Le Boléro de Ravel

La chanson, art majeur ou art mineur VI. Musique classique, chanson, et réciproquement, 7/18
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Le Boléro de Ravel, plus grand tube de la musique classique, et pendant longtemps plus grosse source de revenu de la SACEM, a été plusieurs fois utilisé en chanson. Tout d’abord par Pierre Dac et Francis Blanche, Le parti d’en rire.

« Réconcilier les œufs brouillés », le jaune et le blanc donc, vaste programme. On entend le Boléro à l’arrière plan de Et maintenant de Gilbert Bécaud. Paroles de Pierre Delanoë.

On entend aussi comme un écho du Boléro chez Charles Aznavour, Dans tes bras.

Un petite dernière, Le batteur du Boléro, avec Jacques Villeret.

 

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Grand malentendu pour grande dispute

La chanson, art majeur ou art mineur VI. Musique classique, chanson, et réciproquement, 5/18
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On a vu dans les billets précédents des jugements contrastés : la chanson de variété, véhicule des « clichés les plus éculés » selon Ulrich Michels, opposée à la « musique morte, impuissante et statique » dénoncée par Bernard Lavilliers. Et dans la série consacrée à l’histoire ancienne de la controverse art majeur / art mineur, on a vu que dès le XVIIe siècle, on opposait art savant et art populaire, bien souvent pour préférer (ou prétendre préférer) le second. Voir les citations de Molière ici, Rousseau ici ou Lamartine ici. On ne va pas épiloguer là-dessus plus longtemps… Dans ce billet, je voudrais juste insister sur une dimension purement musicale de l’opposition chanson/musique classique, apparu au tournant du XIXe et du XXe siècle, dimension à l’origine de certains malentendus.

Les coupables sont deux grandes innovations. Première innovation, du côté de la musique classique : le phrasé rubato, en plein siècle romantique, le XIXe. Le rubato, c’est l’art de ne pas suivre un tempo figé : ralentir ou accélérer au gré de l’émotion, se décaler un peu pour faire ressortir le soliste, etc. Deuxième innovation, du côté de ce qui allait devenir le jazz : le métissage entre musiques occidentales et africaines, initié par le ragtime et suscitant de nombreuses inventions rythmiques au tournant du XIXe et du XXe siècle. Extrait de La partition intérieure, de Jacques Siron, extraordinaire ouvrage sur les musiques improvisées modernes :

La conception du rythme est un point de désaccord majeur entre les musiciens de jazz et les musiciens qui n’ont baigné que dans la tradition rythmique de la musique classique. Faute de connaissance et de reconnaissance réciproque, de nombreux malentendus existent entre ces deux univers rythmiques.

Dans la musique classique, on n’utilise pas la très grande stabilité de la pulsation recherchée dans les musiques syncopées. Très souvent, les pulsations suivent le phrasé, ralentissent à la fin des phrases, introduisent de subtiles césures ; depuis la tradition romantique du XIXe siècle, le phrasé rubato est utilisé pour donner plus de souplesse et plus de vie à la phrase ; la plupart des interprètes classiques l’utilisent de manière expressive au détriment de la stabilité de la pulsation de base. Dans les orchestres classiques, la présence d’un chef d’orchestre responsable du tempo général ne favorise pas la prise en charge individuelle et collective du tempo ; de plus la précision rythmique de l’oreille est de beaucoup supérieure à la vue du geste silencieux de la baguette.

La stabilité de la pulsation du jazz est souvent perçue comme rigide ou redondante par des oreilles classiques, alors que, pour les musiciens de jazz, le phrasé classique passe pour anémique et totalement dépourvu des qualités du swing : il n’est que rarement en place, les syncopes sont sautillantes, hachées et précipitées, le rythme est décollé de la terre et perd ses qualités dansantes.

Pour illustrer cette citation, je vous propose de réécouter la reprise de J’m voyais déjà par Jaroussky & friends. Si vous prêtez attention au rythme, vous entendrez que les chanteurs ne se fondent pas complètement dans la métrique dansante du morceau. Ils préfèrent faire valoir leur timbre ou leurs émotions par de subtils ralentissements ou des notes tenues qui cassent le groove (sauf Natalie Dessay qui semble avoir réfléchi à la question, cf le billet précédent, et fait bien le job, enfin je trouve …).

