L’assassin assassiné

Ambitus, tessiture et notes extrêmes 2/11
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Nous continuons à explorer les chansons ayant un grand ambitus, c’est-à-dire qui recourent à des notes très graves et très aiguës. On l’a vu dans le dernier billet, ce sous-genre tourne rapidement à la pure performance vocale et au kitsch. Pour que ça fonctionne, il faut un bon interprète, et surtout que l’ambitus soit au service du message délivré par la chanson. Dans le SOS d’un terrien en détresse, la phrase « J’ai jamais eu les pieds sur terre » enchaîne deux arpèges qui gravissent deux octaves. Puis le « j’aimerais mieux être un oiseau » continue à gazouiller au-dessus dans le sur-aigu. Ça cartonne, la musique épouse le texte, une vraie réussite. Plus tard, même procédé avec « qui m’attire, qui m’attire, qui m’attire, vers le hauuuuuuut ».

Un autre moyen de mettre un grand ambitus au service d’une chanson est de tirer parti du principe d’équivalence des octaves. Vous avez sûrement tous chanté do-ré-mi-fa-sol-la-si-do. Pourquoi diable la dernière note a-t-elle le même nom que la première, alors que manifestement, on ne chante pas la même chose, puisqu’on est passé de grave à aigu ? C’est parce que physiquement, on est passé d’une onde sonore vibrant à une certaine fréquence (le premier do) à une autre vibrant à la fréquence exactement double (le deuxième do), ce que notre oreille juge d’une certaine manière « équivalent ». L’écart entre le do du début et celui de la fin est appelé octave (parce que dans « do-ré-mi-fa-sol-la-si-do » il y a huit notes).

Donc, quand on chante une mélodie, on peut tout d’un coup monter ou descendre d’une octave. Ça demande un peu d’entrainement, et ça produit un effet bizarre, mais sans fondamentalement « changer la mélodie ». À ma connaissance, le procédé est assez peu utilisé en chanson. Je ne connais qu’un exemple : L’assassin assassiné, de Julien Clerc sur des paroles de Jean-Loup Dabadie.

La chanson commence plutôt dans le grave, puis sur « lisait un livre de Giono » la mélodie saute d’une octave vers le haut, avant de redescendre d’une octave sur « Le matin même … », etc. Les sauts d’octave épousent la pensée de l’auteur, entre calme et révolte. Chanson très réussie contre la peine de mort, écrite et chantée avant son abolition en France. Ci-dessous la version album (sur un montage vidéo abominable, je n’ai rien trouvé d’autre).

En live, une version un peu plus sobre.

Au fait, pour les amateurs de solfège : L’assassin assassiné a un ambitus de deux octaves et une tierce, un peu moins que le SOS d’un Terrien en détresse, mais quand même. À propos du rythme, il y a des mesures de 2/4 au milieu du reste qui en 4/4, pas évident tout ça, on en reparle dans une prochaine série sur le rythme.

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