Recollage

Neuf devinettes (pas que sur Brassens) 9/10

Je vous rappelle que j’attends toujours vos vers préférés chez Brassens ! Je fais le point demain sur les différentes propositions.

Devinette du jour : quel alexandrin de Brassens est obtenu en recollant les titres de trois chansons ?

Réponse à la devinette d’hier. On demandait quelle célébrité a la particularité de voir son nom cité dans des chansons de Adamo, Alizée, Art Mengo, Pierre Bachelet, Barbara, Didier Barbelivien, Claude Barzotti, Bénabar, Benjamin Biolay, Georges Brassens, Jean-Roger Caussimon, Alain Chamfort, Julien Clerc, Vincent Delerm, Bob Dylan, Lara Fabian, Jean Ferrat, Léo Ferré, Serge Gainsbourg, Mark Knopfler, Serge Lama, Allain Leprest, Yves Montand, Mouloudji, Pascal Obispo, Pierre Perret, Renaud, Yves Simon, Charles Trenet et Zazie.

Il s’agit bien sûr de Paul Verlaine, bravo a Pierre Delorme qui a trouvé la réponse le premier, suivi de près par Patrick Hannais et Nadia (de Meylan). Simon me propose même une chanson à ajouter à la liste, Rive gauche d’Alain Souchon qui n’hésite pas à couper en deux le nom de ce pauvre Verlaine. Vous pouvez retourner voir la série qu’on a consacré à cet étrange phénomène, ici. Je ne vais pas vous passer toutes les chansons… Je me contente d’une des plus inattendues : Bob Dylan, You’re gonna make me lonesome when you go.

Et si vous ne me croyez pas, voici la liste des chansons, allez-y voir !

Pauvre Verlaine, Adamo
À cause de l’automne, Alizée
L’enterrement de la lune, Art Mengo
En ce temps là j’avais 20 ans, Pierre Bachelet
La Solitude, Barbara
Gottingen, Barbara
Hop Là !, Barbara
L’absinthe, Barbara
Dinky Toys, Didier Barbelivien
Quitter l’autoroute, Didier Barbelivien
Je ne t’écrirai plus, Claude Barzotti
Remember Paris, Bénabar
Si tu suis mon regard, Benjamin Biolay
À Mireille [parlé, texte de Paul Fort], Georges Brassens
L’enterrement de Verlaine [parlé, texte de Paul Fort, mais il existe des versions chantées], Georges Brassens
Paris jadis, Jean-Roger Caussimon
Jamais je t’aime, Alain Chamfort
Hélène, Julien Clerc
Les chanteurs sont tous les mêmes, Vincent Delerm
You’re gonna make me lonesome when you go, Bob Dylan
La différence, Lara Fabian
Les poètes, Jean Ferrat
Ma môme, Jean Ferrat
Blues, Léo Ferré
La fortune, Léo Ferré
Paris, Léo Ferré
À Saint-Germain des Prés, Léo Ferré
Monsieur Barclay, de Léo Ferré
Je suis venu te dire que je m’en vais, Serge Gainsbourg
Metroland, Mark Knopfler
Jardins ouvriers, Serge Lama
Des éclairs et des révolvers, Serge Lama
Neige, Serge Lama
Pauvre Lélian, Allain Leprest
Ma môme, ma p’tite môme, Yves Montand
Rue de Crimée, Marcel Mouloudji
Et bleu…, Pascal Obispo
Je rentre, Pascal Obispo
Ce qu’on voit… allée Rimbaud, Pascal Obispo
L’arbre si beau, Pierre Perret
T’as pas la couleur, Pierre Perret
La femme grillagée, Pierre Perret
Peau Aime [parlé], Renaud
Mon bistrot préféré, Renaud
Les gauloises bleues, Yves Simon
Aux fontaines de la cloche, Charles Trenet
Ohé Paris, Charles Trenet
Adam et Yves, Zazie

1 – Devinettes
2 – Les premiers seront les premiers
3 – 13 à la douzaine
4 – Renaud dans le rap
5 – Brassens nous parle de chansons
6 – Johnny dans une faille spatiotemporelle
7 – Les toponymes de Georges
8 – Le plus cité
9 – Recollage
10 – Vers d’anthologie

Tous les thèmes

Le plus cité

Neuf devinettes (pas que sur Brassens) 8/10

Devinette du jour : quelle célébrité a la particularité de voir son nom cité dans des chansons de Adamo, Alizée, Art Mengo, Pierre Bachelet, Barbara, Didier Barbelivien, Claude Barzotti, Bénabar, Benjamin Biolay, Georges Brassens, Jean-Roger Caussimon, Alain Chamfort, Julien Clerc, Vincent Delerm, Bob Dylan, Lara Fabian, Jean Ferrat, Léo Ferré, Serge Gainsbourg, Mark Knopfler, Serge Lama, Allain Leprest, Yves Montand, Mouloudji, Pascal Obispo, Pierre Perret, Renaud, Yves Simon, Charles Trenet et Zazie ?