À comparer avec Aznavour. Lui aussi prend quelques libertés avec le rythme, mais en respectant la métrique, et donc sans que l’orchestre ait à ralentir…

En plus de l’opposition musique populaire / musique savante, présente dans notre culture depuis le XVIIe siècle au moins, il y a donc une opposition musicologique, plus discrète dans les débats, mais qui saute aux oreilles prévenues… Entre deux conceptions du rythme donc, disons conception « expressive » (avec le phrasé rubato, et la nécessité d’un chef d’orchestre) et conception « stable » faute de meilleures appellations. Cette deuxième opposition date en gros de la fin du XIXe siècle. Il se trouve que les contingences de l’histoire ont mis la conception expressive du rythme du côté de la musique classique, et donc savante. Tandis que la conception stable, plus dansante, a petit à petit conquis le grand public et a relégué la conception expressive au répertoire classique et à ses amateurs éclairés. Le « stable » s’est donc retrouvé du côté des musiques populaires. Mais il n’y a aucune nécessité, musicale en tout cas, à cet appariement qui admet d’ailleurs tant d’exceptions qu’on peut dire qu’il semble en fait un déplacement conventionnel de la grande querelle savant/populaire. Cette vieille guerre a de temps à autres besoin de nouveaux champs de bataille. Et au fait, puisqu’il y a deux oppositions, il devrait y avoir 2×2 = 4 sortes de musique. Voyons cela.

1. Musique savante / stable, avec bien sûr le jazz, musique qui n’a plus rien de populaire depuis longtemps. Mais on pourrait ranger dans la catégorie « stable » toute la musique baroque, qui a de nombreux points communs avec le jazz (sophistication, musique improvisée et dansée, ce qui nécessite structures répétitives et stabilité rythmique).

2. Musique savante / expressive : musique classique, confondue pour les besoins de la présente démonstration avec la période romantique de la musique classique.

3. Musique populaire / stable : à peu près tout ce qui se vend, tout ce qui groove, tout ce qui balance à Paris, depuis Scott Joplin (ou Charles Trenet en chanson française), en passant bien sûr par le rock et jusqu’au rap.

4. Musique populaire / expressive : courant plus ou moins porté disparu… On peut réécouter Barbara peut-être, ou les grandes chanteuses réalistes. Tout fout le camp. Par Damia, la tragédienne de la chanson, qui fait son entrée au 817e billet du blog…

Cette classification de la musique en quatre cases est bien sûr grossière… Son seul mérite est de clarifier certains malentendus dans l’opposition musique classique / chanson.

Pour conclure, trois versions d’un même morceau, pour un peu entendre différentes manières d’aborder le rythme. Si vous voulez ressentir l’émergence d’une pulsation stable au milieu d’un phrasé plus confus, je vous recommande Caravan, par Michel Petrucciani. Confusion, puis swing, jusqu’à la mise à nu du thème, encore porté par l’imprégnation de la pulsation… et puis voyage en dissonance, magnifique.

Intéressant à comparer avec la version d’un autre grand pianiste, Art Tatum, le maitre du piano « stride », héritier en jazz du ragtime. Je trouve l’approche rythmique intéressante aussi, sans swing, un peu saccadée.

Si vous n’avez pas eu votre dose de rythme, essayez cette dernière version de Caravan. À la batterie, Charly Antolini. J’aime bien l’air consterné du contrebassiste qui aimerait bien jouer un peu lui aussi, vers 2:20 …

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La chanson associée à un voyage inoubliable

La dizaine des blogueurs 6/6
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Je vous rappelle que Le jardin aux chansons qui bifurquent participe à l’opération La dizaine des blogueurs. Plusieurs blogs de chansons ou de musiques publient en même temps sur le même sujet !

Aujourd’hui, dernier billet : la chanson associée à un voyage inoubliable. Pas simple… car si le voyage est inoubliable, on peut très bien oublier la chanson. Comme cette chanson sur un rythme zouk entendue dans un bus en Côté d’Ivoire en 1995, avec au milieu un Français qui explique qu’il vient de Versailles, pas loin de Paris. Hilarant, mais comment retrouver ça ? Si quelqu’un peut m’aider.

