Pierre Delanoë ou l’art de planter le décor

Pierre Delanoë, parolier géopolitique 1

Bienvenue sur le Jardin aux chansons qui bifurquent, le blog qui parle de chansons à travers des séries thématiques !

À partir d’aujourd’hui, on s’intéresse au parolier le plus prolifique de toute la chanson française, Pierre Delanoë, l’homme aux 5000 chansons et aux dizaines de tubes : L’Été indien (co-écrit avec Claude Lemesle), Les Champs-Élysées, Je n’aurai pas le temps, La java de Broadway, En chantant, Les Lacs du Connemara, etc, etc. Écoutez Radio Nostalgie pendant une heure, je parie qu’il y aura au moins une chanson de lui…

On raconte qu’un jour Pierre Delanoë a entendu une chanson qui lui plaisait à la radio. Il a appelé le programmateur pour lui en demander l’auteur. Réponse : Pierre Delanoë bien sûr. Il ne se rappelait pas l’avoir écrite… Son œuvre est donc si vaste que lui-même s’y perdait. Comment nous y retrouverions-nous ? Je vous propose l’angle de la géopolitique. Car beaucoup de chansons de Delanoë nous parlent d’histoire, de guerre ou de politique, y compris des romances bien innocentes en apparence. Comme Nathalie, de Gilbert Bécaud.

Les lecteurs qui nous arrivent de MusikTips connaissent déjà l’histoire : le café Pouchkine, qui rime astucieusement avec Lénine, est une invention de Delanoë. De nombreux touristes l’ont cherché en vain à Moscou, dans l’espoir de boire un chocolat, ou peut-être de rencontrer la belle Nathalie. Jusqu’à ce qu’un restaurateur moscovite ait l’idée de l’ouvrir, en 1999. « Quand je pense que Vladimir Poutine et Jacques Chirac se sont rencontrés à Moscou au café Pouchkine, baptisé ainsi depuis Nathalie, c’est fou! » disait Pierre Delanoë. Notez qu’il y a d’autres cas de lieux inventés dans des chansons et qui deviennent réels, comme la rue de la Grange-aux-loups à Nantes, voir ici.

De Nathalie, je retiens surtout la description authentique de l’accueil si fervent que recevait l’occidental en voyage de l’autre côté du rideau de fer. Et bien sûr l’écriture limpide de la chanson. Car Pierre Delanoë était incontestablement un maître, que Charles Aznavour tenait pour le plus doué de tous nos paroliers. Explorons un peu ses trucs et ficèles. Parler de la guerre froide, du communisme, et plus généralement d’histoire ou de politique dans un tube répond à un impératif simple : planter un décor, mettre un cadre qui donne de la profondeur à la chanson. À propos de Nathalie, Delanoë raconte :

J’ai mis un an à convaincre Bécaud d’interpréter Nathalie, qui s’appelait d’abord Natacha et vivait un amour impossible dans l’horreur communiste. À chaque fois, il m’envoyait sur les roses. Un jour, il m’a dit: «Invente une image forte!» J’ai sorti: «La place Rouge était vide/Devant moi marchait Nathalie»… Il s’est mis au piano. On a fini dans l’heure…
Interview de Delanoë donnée à L’Express.

Mettre un cadre, des images fortes, d’accord. Mais ce qui est étonnant chez Delanoë, c’est qu’on ne voit pas « la couture » : il y a le cadre, souvent assez conventionnel et souligné par des orchestrations grandioses. Puis il y a la petite ou la grande histoire d’amour déjà entendue mille fois. Son génie est de fondre l’un dans l’autre. On en verra plusieurs exemples dans la série.

Nathalie a été un tube en France mais aussi en Russie. À tel point qu’il a été repris par les Chœurs de l’Armée Rouge. Voyez cet extrait d’émission. Où l’on découvre que Pierre Perret chante moins bien que le ténor russe moyen, et que Michel Leeb, qui a décidément tous les talents, sait aussi de se moquer de la figure de nos amis russes. Mais il n’en mène pas large devant le chef de chœur (qui a dû en envoyer des moins drôles que lui au goulag)…

Pour ceux qui lisent encore, autre chanson de Delanoë sur l’URSS, Vladimir Ilitch, par Michel Sardou, en live à l’Olympia. Noter la phrase du début, encore cet art de planter le décor : « Un vent de Sibérie souffle sur la Bohême ».

 

La suite au prochain épisode, dans deux jours. Pour ne rien manquer, abonnez-vous (lien en haut à droite) !

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Franck-mickaélisation

Expressions et mots venant de la chanson : les sources et les robinets 2/13
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On explore les mots et expressions plus ou moins courants qui viennent de la chanson. Proposez-moi vos idées d’ailleurs. Et maintenant, la réponse à la devinette du dernier billet : pourquoi une chanson de Frank Michael dans cette série ?