Les fidèles du blogs doivent pouvoir trouver facilement. Léo Ferré va jusqu’à citer notre mystérieuse célébrité dans cinq chansons, Barbara dans quatre.

Réponse à la devinette d’hier. On demandait quel toponyme est cité dans le plus grand nombre de chansons de Georges Brassens, après « Paris », « Espagne » et « France ». Bravo à Diego qui a le premier proposé la bonne réponse. Il s’agit de « Cythère », mentionnée dans six chansons. Je plains ceux qui ont cherché la réponse en écoutant systématiquement les douze albums de Brassens dans leur ordre de sortie, parce que la première occurrence de « Cythère » se trouve seulement à la 8e piste du 7e album ! En plus, les suivantes sont dans le 9e album, le 11e, puis dans divers inédits. Je vous passe Les amours d’antan, 8e piste du 7e album donc.

Les autres chansons : Je bivouaque au pays de Cocagne, L’andropause, Le bulletin de santé, Quatre-vingt quinze pour cent et S’faire enculer (où l’on remercie Brassens de ne pas nous avoir gratifié de la rime avec « clystère »).

Réponse à la question subsidiaire. Le seul toponyme désignant un endroit situé en Amérique (Nord et Sud confondus) cité par Brassens est « Pérou », dans Gastibelza, adaptation d’un poème de Victor Hugo. Bravo encore à Diego qui a trouvé le premier. JF nous propose l’Eldorado, qui apparaît dans Le père Noël et la petite fille. Son statut de toponyme est problématique, mais pourquoi pas… il y aurait donc deux toponymes américains chez ce sacré Brassens. Il est aussi question d’un « bar américain » dans Le moyenâgeux et une sorte de scène de western est racontée dans La visite, mais ça ne répond pas vraiment à la question.  Sur la vidéo, curieusement Brassens oublie de dire « Pérou », comme s’il rechignait vraiment à nous parler d’Amérique !

1 – Devinettes
2 – Les premiers seront les premiers
3 – 13 à la douzaine
4 – Renaud dans le rap
5 – Brassens nous parle de chansons
6 – Johnny dans une faille spatiotemporelle
7 – Les toponymes de Georges
8 – Le plus cité
9 – Recollage
10 – Vers d’anthologie

Tous les thèmes

Mireille

Les Juifs et la chanson II – La chanson et le problème de l’éléphant 5/14

En écoutant l’émission Tour de chant de Martin Pénet et ses épisodes consacrés à la compositrice et chanteuse Mireille (en réécoute ici), j’ai découvert qu’elle était la fille d’un immigré juif polonais. Elle a dû se cacher pendant la guerre. Voilà ce qu’elle racontait sur sa vie clandestine.

Quand il a fallu se cacher, se sauver, un ami de Théodore, Emmanuel Arago, avait une maison en Corrèze, tout à fait perdue, perdue, perdue, dans un endroit qui s’appelait Argentat. Et il nous avait demandé de venir nous réfugier là, de nous sauver à ce moment-là. Et ils nous ont envoyés chez le facteur d’Argentat. Monsieur et madame Bouilloux, Je dois ma vie et longtemps celle de Théodore à monsieur et madame Bouilloux. Et je suis resté cinq ans. Il y a eu mille, mille, mille et mille aventures à Argentat.

Et j’ai eu cette chose extraordinaire que le facteur m’achète le piano droit qu’il y avait à l’hôtel de ville d’Argentat, à la salle des fêtes. J’ai ri énormément en Corrèze avec madame Bouilloux. Et le facteur, c’était formidable parce que il me disait : « n’allez pas là », « n’achetez pas là », « ne vous promenez pas là ». Il savait avec ses rondes naturellement tout ce qui se passait. La gestapo était dans les parages. C’est comme ça que j’ai pu faire venir André Malraux et Josette. Je pensais pouvoir les cacher là, et c’est là qu’il a commencé le maquis de Corrèze. On pouvait se servir de moi parce que je jouais les artistes folles, qui cherchais des sous pour la Croix rouge, les blessés. Ça me permettait de bouger, j’étais la seule à pouvoir voyager, bouger en tout cas avec une bicyclette.