En 1998, dans un village en Chine, peut-être dans le Sichuan ou le Yunnan, près du Tibet, dans un bar tenu par des russes, il y a une guitare. J’accompagne la patronne qui chante avec une voix magnifique Ой, да не вечер (Ce n’est pas encore le soir), chanson que j’avais apprise en classe quelques années auparavant. La chanson est parfois appelée La parabole du cosaque ou Le rêve de Stenka Razine. Par Janna Bitchevskaïa (Жанна Бичевская).

La chanson raconte l’histoire du chef cosaque Stenka Razine, qui rêve qu’un corbeau lui enlève son chapeau. Une voyante lui révèle que c’est un présage fatal, qu’il sera décapité. Je vous passe aussi La légende de Stenka Razine par Charles Aznavour et Les compagnons de la chanson (qui font leur apparition au 782è billet du blog, damned… mais combien en ai-je encore oublié ?).

 

La version album.

Liste des blogs participants :
Aux Sons Islandais (Spydermonkey)
Life Sensations In Music (Pascal)
Gaitapis (Devant)
Les Jolies Compiles de Keith Michards (Keith)
Jardins Aux Chansons (Pas de lien, vous êtes dessus !)
Blinking Lights (Xavier)
JeePeeDee (JP)
Charlu (Charlu)
Absolutely Cool (Audrey)
Fracas64 (Fracas)
Ma Petite Boîte A Musiques (Chris)
Approximative But Fair (Olivier)
Muziks et Cultures (Francky)
La Reprise Musicale (Juthova)
Dancing On Architecture (Guic)
La Critique Selon Moi (Papasfritas69)

Et les organisateurs :
La Pop D’Alexandre et Etienne (Alexandre et Etienne)
Last Stop ? This Blog ! (Elnorton)

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André Gide

La chanson, art majeur ou art mineur IV. Archéologie d’une question 14/16
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André Gide m’a beaucoup aidé à préparer cette série, autant avec son Anthologie de la Poésie française (et sa merveilleuse préface) qu’avec le chapitre VI de Attendu que… On y lit :

Aussi bien le seul genre lyrique vraiment populaire, c’est la chanson, la chanson chantée. Ne faites pas fi des chansons ! Celles de Béranger, il est vrai, sont aptères et le plus souvent d’une bassesse qui nous offense lorsque l’on songe que l’on y voulut reconnaître naguère la voix du peuple de France. Ô honte ! c’est en raison de sa vulgarité qu’il put passer pour « national ». Mais nombre de nos vieilles chansons, parmi les anonymes surtout, sont exquises; ce sont celles où se reconnait la France, à la fois prudente et hardie, fervente, souvent grave mais plus volontiers souriante, vite moqueuse et doucement ironique jusque dans sa tendresse. C’est vers la chanson que tendait Apollinaire, que tend parfois Aragon aujourd’hui. N’empêche que la vraie poésie a toujours, du moins jusqu’à aujourd’hui, été l’expression d’individualités particulières et s’adressant non à la masse, mais à des êtres particuliers. Ce n’est qu’à force de banalité que la popularité s’obtient. Ajoutons vite : en littérature.

Notez que ce texte a été écrit en 1941, avant la grande vogue des mises en chanson d’Aragon, belle prophétie donc. Et ceux qui ont dédaigné les funérailles nationales d’Aznavour et Hallyday trouveront quelque consolation à ces mots prophétiques eux aussi : « c’est en raison de sa vulgarité qu’il put passer pour « national » » .

Louisa Bey, Le Pont Mirabeau, de Guillaume Apollinaire.

Sur les différentes mises en musique du Pont Mirabeau, voir le billet de Crapauds et Rossignols, ici.

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Béranger

La chanson, art majeur ou art mineur IV. Archéologie d’une question 8/16
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Nous voilà au XIXè siècle. La question des mérites comparés de la grande poésie et de la chanson populaire a déjà une longue histoire. Elle a commencé au XVIIè, siècle classique, siècle de l’art de cour et des règles. L’art de cour est par nature élitiste, mais les règles sont communes, et portent donc en elles le germe d’un art « majeur » et populaire, ou au moins partagé. La controverse connait un premier revirement au XVIIIè siècle, où les philosophes louent « les chansons villageoises préférables à nos plus savantes compositions », voir les billets précédents.

