Boris Vian, l’anti-poncif

La chanson, art majeur ou art mineur II. Du poncif en chanson, 4/12
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Les amis de Crapauds et Rossignols réagissent à ma série, voir ici. Ils ne sont pas d’accord… ça tombe bien, moi non plus.  Je continue donc malgré tout, car la verve du rossignol n’atteint pas le blanc crapaud 🙂

Nous continuons donc d’explorer le rapport que les grands paroliers entretiennent avec le poncif. Aujourd’hui, Boris Vian. Voilà bien un auteur-compositeur interprète qui s’est frotté aux arts majeurs : écriture de romans, musique savante (le jazz). Voire même, en considérant l’ingénieur Vian et en se référant aux classifications anciennes de l’art, à l’arithmétique, l’astronomie, etc. Étudier ses chansons et leur rapport au poncif, voilà qui nous plongera à coup sûr dans la chanson-art-majeur.

Pourtant, une difficulté survient à l’étude de ses paroles : elles sont mal écrites, ce qui est bizarre pour de l’art. Avant d’en donner des exemples, en voici un indice : l’existence de variantes. Le déserteur a deux fins (voir ici). Le cas est particulier, mais il n’est pas isolé. Pour certaines chansons, il y a des versions complètement différentes de couplets entiers, un vrai bric-à-brac. La java des bombes atomiques a plusieurs versions (impossible de les retrouver, si quelqu’un peut m’aider). Le cinématographe possède deux fins (une au masculin, l’autre au féminin). Si vous changez un seul mot d’une strophe de Brassens, presque à coup sûr, vous l’affaiblissez. Vian, non, c’est malléable. Ses chansons écrites dans l’urgence de sa courte vie ne sont pas figées par le polissage.

Passons aux exemples. Dans La complainte du progrès, on entend « Maintenant c’est plus pareil, ça change ça change ». Style nul, même dans un slogan publicitaire on n’oserait pas. Ensuite, « frigidaire » rime avec « scooter », absurdité phonétique. Quant à « Gudule », Vian le fait rimer avec « embrasser », c’était pourtant pas compliqué de trouver une rime plus riche. Écoutez la chanson, et délectez-vous du beau clip sur youtube, avec notamment des extraits de films de Jacques Tati.

D’accord, c’est peut-être plaisant, nul ou génial, comme il vous plaira, mais c’est sûrement mal écrit. Comment définir l’écriture de Vian ? Il ne renonce pas à la rime et, en bon auteur de chanson, il est attentif à la manière dont le rythme des consonnes épouse la musique. À part ça, il envoie à la poubelle métaphore, jolie tournure, métrique savante, mot juste, mot rare, le pair, l’impair, la musique-avant-toute-chose, les enjambements, tout ce vieux fatras qu’on appelle Poésie Française, dans lequel Brassens et quelques autres puisent et versent comme à la brocante. Ça plait ou pas, mais après des décennies de révolution dans les arts plastiques et la littérature, ce serait un contre-sens d’attendre de la chanson-art-majeur des poésies tournées comme au temps jadis.

On peut interpréter le style de Vian de bien des manières. Ses paroles ont quelque chose de l’improvisation. Elles sont malléables, comme écrites vite et comme par amusement et par n’importe qui. Vian renouerait-il avec la tradition ancestrale du timbre et de la chanson d’actualité, refondue dans une pratique issue du jazz, l’improvisation sur un standard ? Peut-être. Son écriture est sûrement pionnière : simple et sans fioriture. Contrepartie populaire et pataphysicienne des recherches formelles de Francis Ponge, elle ouvre la route à Gainsbourg, Souchon, Delerm…

Mais qu’en est-il du poncif ? Vian en fait très peu usage. Quand il chante dans Le cinématographe « Belle, belle, belle, belle comme le jour / Blonde, blonde, blonde, blonde comme l’amour », ça n’a rien à voir avec Claude François qui chante « Belles, belles, belles comme le jour / Belles, belles, belles, comme l’amour » dans Belles, belles, belles. Vian chante au second degré, il parle de ce que le public voit projeté sur un écran. Et puis « blonde comme l’amour », c’est curieux franchement, ça parle du poncif sans en être un si vous me suivez.