À l’instar de nombreux chanteurs juifs, il n’y a aucune allusion au judaïsme dans les chansons de Mireille. Tout au plus Martin Penet note-t-il quelques accents klezmer dans les arrangements Dine et Din (due au violoniste Michel Warlop).

Je vous propose aussi La complainte des caleçons, paroles de Robert Desnos. Par l’orchestre de Ray Ventura, autre grande juive de la musique populaire d’avant-guerre.

« Théodore », auquel Mireille fait allusion plus haut, est le surnom affectueux qu’elle donnait à son mari, Emmanuel Berl. Ce dernier était issu d’une famille bourgeoise de juifs alsaciens. Journaliste, historien et écrivain, il était aussi conseiller auprès d’hommes politiques. Étrangement, il a travaillé quelques semaines pour le maréchal Pétain en juin et juillet 1940. Il parait qu’il a écrit certains de ses discours et qu’on lui doit la célèbre formule qui résume la « révolution nationale » promue par Vichy : « La terre, elle, ne ment pas ». Extrait de Mélancolie d’Emmanuel Berl, essai d’Henri Raczymow. À propos de la judéité de Berl :

Une judéité dépourvue de tout « judaïsme ». Et même une judéité athée. « La plupart des Juifs de ma connaissance, et moi tout le premier, ne voyaient pas plus de difficulté à professer l’athéisme en restant juifs qu’à être libre penseur et dauphinois. » Nous ne sommes pas loin de ce qu’Alain Finkielkraut, en 1980, définissait comme « le Juif imaginaire » : un Juif vidé de toute substance, ou quasi. Comment dès lors, pour Berl, une judéité aussi dépourvue de contenu peut-elle constituer l’armature d’une réflexion critique indéfinie ? Justement, Berl cite son ami Drieu : « Avant de céder lui-même à l’antisémitisme, Drieu écrivait dans La comédie de Charleroi : ‘’Jacob était juif. Qu’est-ce qu’un Juif ? Personne n’en sait rien. Enfin, on en parle.’’

Puisqu’on parle de « la terre », qui ment ou pas, je vous passe Terre, chanson sortie par Charles Trenet en 1941. Prenez garde au deuxième couplet, assez complaisant avec l’idéologie de la France de Vichy.

1 – Gypsies rock’n roll band
2 – Isaac Gorni, le troubadour juif
3 – Jacques Offenbach
4 – Norbert Glanzberg
5 – Mireille
6 – La complainte des nazis
7 – Le neveu du capitaine Dreyfus
8 – Chanson d’Exil
9 – Des moyens légaux
9bis – Serre les poings
10 – Yellow star
11 – Juif espagnol
12 – Juif errant et pâtre grec
13 – Les juifs de Stéphane Golmann
14 – Les comedian harmonists

Tous les thèmes

Ekphrasis

La chanson, art majeur ou art mineur VIII. Chanson et peinture 13/17

La description d’un tableau en chanson est un exercice de style, variante de ce qu’on appelle en littérature l’ekphrasis. On en a vu un exemple il y a quatre jours avec Goya et Leprest. Autre exemple : Les amants de Chagall, de Philippe Forcioli, à qui je décerne le titre de meilleur chanteur sur la peinture (cf ses autres chansons à venir dans la série).

Ou encore Le petit oiseau bleu, de Gilbert Laffaille.

Un oiseau bleu, serait-ce une chanson prophétique sur twitter ? Ou alors une réminiscence d’un célèbre duo ? Brassens et Trenet, Vous êtes jolie.

1 – Pourquoy n’aura mon langage, son or et ses douces fleurs ?
2 – Être Dieu
3 – Brel à Gauguin
4 – Goya et la chanson
4bis – Goya bis
5 – La peinture en bâtiment est-elle un art majeur ?
6 – Figure mythique du peintre
7 – Van Gogh, peintre par excellence de la chanson
8 – Autres personnages de peintres
9 – Les arbres de Corot
10 – Regard impressioniste
11 – La Joconde
12 – Nicolas Schöffer
13 – Ekphrasis
14 – Serge Rezvani
15 – Nino Ferrer
16 – Mick Micheyl
17 – Serge Gainsbourg

Tous les thèmes

Jean de La Fontaine

La chanson, art majeur ou art mineur VII. Été 2019, chaque jour un poète, 10/68
12345678910
111212bis1314151617181920
21222324252627282930
31323334353637383940
41424344454647484950
51525354555657585960
6162636465666768

C’est l’été 2019, chaque jour un poète. Aujourd’hui Jean de La Fontaine, né en 1621.