Au XIXè siècle, la poésie se porte bien à nouveau grâce aux romantiques, c’est le grand siècle des poètes : Lamartine, Hugo, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Heredia, etc. En parallèle, la célébration de la Chanson atteint son point culminant avec le véritable culte voué à Pierre-Jean de Béranger, aujourd’hui considéré comme un poète tout à fait mineur. Voilà ce qu’on peut lire à son propos dans le Cours familier de littérature de Lamartine :

Souvent il était interrompu par quelques noces, de paysans ou d’ouvriers qui venaient passer leur journée de miel dans les guinguettes de Neuilly qui le reconnaissaient sous son chapeau de feutre gris et sous sa redingote couleur de muraille.

Ils se rangeait respectueusement et se chuchotaient l’un à l’autre le nom du Père la joie, comme disent les Arabes ; ils levaient leur chapeau et criaient quand il avait passé : Vive Béranger !

Béranger se retournait, leur souriait d’un sourire moitié attendri, moitié jovial. « Merci mes enfants ! merci leur disait-il; amusez-vous bien aujourd’hui, mais songez à demain. Chantez une de mes chansons puisqu’elles vous consolent, mais surtout suivez ma morale : le bon Dieu, le travail et les honnêtes gens. »

Ces scènes se renouvelaient pour lui à chaque promenade que nous faisions ensemble. Il y avait autant de couplets de Béranger chantés que de verres de vin versés dans les jours de fête de ce pauvre peuple. Combien de fois moi-même, dans des réunions d’un ordre moins plébéien, à la campagne avec le riche cultivateur, le curé, le notaire, le médecin, l’officier en retraite groupés autour d’une table rustique à la fin du jour, combien de fois n’ai-je pas entendu le coryphée libéral du canon entonner au dessert d’une voix chevrotante, la chanson du Dieu des bonnes gens, du Vieux Sergent, de la Bonne Vieille, tandis que la table tout entière répétait en chœur, excepté moi, le refrain aviné, et qu’une larme d’enthousiasme mal essuyée sur la manche du vieil uniforme tombait entre la poire et la noix dans le verre du vétéran !… Béranger, pour ces ouvriers, n’était réellement plus un homme ; c’était un ménétrier national dont chaque coup d’archet avait pour cordes les cœurs de trente millions d’hommes exaltés ou attendris.

Grandiose, comme il nous manque. Aznavour ou Johnny, c’est du pipi de chat à côté, je demande qu’on privatise leurs funérailles nationales, ils ne les méritaient pas. En ce grand siècle de la bêtise bourgeoise, il faut aller chez Flaubert pour trouver le début de la réaction à Béranger. Lettre à Mlle Leroyer de Chantepie, Croisset, le 4 novembre 1857.

Vous me parlez de Béranger dans votre dernière lettre. L’immense gloire de cet homme est, selon moi, une des preuves les plus criantes de la bêtise du public. Ni Shakespeare, ni Goethe, ni Byron, aucun grand homme enfin n’a été si universellement admiré. Ce poète n’a pas eu jusqu’à présent un seul contradicteur et sa réputation n’a pas même les taches du soleil. Astre bourgeois, il pâlira dans la postérité, j’en suis sûr. Je n’aime pas ce chansonnier grivois et militaire. Je lui trouve partout un goût médiocre, quelque chose de terre à terre qui me répugne. De quelle façon il parle de Dieu ! et de l’amour ! Mais la France est un piètre pays, quoi qu’on dise. Béranger lui a fourni tout ce qu’elle peut supporter de poésie. Un lyrisme plus haut lui passe par-dessus la tête. C’était juste ce qu’il fallait à son tempérament. Voilà la raison de cette prodigieuse popularité. Et puis, l’habileté pratique du bonhomme ! Ses gros souliers faisaient valoir sa grosse gaieté. Le peuple se mirait en lui depuis l’âme jusqu’au costume.

En 1857, un procès est intenté à Charles Baudelaire, pour l’immoralité de son recueil Les fleurs du mal. Flaubert, qui a subi quelques mois auparavant un procès similaire contre Madame Bovary, conseille à Baudelaire de se prévaloir de Béranger pour sa défense ! Lettre à Charles Baudelaire, le 23 Août 1857, Croisset.