On avait déjà remarqué l’absence des poncifs habituels sur le « savant » dans La java des bombes atomiques (voir la série sur les scientifiques dans la chanson, ici). Cet aspect de l’écriture de Vian est remarquable : tout plat et mal écrit que ça soit, il n’y a pas de formule poétique toute faite ni de rime automatique. En cela, elle n’est pas si « facile » qu’elle peut le paraître.  Comment Vian fait-il alors pour nous faire entendre la chose déjà entendue, à laquelle on s’accroche pour digérer ses textes sans effort ? La chose déjà entendue, je pense que c’est la langue elle-même. Une langue de tout le monde qui, sans exclure l’invention, use de tournures banales. Il n’y a pour autant pas de recherche d’une couleur populaire, pas de cet argot érudit qui encombre la chanson réaliste et jusqu’à Renaud ou Pierre Perret. Pas de parlé « authentique » déniché par je ne sais quel folkloriste…

La langue Vian est plate, réaliste, et je la rapproche du néo-français de son ami Raymond Queneau. Le néo-français était un projet global pour remplacer le français écrit qui allait selon Queneau devenir une langue morte. À la manière des écrivains de la Renaissance, il projetait d’extraire de la langue réellement parlée une nouvelle grammaire et une orthographe vernaculaire. Queneau a mis en pratique son projet dans ses œuvres, mais cela a été interprété par le public et la critique comme un exercice de style, adieu Néo-Français.

À propos, Raymond Queneau a aussi écrit des chansons. Si tu t’imagines, sur une musique de Joseph Kosma, par Juliette Gréco.

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L’Amérique (et accessoirement la France)

Pierre Delanoë, parolier géopolitique 2/8
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Pierre Delanoë a beaucoup écrit sur les États-Unis. Et plus que tout autre pays, l’Amérique est présentée comme opposée à la France dans ses chansons. Je vois là l’angoisse du gaulliste Delanoë, inquiet de voir la France perdre sa place de grande puissance mondiale. Par exemple dans Moi je suis français, par Claude François.

Delanoë sait aussi présenter l’Amérique sous un jour plus favorable. J’y vois non tant une contradiction qu’un réel talent pour s’adapter à l’univers de ses interprètes (et à leur public donc). L’Amérique, par Joe Dassin.

Car Joe Dassin a passé son enfance aux États-Unis, pas question de lui faire chanter des paroles chauvines ou de l’anti-américanisme primaire. On garde ça pour le phrasé de grosse caisse de Claude François et son public populeux. Dassin évoque sa double culture dans Côté banjo, côté violon. Avec Jeane Manson, sur des paroles de Pierre Delanoë, of course.

 

Pour finir sur l’Amérique, on doit bien sûr à Pierre Delanoë La java de Broadway. Ce choc des civilisations, mi-onirique mi-éthylique, décrit un français très franchouillard qui se prend une biture à New-York et qui mate les filles dans un bar. C’est l’hymne définitif du beauf. Taillé sur mesure pour Sardou, donc.

 

Et puis je vous disais au début du billet que Delanoë était gaulliste. Je le prouve. Il a écrit une hommage à De Gaulle, particulièrement appropriée en ce 18 juin. Tu le regretteras, par Gilbert Bécaud.

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C’est la même chanson

Expressions et mots venant de la chanson : les sources et les robinets 5/13
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On enfonce une dernière porte ouverte aujourd’hui avec les expressions qui contiennent une variante du mot « chanson » comme « on connait la chanson », « c’est toujours la même chanson » ou « céder au chant des sirènes ». Ces expressions sont tout à fait respectables, mais on ne peut pas dire qu’elles viennent d’une chanson. Quoiqu’elles soient parfois utilisées en chanson.