Charles Trenet nous chante La cigale et la fourmi. Pas évident de trouver le compositeur, le site de la Sacem ne mentionne que les arrangeurs. Peut-être Django Reinhardt ou Léon Chauliac ?

Saviez-vous que la Sacem recense pas moins de 276 mises en musique de La cigale et la fourmi ? Curieux pour un texte écrit en vers de sept pieds (sauf le premier vers) et qui utilise l’inénarrable passé antérieur…

Tous les thèmes

 

Gérard Manset

La chanson, art majeur ou art mineur VI. Musique classique, chanson, et réciproquement, 18/18
123456789101112131415161718

Nous voilà au terme de cette série sur la musique classique et la chanson, et plus ou moins au terme de notre réflexion sur le thème de l’année, la chanson art majeur ou mineur. Il y aura encore une longue série d’été sur les poètes mis en musique, mais sans explication particulière ni théorie fumeuse (si je trouve le temps de la préparer cette fichue série)…

Comme promis au début de l’année, il n’y a pas la réponse. Vous ne saurez pas si la chanson est un art majeur ou mineur, débrouillez-vous tout seul si vous y tenez. Et pensez bien à me la dire la réponse, je la ferai suivre très volontiers ! Rappelons que la question vient à l’origine de l’altercation entre Gainsbourg et Béart. Situation étrange, puisque le partisan de la chanson-art-mineur est l’un des plus éminents représentants de la chanson. Mais certains vont bien plus loin que Gainsbourg dans le dénigrement de leur art, dénigrement qui confine au déni tout court. Extraits de l’interview de Gérard Manset par Hélène Hazéra, le 13 janvier 2017 (en réécoute ici). À propos de la chanson :

À part Charles Trenet et des gens comme Brassens, et des poètes genre peintres du dimanche de la rime, à part ça, je trouve pas ça très respectable. 

Un peu plus loin dans l’émission :

HZ : J’espère que vous ne prenez pas ça pour une insulte, mais vous êtes dans la chanson poétique, sauf que, à la différence d’une certaine chanson qu’on a entendue à Saint-Germain des Prés où la mélodie commençait à être vraiment extrêmement plate, pour vous la musique, c’est plus que la moitié de la chanson.

GM : Écoutez, je suis très peiné d’être obligé de revenir là-dessus, je ne suis pas un chanteur, et je ne suis pas dans la chanson, chanson quelle qu’elle soit, de quelque nature que ce soit. Je suis un compositeur, je suis contraint de chanter ce que je compose. Chanter, oui je chante, c’est pas parce que je chante que je suis un chanteur.

HZ : Vous écrivez des textes aussi.

GM : Oui, je suis un artiste.

À la fin de l’entretien : « Si j’avais à me rattacher à quelqu’un, ce serait toujours Charles Trenet ».

Je vous passe le plus grand succès de Gérard Manset, Il voyage en solitaire. Attention, ce n’est pas du tout de la chanson. Tout en se rattachant à Charles Trenet. Mais oui bien sûr.

Encore une. Animal, on est mal, de Gérard Manset.

 

Une dernière chanson, Un p’tit air, paroles d’Albert Willemetz, musique de Mireille. Contient une définition de la chanson :

Un p’tit air
Avec des paroles pas bien méchantes
Un p’tit air
Avec une musique pas trop savante
Un p’tit air
Qu’on peut siffler comme un Vittel menthe
Un p’tit air tralalalalère
Un p’tit air po po po
Un p’tit air ha ha !
Un p’tit air

Par Maurice Chevalier :

Tous les thèmes

Grand malentendu pour grande dispute

La chanson, art majeur ou art mineur VI. Musique classique, chanson, et réciproquement, 5/18
123456789101112131415161718

On a vu dans les billets précédents des jugements contrastés : la chanson de variété, véhicule des « clichés les plus éculés » selon Ulrich Michels, opposée à la « musique morte, impuissante et statique » dénoncée par Bernard Lavilliers. Et dans la série consacrée à l’histoire ancienne de la controverse art majeur / art mineur, on a vu que dès le XVIIe siècle, on opposait art savant et art populaire, bien souvent pour préférer (ou prétendre préférer) le second. Voir les citations de Molière ici, Rousseau ici ou Lamartine ici. On ne va pas épiloguer là-dessus plus longtemps… Dans ce billet, je voudrais juste insister sur une dimension purement musicale de l’opposition chanson/musique classique, apparu au tournant du XIXe et du XXe siècle, dimension à l’origine de certains malentendus.