Mon cher ami,

[…] Tenez-moi au courant de votre affaire, si ça ne vous ennuie pas trop. Je m’y intéresse comme si elle me regardait personnellement. Cette poursuite n’a aucun sens. Elle me révolte.
Et on vient de rendre des honneurs nationaux à Béranger ! à ce sale bourgeois qui a chanté les amours faciles et les habits râpés !
J’imagine que, dans l’effervescence d’enthousiasme où l’on est à l’encontre de cette glorieuse binette, quelques fragments de ses chansons (qui ne sont pas des chansons, mais des odes de Prud’homme), lus à l’audience, seraient d’un bel effet. Je vous recommande Ma Jeanneton, la Bachante, la Grand’mère, etc. Tout cela est aussi riche de poésie que de morale. – Et puisqu’on vous accuse, sans doute, d’outrages aux moeurs et à la religion, je crois qu’un parallèle entre vous deux ne serait pas maladroit. Communiquez cette idée (pour ce qu’elle vaut ?) à votre avocat.
Voilà tout ce que j’avais à vous dire, et je vous serre les mains.
À vous.

Je vous passe La Grand’mère, de Béranger donc. Effectivement je ne vois pas très bien en quoi c’est plus moral que Baudelaire.

 

Allez, encore un peu de Flaubert, c’est addictif. Et puis qui d’autre que lui imaginerait un hamac en plume de colibri… Notez aussi que Flaubert sous-entend que Béranger serait « de grand talent ».

Lettre à Louise Collet, Rouen, le 11 janvier 1847.

C’est pr cela que je suis toujours prévenu contre Béranger avec ses amours dans les greniers et son idéalisation du médiocre. Je n’ai jamais compris que dans un grenier on fût bien à vingt ans. et dans un palais sera-t-on mal ? Est-ce que le poète n’est pas fait pr nous transporter ailleurs ? je n’aime pas à retrouver l’amour de la grisette, et la loge du portier et mon habit râpé là où je vais pr oublier tout cela – Que les gens qui sont heureux là-dedans s’y tiennent, mais donner ça comme du beau, non, non. j’aime encore mieux rêver, dussé-je en souffrir, des divans de peau de cygne et des hamacs en plume de colibri.

[…]

On a fait l’éloge de Béranger dans presque tous les discours. Quel abus on en fait de ce bon Béranger ! Je lui garde rancune du culte que les esprits bourgeois lui portent. il y a des gens de gd talent qui ont la calamité d’être admirés par de petites natures. Le bouilli est désagréable surtout parce que c’est la base des petits ménages – Béranger est le bouilli de la poésie moderne – tout le monde peut en manger et trouve ça bon.

Béranger apparaît aussi à plusieurs reprises dans les romans de Flaubert. À propos de Charles Bovary, jeune étudiant en médecine, avant qu’il n’épouse Emma. J’aime bien la description si concise du peu d’immatériel concédé à ce bon bougre : « … s’enthousiasma pour Béranger, sut faire du punch et connut enfin l’amour. » (connut l’amour, probablement au boxon, je pense qu’à l’époque, ce n’était même pas la peine de le préciser).

Naturellement, par nonchalance, il en vint à se délier de toutes les résolutions qu’il s’était faites. Une fois, il manqua la visite, le lendemain son cours, et, savourant la paresse, peu à peu, n’y retourna plus.

Il prit l’habitude du cabaret, avec la passion des dominos. S’enfermer chaque soir dans un sale appartement public, pour y taper sur des tables de marbre de petits os de mouton marqués de points noirs, lui semblait un acte précieux de sa liberté, qui le rehaussait d’estime vis-à-vis de lui-même. C’était comme l’initiation au monde, l’accès des plaisirs défendus ; et, en entrant, il posait la main sur le bouton de la porte avec une joie presque sensuelle. Alors, beaucoup de choses comprimées en lui, se dilatèrent ; il apprit par cœur des couplets qu’il chantait aux bienvenues, s’enthousiasma pour Béranger, sut faire du punch et connut enfin l’amour.