C’est la même chanson, par Claude François.

 

Puisqu’on parle de Claude François, Nadia (de Meylan) me propose le mot « claudette » et ses dérivés, comme bernardette. J’apprends que ce mot est inspiré de « ikette », nom des danseuses de Ike et Tina Turner.  Bien joué, mais ça ne vient pas vraiment d’une chanson. Pour continuer sur Cloclo, vous pouvez aussi vous procurer le récent ouvrage de Philippe Chevalier, La chanson exactement, l’art difficile de Claude François. Je ne l’ai pas encore lu, mais ça a l’air intéressant. Interview de l’auteur en réécoute sur le site de France Culture, ici.

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Jean-Pierre Bourtayre n’a rien composé pour Nougaro

Ils n’ont rien composé pour Nougaro 6/8
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Nougaro a fait appel aux grands compositeurs de la variété française : Jacques Datin, Marguerite Monnot, Jimmy Walter, ou Maurice Vander. Mais pas à Jean-Pierre Bourtayre, qui savait pourtant composer toutes sortes de chansonnettes, des discos de Claude François jusqu’à des ballades comme Gentleman cambrioleur. Par Jacques Dutronc.

 

Jean-Pierre Bourtayre savait même écrire des musiques de film à l’occasion. J’aime bien le final des Maitres du temps, film d’animation de Laloux (encore) sur des dessins de Mœbius. Admirez en prime la toute première animation 3D en images de synthèse de l’histoire du cinéma. Et regardez à 4:06, le nom du parolier Jacques Lanzmann est mal orthographié !

Bourtayre savait même composer des chansons à boire galactiques (répertoire qui ne comporte hélas qu’une seule chanson). Paroles de Jacques Lanzmann, La chanson du pochard, encore extraite des Maitres du temps (ce qui explique sa présence au générique…).

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Il avait un marteau

Paralipomènes 44/67
(la série qui revient en 68 billets sur les 44 premiers thèmes du blog)
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La vingt-neuvième série du blog proposait un choix de parodies. Le thème est inépuisable, on y reviendra. En attendant, je disais à propos du phrasé de Claude François que « oui, il avait bien un marteau ». Pour ceux qui n’auraient pas saisi l’allusion, Si j’avais un marteau.

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Hijo de la luna

Paralipomènes 24/67
(la série qui revient en 68 billets sur les 44 premiers thèmes du blog)
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Dans la quinzième série du blog, consacrée aux Roms, j’ai passé quelques chansons parlant des Gitans, Romanichels, etc. Il en existe beaucoup d’autres, comme Hijo De La Luna de Mecano.

Le sous-genre est si répandu qu’on trouve des chansons de chanteurs inattendus dans ce registre. Par exemple Claude François, avec Voleur-Bohémiens (qui irait bien aussi dans le thème Esprit d’épicerie et révolution sexuelle dont on reparle bientôt).

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La dynastie Ouvrard

Le comique troupier 3/9
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Je vous présente aujourd’hui une dynastie de la chanson, bien antérieure aux familles Chedid, Dutronc ou Gainsbourg. Gaston Ouvrard, fils d’Éloi Ouvrard : deux grandes stars du comique troupier en leur temps. On doit au fils la chanson de comique troupier qui est restée la plus célèbre jusqu’à aujourd’hui ! Le succès durable de la chanson s’explique avant tout par ses qualités propres, mais le fait qu’elle reste compréhensible en dehors de tout contexte militaire joue sûrement un rôle non négligeable. C’est pourtant une chanson militaire : le pas-bien-portant est bien un troufion, tentant peut-être d’obtenir quelques jours de repos auprès du major… Je ne suis pas bien portant.

Pour ceux qui rêvent de voir Claude François en uniforme de comique troupier, c’est là.

Hypothèse hardie : Ouvrard premier rappeur ? Voyez plutôt son « flow » :

Pour finir, puisqu’on parlait de Gainsbourg au début du post, on oublie parfois que lui aussi a donné dans le comique troupier ! Mais est-il adjudant ou capitaine ? Voyez plutôt :

Le sketch s’inspire d’une histoire véridique, l’affaire des disparus de Mourmelon.