Les coupables sont deux grandes innovations. Première innovation, du côté de la musique classique : le phrasé rubato, en plein siècle romantique, le XIXe. Le rubato, c’est l’art de ne pas suivre un tempo figé : ralentir ou accélérer au gré de l’émotion, se décaler un peu pour faire ressortir le soliste, etc. Deuxième innovation, du côté de ce qui allait devenir le jazz : le métissage entre musiques occidentales et africaines, initié par le ragtime et suscitant de nombreuses inventions rythmiques au tournant du XIXe et du XXe siècle. Extrait de La partition intérieure, de Jacques Siron, extraordinaire ouvrage sur les musiques improvisées modernes :

La conception du rythme est un point de désaccord majeur entre les musiciens de jazz et les musiciens qui n’ont baigné que dans la tradition rythmique de la musique classique. Faute de connaissance et de reconnaissance réciproque, de nombreux malentendus existent entre ces deux univers rythmiques.

Dans la musique classique, on n’utilise pas la très grande stabilité de la pulsation recherchée dans les musiques syncopées. Très souvent, les pulsations suivent le phrasé, ralentissent à la fin des phrases, introduisent de subtiles césures ; depuis la tradition romantique du XIXe siècle, le phrasé rubato est utilisé pour donner plus de souplesse et plus de vie à la phrase ; la plupart des interprètes classiques l’utilisent de manière expressive au détriment de la stabilité de la pulsation de base. Dans les orchestres classiques, la présence d’un chef d’orchestre responsable du tempo général ne favorise pas la prise en charge individuelle et collective du tempo ; de plus la précision rythmique de l’oreille est de beaucoup supérieure à la vue du geste silencieux de la baguette.

La stabilité de la pulsation du jazz est souvent perçue comme rigide ou redondante par des oreilles classiques, alors que, pour les musiciens de jazz, le phrasé classique passe pour anémique et totalement dépourvu des qualités du swing : il n’est que rarement en place, les syncopes sont sautillantes, hachées et précipitées, le rythme est décollé de la terre et perd ses qualités dansantes.

Pour illustrer cette citation, je vous propose de réécouter la reprise de J’m voyais déjà par Jaroussky & friends. Si vous prêtez attention au rythme, vous entendrez que les chanteurs ne se fondent pas complètement dans la métrique dansante du morceau. Ils préfèrent faire valoir leur timbre ou leurs émotions par de subtils ralentissements ou des notes tenues qui cassent le groove (sauf Natalie Dessay qui semble avoir réfléchi à la question, cf le billet précédent, et fait bien le job, enfin je trouve …).

À comparer avec Aznavour. Lui aussi prend quelques libertés avec le rythme, mais en respectant la métrique, et donc sans que l’orchestre ait à ralentir…

En plus de l’opposition musique populaire / musique savante, présente dans notre culture depuis le XVIIe siècle au moins, il y a donc une opposition musicologique, plus discrète dans les débats, mais qui saute aux oreilles prévenues… Entre deux conceptions du rythme donc, disons conception « expressive » (avec le phrasé rubato, et la nécessité d’un chef d’orchestre) et conception « stable » faute de meilleures appellations. Cette deuxième opposition date en gros de la fin du XIXe siècle. Il se trouve que les contingences de l’histoire ont mis la conception expressive du rythme du côté de la musique classique, et donc savante. Tandis que la conception stable, plus dansante, a petit à petit conquis le grand public et a relégué la conception expressive au répertoire classique et à ses amateurs éclairés. Le « stable » s’est donc retrouvé du côté des musiques populaires. Mais il n’y a aucune nécessité, musicale en tout cas, à cet appariement qui admet d’ailleurs tant d’exceptions qu’on peut dire qu’il semble en fait un déplacement conventionnel de la grande querelle savant/populaire. Cette vieille guerre a de temps à autres besoin de nouveaux champs de bataille. Et au fait, puisqu’il y a deux oppositions, il devrait y avoir 2×2 = 4 sortes de musique. Voyons cela.

1. Musique savante / stable, avec bien sûr le jazz, musique qui n’a plus rien de populaire depuis longtemps. Mais on pourrait ranger dans la catégorie « stable » toute la musique baroque, qui a de nombreux points communs avec le jazz (sophistication, musique improvisée et dansée, ce qui nécessite structures répétitives et stabilité rythmique).