À propos de Dussardier, personnage secondaire de l’Éducation sentimentale. Dussardier est peut-être le seul personnage positif de tout ce long roman, le seul honnête, généreux et le seul courageux en tout cas. Mais cet ouvrier est perméable à la bêtise bourgeoise, symbolisée par un portrait de Béranger, déité suprême d’une sorte d’autel naïf consacré au mauvais goût de l’époque. Le passage ci-dessous décrit les préparatifs du « bon commis » afin de bien recevoir ses amis bourgeois ou étudiants. « Tout le rêve de la démocratie est d’élever le prolétaire au niveau de bêtise du bourgeois » disait Flaubert.

Dussardier, trois jours d’avance, avait ciré lui-même les pavés rouges de sa mansarde, battu le fauteuil et épousseté la cheminée, où l’on voyait sous un globe une pendule d’albâtre entre une stalactite et un coco. Comme ses deux chandeliers et son bougeoir n’étaient pas suffisants, il avait emprunté au concierge deux flambeaux ; et ces cinq luminaires brillaient sur la commode, que recouvraient trois serviettes, afin de supporter plus décemment des macarons, des biscuits, une brioche et douze bouteilles de bière. En face, contre la muraille tendue d’un papier jaune, une petite bibliothèque en acajou contenait les Fables de Lachambeaudie, les Mystères de Paris, le Napoléon, — de Norvins, — et, au milieu de l’alcôve, souriait, dans un cadre de palissandre, le visage de Béranger !

Une chanson de Béranger, très morale, Les cinq étages, par Germaine Montero.

Un de ses plus grands succès, Le vieux drapeau. Par Isabelle Druet, Jean-François Novelli.

Gaël Liardon nous chante Le bon Dieu, de Pierre-Jean de Béranger

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La solution

La chanson, art majeur ou art mineur I. L’énigme ART 9/9
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Voici venue l’heure tant attendue de la solution. Vous l’avez tous deviné, le point commun entre toutes les chansons, c’est le poncif le plus éculé de toute la poésie : « amour » y rime avec « toujours ». ART = Amour Rime avec Toujours donc. De la variétoche-pour-femme-d’un-certain-âge de Frank Michael au grand poète de la chanson Brassens, de la belle amoureuse Barbara à l’artiste d’avant-garde Patrick Vian, de la chanson paillarde à la suave intimité de Mathieu Boogaerts, de la poésie faussement naïve de Paul Fort à la pop kitsch années 1980 de Léopold nord et vous, et jusqu’au héros national Aznavour : tout le monde est d’accord pour se vautrer dans cette facilité.

Certains petits malins se jouent du poncif, comme Michel Berger qui dit « L’amour, le vrai, celui qui ne rime pas avec jamais », ou Souchon, qui fait rimer « toujours » avec « hou hou ». J’ai dit qu’Emmenez-moi et Mes amis, mes emmerdes de Charles Aznavour n’étaient pas loin de l’énigme sans pouvoir y figurer. C’est qu’amour y rime avec « jour », ce qui ne suffit pas, loin s’en faut.

Cette rime facile devrait suffire à clore le débat : la chanson serait un art mineur. Mais regardez ce qu’on lit dans Phèdre de Racine.

Œnone
Quel fruit recevront-ils de leurs vaines amours ?
Ils ne se verront plus.

Phèdre

                                     Ils s’aimeront toujours.

Bon, la chanson serait donc à l’instar de la tragédie classique, un-art-majeur-qui-fait-rimer-amour-avec-toujours, catégorie injustement oubliée par l’Esthétique ? Pfouuu, c’est compliqué, je m’y perds. Je vous passe un petit Brigitte Fontaine en attendant la suite. Pipeau.

À partir de samedi prochain, on s’intéresse à une chanteuse des années 1960, je ne vous dis pas qui, c’est une surprise. On se retrouve quelques jours plus tard pour la deuxième série sur la chanson, art majeur ou art mineur.

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Aznavour dans l’énigme

La chanson, art majeur ou art mineur I. L’énigme ART 5bis/9
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Ça patine cette énigme, personne ne trouve alors que ce n’est pas si compliqué. Je vous rappelle qu’on cherche le point commun entre quelques chansons, de Barbara, Brassens, Frank Michael, Patrick Vian ou Mathieu Boogaerts. Il y a même une chanson paillarde, voir les billets précédents. Je vous propose un indice en bonus.

