara d’être vraiment amoureuse, d’avoir vraiment visité Göttingen, d’avoir vraiment perdu son père à Nantes, père qui avait vraiment abusé d’elle. Quand Sardou explique benoitement que dans Je suis pour, ce n’est pas lui mais son personnage qui défend la peine de mort, personne ne le croit. Probablement, lui-même n’y croit pas. On se félicite par contre que Brassens soit vraiment un bon bougre. Et Pierre Perret, qu’il soit peut-être un faux bon bougre, que son amitié avec Léautaud soit peut-être inventée, l’affaire est assez grave pour mériter une campagne de presse et un procès. Si vous ne connaissez pas cette étrange histoire, tapotez dans votre moteur de recherche préféré, vous verrez.

Mais savoir si Louis de Funès est vraiment colérique, Chaplin vraiment un vagabond, etc., tout le monde s’en fout. Au contraire, on mesure le talent de l’acteur au nombre de kilos qu’il prend ou qu’il perd pour n’être plus lui-même et coller à son personnage, on félicite Bruno Ganz pour incarner son contraire (Hitler dans La chute), on admire Peter Sellers qui dans Docteur Folamour est successivement un savant nazi, un colonel british et un président des états-unis falot, on adore Sabine Azéma et Pierre Arditi qui interprètent tous les personnages de Smoking, no smoking, etc.  Je ne parle même pas des cantatrices, des mimes, des imitateurs, des marionnettistes, …

Le chanteur de chansons, c’est le seul dont on exige qu’il soit lui-même. Tout lui sera alors pardonné, il peut chanter faux, mal jouer de la guitare, écrire des paroles con-con et des musiques simplettes. Mais s’il fait du kitsch ou du bidon, on l’entend comme une part essentielle de sa personne. Et de la notre, car dans l’offense au bon goût du chanteur, notre complicité de « recréateur tertiaire » (cf Jankélévitch au début du billet) est requise. Dans le vague karaoké permanent, le casque sur les oreilles ou dans sa voiture, l’amateur de chansons n’entend pas la chanson-hon comme il jetterait un œil distrait sur un bibelot kitch.

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Les poncifs transversaux

La chanson, art majeur ou art mineur II. Du poncif en chanson, 11/12
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Avant de conclure cette série sur le poncif, je voudrais évoquer ces grands mythes qui traversent toute la chanson. On a déjà consacré des séries au gitan, à la putain, au scientifique, au blues et à Verlaine, cinq magnifiques allégories. Il y aussi le mot « société », et les déflorations juvéniles, deux sujets typiques de la variété des années 1970.  Et puis Paris, mythe géant, mythe aux mille facettes… et la java… on en parlera dans de prochaines séries. Beaucoup d’autres sans aucun doute.

Leur côté conventionnel est bien pratique. Vous voulez évoquer la liberté farouche, l’aventure et l’honneur ténébreux ? Hop, un gitan, ça économisera de laborieuses explications, tout le monde connait. Voir la série sur les roms dans la chanson.

Vous voulez faire croire que vos rimes balourdes ont la légèreté du vent ?  Hop, écrivez « Verlaine » dans vos paroles, tout le monde croira que le maitre de la chanson grise soluble dans l’air aurait adoré vos couplets. Voir la série sur le nombre incroyable de chansons mentionnant le nom de Verlaine.

Vous prétendez à l’aura de l’Homme qui s’y connaît en Femme, en affectant un air à la fois profond, paternaliste et canaille ? Hop, écrivez une chanson-sur-les-putains. Mais surtout, dites exactement le contraire de la dernière chanson entendue sur le sujet. C’est la loi du genre chanson-sur-les-putains, espace de débat et non de communion. Voir la série sur la prostitution et la chanson.

Vous rêvez d’une chanson dépositaire d’une tradition ancestrale, populaire, authentique et rebelle ? Dont les harmonies ne soient pas souillées par les ratiocinations de notre civilisation criminelle ? Et qui en plus fasse étalage de vos états d’âmes (qui intéressent bien sûr tout le monde) ? Et oui, tout ça à la fois. C’est possible. Écrivez simplement dans les paroles que c’est du « blues », surtout si ça n’en est pas. Parce que si c’en est, pourquoi le dire ? Voir la série consacrée aux bluesmen français.

Et si pris d’un remord, vous préférez inscrire votre chanson dans la droite descendance de vos ancêtres gaulois, mettez « java » dans le titre, elle sentira fort le saucisson et le camembert (la série sur ce sujet est en préparation).

Pas besoin de mode d’emploi, tout le monde comprendra très vite. Ça tombe bien, une chanson ne dure que trois minutes. Je vous en remets quelques-unes sur les gitans.

Mon pote le gitan, par Barbara

De plous en plous fort, Les gitans, par Dalida.

Certains prennent le contre-pied des poncifs. Mais si les poncifs n’existaient pas, de quoi prendraient-ils le contre-pied ces ingrats ? Prière bohémienne, de Félix Leclerc (qui fait son apparition dans le blog au 713è billet, quelle injustice de traiter comme ça le pionnier du guitare/voix…).

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Léo Ferré, merde au poncif

La chanson, art majeur ou art mineur II. Du poncif en chanson, 10/12
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On a vu que Brel, Barbara, ou même à sa manière Gainsbourg, ne revendiquaient pas le titre de poète. C’est aussi le cas de Brassens, on voit ça dans la prochaine série. Souchon ou Delerm, on ne leur pose même pas la question, les pauvres petits. Majeur ou mineur, on ne sait pas, mais la chanson serait en tout cas un art modeste. Heureusement qu’elle a eu ses mégalomanes, comme Léo Ferré, seul donc de la clique des Grands-de-la-Chanson à se revendiquer poète haut et fort.

Dans son écriture riche, parfois hermétique (voir ici), il renonce souvent au poncif, c’est la moindre des choses pour un poète. On a déjà observé dans le blog qu’il prend le contre-pied du décor brélien d’Amsterdam dans Rotterdam, voir ici.  Quand il s’abaisse à chanter un thème banal, comme « avoir vingt ans », il s’efforce d’inventer un machin nouveau par ligne. Écoutez bien. Bravo monsieur Ferré, à vous tout seul vous sauvez la chanson du naufrage dans la phrase toute faite. Vingt ans.

Un beau reportage sur la célèbre photo où l’on voit Brassens, Brel et Ferré. Écoutez bien vers 8:00, on leur demande s’ils sont poètes.

Vous pouvez aussi écouter Les poètes.

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