Le mot d’aujourd’hui est « franck-mickaélisation », qui ne vient pas d’une chanson mais du nom du chanteur Frank Michael. Le mot a été inventé par Thomas Legrand, éditorialiste sur France Inter, le 11 octobre 2011. C’était à propos de l’échec de Ségolène Royal, aux primaires du parti socialiste. Extrait :

Ils [les partisans de Ségolène Royal] se raccrochaient à la ferveur des salles de militants à travers la France. Ils ne pouvaient pas concevoir que l’on peut remplir des salles et vider des urnes à la fois. C’est le syndrome Franck Michael [sic]. Vous connaissez peut-être ce chanteur ? Il remplit tous les palais des sports et les Zénith de France… Beaucoup plus que bien des vedettes que l’on entend sur toutes les radios ! Mais son nom et ses chansons sont inconnues du plus grand nombre. Le dernier cercle des proches de Ségolène Royal ne s’est tout simplement pas aperçu de la « Franck-michaélisation » de leur candidate.

Vous pouvez trouver le texte intégral ici. Notez que le site internet de France Inter parvient à faire une faute d’orthographe dans le prénom et dans le nom de Frank Michael (le nom est parfois bien orthographié, parfois non). Voilà comment le service public traite la chanson française de qualité ! Je garde les fautes, je trouve qu’elles font pleinement partie de ce nouveau mot. L’expression franck-mickaélisation n’a rencontré quasiment aucun succès, et à bien y réfléchir, elle vient plutôt de la politique que de la chanson.

La politique, voilà une bonne source d’expressions. Elle nous a donné la chienlit, un quarteron (De Gaulle), adacadabrantesque (Chirac), « il faut terroriser les terroristes » (Pasqua)… Je me demande même si l’expression « il fait chaud » n’a pas été inventé par Édouard Balladur…

La gauche se débrouille bien aussi, avec « c’est un scandale » ou « taisez-vous Elkabbach » (Georges Marchais), « moi président » (Hollande), ou « travailleurs, travailleuses » (Laguiller), etc, etc.

Pour conclure ce billet, saviez-vous que le personnage de Fanfan la Tulipe vient à l’origine d’une chanson ? Fanfan la tulipe donc, sur des paroles d’Émile Debraux en 1819, ici chanté par Pierre Bertin.

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Je veuze un État

L’énigme CPV 9/9
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Avant de quitter les pataquès, avis aux chanteurs en herbe : une petite faute de liaison peut gâcher les plus belles chansons. Par exemple, si vous chantez comme ça Il n’y a pas d’amour heureux (Aragon/Brassens), le four est garanti.

Mon bel amour, mon cher amour, ma déchirure,
Je te porte-z-en moi comme un oiseau blessé
Et ceux sans savoir, nous regarde passer
Répétant-z-après moi, les mots que j’ai tressé-EUH,
Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent,
Il n’y a pas d’amour-z-heureux.

Parfois, c’est plus subtil. Dans Les copains d’abord de Georges Brassens encore, on a vite fait de chanter : « Cent ans-t-après coquin de sort, il manquait encore ». D’autant que « t-après » est plus percussif que « z-après » et produit des paroles plus efficaces.

Je pense que plusieurs fautes de l’énigme, volontaires ou non, viennent de là : les « doux mots dits-t-avec les yeux » de Lucienne Delyle, le bazar qu’on avait « mis-t-aux enchères » de Barbara, le lit qui ne « vient pas-t-à moi » de Brel,  les « joujoux pas-t-à toi » des Têtes raides : voilà de quoi améliorer le rythme de ses paroles pour moins cher qu’une paire de claves.

Les fausses liaisons avec un « z », ça produit plutôt un effet comique (volontaire ou non, je vous laisse voir…). Comme le « coucha-z-avec son remplaçant » chez Brassens, « y a-z-encore » chez Mac-Nab, « te voilà-z-éparpillé » chez Le soldat Moralès, plumes de z-oiseaux » chez Zizi Jeanmaire ou « j’étais venue-z-en Avignon » chez Angèle Lombard.

Pour conclure, je vous propose un magnifique exemple (en chanson) de ce qu’on appelle une liaison sans enchaînement. Il s’agit d’une variante du pataquès, assez répandue chez les journalistes ou les politiciens, et qui consiste à marquer la liaison avec une pause avant le mot auquel elle est sensée s’enchaîner. Par exemple Jacques Chirac qui disait « Quand on veut-te, on peut-te ». Et même en chanson, « je veux-ze … un État » !

Jacques Chirac, Tous les français.

Explications lumineuses sur cet étrange phénomène, ici. Si ça vous a plu, vous pouvez aller revoir les différentes énigmes proposées depuis le début du blog :

L’énigme HM
Incroyable mais vrai
L’énigme JB
L’énigme LdV
L’énigme ratée
L’énigme VF
Cinq devinettes sur Georges Brassens

Sur ce, Je vous dize… au revoir, et za la prochaine série (où il y aura beaucoup de bonne musique, ça nous changera un peu !).

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Le baron qui règne à la mairie

La carrière de Manu Chao 4/6
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Manu Chao a rencontré le succès avec son groupe Mano Negra, qui a sorti quelques tubes, comme le célèbre Mala Vida. Je vous propose un titre moins connu, La ronde de nuit, plus typique du rock alternatif de ces années, très engagé à l’extrême gauche. Le « baron qui règne à la mairie », c’est sans doute Jacques Chirac, maire de Paris à l’époque.

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