Si la mort du grand Aznavour vous a laissé mélancolique, soignez le mal par le mal et regardez la vidéo de l’INA avec ses chansons les plus marquantes. La première chanson, Et pourtant, possède le point commun entre toutes les chansons de l’énigme ART. Je le dis même pour les impatients : il suffit d’écouter la première minute de la vidéo ! Pour le reste, Emmenez-moi et Mes amis, mes emmerdes ne sont pas loin, mais non, elles ne peuvent pas faire partie de l’énigme.

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Aznavour, Liberté

L’énigme de l’été 2018, 61/63
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C’est la série d’été du Jardin aux Chansons. Je vous rappelle qu’on cherche ce qui se cache derrière 62 chansons… Aujourd’hui, Charles Aznavour nous chante Liberté.

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Pierre Delanoë ou l’art de planter le décor

Pierre Delanoë, parolier géopolitique 1/8
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Bienvenue sur le Jardin aux chansons qui bifurquent, le blog qui parle de chansons à travers des séries thématiques !

À partir d’aujourd’hui, on s’intéresse au parolier le plus prolifique de toute la chanson française, Pierre Delanoë, l’homme aux 5000 chansons et aux dizaines de tubes : L’Été indien (co-écrit avec Claude Lemesle), Les Champs-Élysées, Je n’aurai pas le temps, La java de Broadway, En chantant, Les Lacs du Connemara, etc, etc. Écoutez Radio Nostalgie pendant une heure, je parie qu’il y aura au moins une chanson de lui…

On raconte qu’un jour Pierre Delanoë a entendu une chanson qui lui plaisait à la radio. Il a appelé le programmateur pour lui en demander l’auteur. Réponse : Pierre Delanoë bien sûr. Il ne se rappelait pas l’avoir écrite… Son œuvre est donc si vaste que lui-même s’y perdait. Comment nous y retrouverions-nous ? Je vous propose l’angle de la géopolitique. Car beaucoup de chansons de Delanoë nous parlent d’histoire, de guerre ou de politique, y compris des romances bien innocentes en apparence. Comme Nathalie, de Gilbert Bécaud.

Les lecteurs qui nous arrivent de MusikTips connaissent déjà l’histoire : le café Pouchkine, qui rime astucieusement avec Lénine, est une invention de Delanoë. De nombreux touristes l’ont cherché en vain à Moscou, dans l’espoir de boire un chocolat, ou peut-être de rencontrer la belle Nathalie. Jusqu’à ce qu’un restaurateur moscovite ait l’idée de l’ouvrir, en 1999. « Quand je pense que Vladimir Poutine et Jacques Chirac se sont rencontrés à Moscou au café Pouchkine, baptisé ainsi depuis Nathalie, c’est fou! » disait Pierre Delanoë. Notez qu’il y a d’autres cas de lieux inventés dans des chansons et qui deviennent réels, comme la rue de la Grange-aux-loups à Nantes, voir ici.

De Nathalie, je retiens surtout la description authentique de l’accueil si fervent que recevait l’occidental en voyage de l’autre côté du rideau de fer. Et bien sûr l’écriture limpide de la chanson. Car Pierre Delanoë était incontestablement un maître, que Charles Aznavour tenait pour le plus doué de tous nos paroliers. Explorons un peu ses trucs et ficèles. Parler de la guerre froide, du communisme, et plus généralement d’histoire ou de politique dans un tube répond à un impératif simple : planter un décor, mettre un cadre qui donne de la profondeur à la chanson. À propos de Nathalie, Delanoë raconte :

J’ai mis un an à convaincre Bécaud d’interpréter Nathalie, qui s’appelait d’abord Natacha et vivait un amour impossible dans l’horreur communiste. À chaque fois, il m’envoyait sur les roses. Un jour, il m’a dit: «Invente une image forte!» J’ai sorti: «La place Rouge était vide/Devant moi marchait Nathalie»… Il s’est mis au piano. On a fini dans l’heure…
Interview de Delanoë donnée à L’Express.