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Comme d’habitude

Parodies 6/6
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Retour à la case départ avec Claude François et sa chanson Comme d’Habitude, transformée en tube planétaire par Paul Anka et Frank Sinatra, et qui poursuit sa carrière aujourd’hui comme standard de karaoké en Asie orientale. Parodié par The Sex Pistols :

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L’escalier vers la parodie

Parodies 2/6
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Facile de se moquer de ce pauvre Cloclo (voir le post précédent) :  voix de canard, chorégraphies et placement rythmique par lesquels on s’aperçoit que oui, il avait bien un marteau, et bien sûr des paroliers qui n’ont lu que la quatrième de couverture du dictionnaire de rimes. Il a quand même chanté quelques chansons dignes d’intérêt. D’ailleurs, qui en France s’est essayé au perfectionnisme de la Motown ? Et s’il est acquis que Trenet a su intégrer le jazz à la chanson française, qui s’est acoquiné au compositeur Jean-Pierre Bourtayre pour y intégrer le disco ? Aller Cloclo, on reparlera de toi un jour ou le thème n’est pas « parodie ».

Il est plus compliqué de s’attaquer à un monument du rock comme Led Zeppelin et au célèbre Stairway to Heaven. Mais Frank Zappa n’a pas son pareil pour désosser un tube : bruitages ridicules, rythmique appuyée, diction qui met en valeur les paroles (ce qui rend rarement service à ce type de chanson), etc. Vous noterez le fameux solo de guitare, scrupuleusement pris en charge par une fanfare de cuivres (vers 6:25 minutes sur la 2è vidéo), ce qui le réduit à une broderie de notes arbitraires. Et l’accord final qui sonne avec un peu trop de grandiloquence. Ceci est dû à une magnifique tierce picarde, un procédé fréquent à l’époque de la Renaissance ou du Baroque, consistant à jouer un accord majeur là ou l’on attendrait plutôt un accord mineur pour conclure un morceau. Alors, hommage, recréation, ou mise en pièce ? Le débat fait rage sur les commentaires des vidéos sur youtube.

Une version au son un peu moins crado, mais sans l’image :

Pour entendre la tierce picarde plus en détails, munissez vous d’un piano, et passez Stairway to Heaven. À la fin de la chanson, frappez en même temps La-Do-Mi sur le piano : ça sonne très bien, la chanson est en La mineur, et La-Do-Mi c’est justement un accord de « la mineur », l’accord (mineur) fondamental de la tonalité (mineure donc, je me tue à le répéter). Puis à la place, frappez La – Do diése – Mi : ça sonne un peu véhément comme sur la vidéo de Zappa, l’accord est majeur, le do dièse est la fameuse tierce picarde.

Et puis l’original de Led Zeppelin.

 

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Cloclo parodié

Parodies 1/6
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Dans les prochains jours, on va se distraire avec quelques parodies. On commence par Ça s’en va et ça revient, de Claude François, parodié par François Morel et Philippe Duquesne (qu’on a déjà vu parodier Gainsbourg dans ce blog, ici).

 

La troupe des Deschiens (à qui on doit les parodies de ce post) avait semble-t-il un problème avec ce pauvre Cloclo. Elle a même lancé une parodie de concours d’imitations parodiques : le 3615 Cloclo, un véritable acharnement anti-cloclo !

Le téléphone pleure, par le gars Bruno Lochet.

 

Toi et moi contre le monde entier par Atmen Kelif (qu’a pas le physique).

 

Où l’on apprend que Claude François a été pillé par Charles Trenet. C’est la même chanson, par Philippe Duquesne.

 

Comme d’habitude, avec une vraie voix lyrique pour une fois (non identifiée). C’est qu’à l’opéra, y’a pas un chanteur connu.

Et n’oubliez pas, tapotez, tapotez !

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