Mettre un cadre, des images fortes, d’accord. Mais ce qui est étonnant chez Delanoë, c’est qu’on ne voit pas « la couture » : il y a le cadre, souvent assez conventionnel et souligné par des orchestrations grandioses. Puis il y a la petite ou la grande histoire d’amour déjà entendue mille fois. Son génie est de fondre l’un dans l’autre. On en verra plusieurs exemples dans la série.

Nathalie a été un tube en France mais aussi en Russie. À tel point qu’il a été repris par les Chœurs de l’Armée Rouge. Voyez cet extrait d’émission. Où l’on découvre que Pierre Perret chante moins bien que le ténor russe moyen, et que Michel Leeb, qui a décidément tous les talents, sait aussi de se moquer de la figure de nos amis russes. Mais il n’en mène pas large devant le chef de chœur (qui a dû en envoyer des moins drôles que lui au goulag)…

Pour ceux qui lisent encore, autre chanson de Delanoë sur l’URSS, Vladimir Ilitch, par Michel Sardou, en live à l’Olympia. Noter la phrase du début, encore cet art de planter le décor : « Un vent de Sibérie souffle sur la Bohême ».

La suite au prochain épisode, dans deux jours. Pour ne rien manquer, abonnez-vous (lien en haut à droite) !

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Les grands de la chanson

L’homosexualité en chanson 13/15
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Aujourd’hui, on examine l’homosexualité chez les « grands » de la chanson française. Je n’ai rien trouvé chez Léo Ferré ou Barbara. Dans les chansons de Charles Trenet, qui était lui-même homosexuel, je n’ai rien trouvé non plus. Chez Brel, l’homosexualité est simplement un sujet de moquerie, comme dans la version de 1967 des Bonbons (voir ici).  Dans la Chanson de Jacky (déjà passée ici), Brel s’imagine vendant :

Du whisky de Clermont-Ferrand,
De vrais pédés, de fausses vierges.

Pour trouver un précurseur, il faut comme toujours chercher du côté de Brassens. Dans l’une de ses premières chansons, Le gorille, l’homosexualité est considérée comme une faute de goût (mais ni comme un crime ni quelque chose d’anormal ou ridicule). Elle n’est nullement efféminée d’ailleurs, tous les gorilles vous le diront.

Mais, par malheur, si le gorille
Aux jeux de l’amour vaut son prix
On sait qu’en revanche il ne brille
Ni par le goût, ni par l’esprit
Lors, au lieu d’opter pour la vieille
Comme l’aurait fait n’importe qui
Il saisit le juge à l’oreille
Et l’entraîna dans un maquis
Gare au gorille

Dans Les copains d’abord, il précise que les dits copains ne sont pas « des gens Sodome et Gomorrhe ». Dans Le moyenâgeux, il avoue :

J’eusse aimé le corps féminin,
Des nonnettes et des nonnains
Qui en ces jolis temps bénis
Ne disaient pas toujours nenni.

Mais « nonnain » n’est pas un masculin de nonne, c’est un nom féminin, qui désigne une nonne !

Évocation la plus intéressante selon moi : dix ans avant Comme ils disent d’Aznavour, Brassens aborde l’homosexualité sous un angle assez décomplexé, sans jugement et sans trop de caricature, dans Trompettes de la renommée, en 1962. Conformément à sa morale habituelle, Brassens ne juge pas (voir ici).

Sonneraient-elles plus fort, ces divines trompettes,
Si, comme tout un chacun, j’étais un peu tapette,
Si je me déhanchais comme une demoiselle
Et prenais tout à coup des allures de gazelle ?
Mais je ne sache pas qu’ça profite à ces drôles
De jouer le jeu d’ l’amour en inversant les rôles,
Ça confère à leur gloire une once de plus-value,
Le crime pédérastique, aujourd’hui, ne paie plus.

 

Notons que Brassens s’inclut dans le nombre des homosexuels (potentiels), ainsi que « tout un chacun », un peu comme dans La complainte des filles de joie avec les fils de pute (au sens propre du terme) : « Il s’en fallait de peu mon cher // que cette putain ne fût ta mère ». Vous pouvez aussi vous délecter de S’faire enculer, un texte paillard et politique que Brassens n’a jamais enregistré, mis en musique et chanté par Jean Bertola.

Si ça vous a plu, regardez ça.

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