2. Musique savante / expressive : musique classique, confondue pour les besoins de la présente démonstration avec la période romantique de la musique classique.

3. Musique populaire / stable : à peu près tout ce qui se vend, tout ce qui groove, tout ce qui balance à Paris, depuis Scott Joplin (ou Charles Trenet en chanson française), en passant bien sûr par le rock et jusqu’au rap.

4. Musique populaire / expressive : courant plus ou moins porté disparu… On peut réécouter Barbara peut-être, ou les grandes chanteuses réalistes. Tout fout le camp. Par Damia, la tragédienne de la chanson, qui fait son entrée au 817e billet du blog…

Cette classification de la musique en quatre cases est bien sûr grossière… Son seul mérite est de clarifier certains malentendus dans l’opposition musique classique / chanson.

Pour conclure, trois versions d’un même morceau, pour un peu entendre différentes manières d’aborder le rythme. Si vous voulez ressentir l’émergence d’une pulsation stable au milieu d’un phrasé plus confus, je vous recommande Caravan, par Michel Petrucciani. Confusion, puis swing, jusqu’à la mise à nu du thème, encore porté par l’imprégnation de la pulsation… et puis voyage en dissonance, magnifique.

Intéressant à comparer avec la version d’un autre grand pianiste, Art Tatum, le maitre du piano « stride », héritier en jazz du ragtime. Je trouve l’approche rythmique intéressante aussi, sans swing, un peu saccadée.

Si vous n’avez pas eu votre dose de rythme, essayez cette dernière version de Caravan. À la batterie, Charly Antolini. J’aime bien l’air consterné du contrebassiste qui aimerait bien jouer un peu lui aussi, vers 2:20 …

Tous les thèmes

Ménilmontant

Lieux possibles, impossibles et imaginaires de la chanson 2/17

Vous êtes sur Le jardin aux chansons qui bifurquent, le blog qui parle de chansons à travers des séries thématiques. Vous lisez la série consacrée aux lieux dans la chanson ! Retrouvez toutes les séries passées depuis le début ici.

Paris est bien sûr citée dans d’innombrables chansons. Mais l’un de ses quartiers a droit à un traitement d’honneur, sans commune mesure avec son rôle dans l’histoire ou la géographie de Paris : Ménilmontant.

Ménilmontant, moins beau que l’Ile Saint-Louis, moins de monuments que partout ailleurs, moins pittoresque que Montmartre, moins chic que Passy, moins bobo que le canal Saint-Martin, moins romantique que la place de Fürstenberg, moins dansant que la rue de Lappe, moins révolutionnaire que la Bastille, moins industrieux que le Faubourg Saint-Antoine. À rester dans ce coin populaire du nord-est de Paris, autant aller juste à côté, à Belleville, tout aussi cosmopolite, plus commerçant et plus vivant. Ou alors visiter le Père Lachaise tout proche, ou même un rien plus loin l’ancien village de Charonne, dont on devine encore le plan avant que Paris ne l’absorbe sans parvenir à le digérer tout à fait. Avec sa petite église au milieu (où se marient les Tontons Flingueurs !), sa grande rue, sa gare désaffectée, son minuscule cimetière, tout enserré par la grande ville.

Du village de Charonne, descendez la rue de Bagnolet, puis la rue de Charonne, jusqu’au lointain métro Charonne, chargé d’histoire, même s’« ils sont pas lourds, en février, à se souvenir de Charonne » (Renaud, Hexagone). Car le métro Ménilmontant n’a rien de spécial. Il a pourtant manqué de très peu d’être la vedette de la plus grande catastrophe de toute l’histoire du métropolitain. L’épisode est bien oublié aujourd’hui : le 10 août 1903, il y a eu 84 morts lors de l’incendie accidentel d’une rame sur la ligne Nation – Porte Dauphine. La plupart sont morts asphyxiés dans les fumées à la station voisine de Ménilmontant : Couronnes. Lorsque j’étais enfant, les vieilles personnes en avaient encore la mémoire. Je me souviens d’une dame me racontant en roulant des yeux sinistres : la plupart qui sont morts, c’est parce qu’ils sont restés pour qu’on leur rembourse leur ticket.

Le rue de Ménilmontant est quelconque, à part sa pente peut-être. Dans le quartier, traînez plutôt rue Piat, rue des Envierges, passez par la place Henri Krasucki. Et puis parcourez à flanc de colline quelques rues à la nostalgie toute hydrographique : rue des Cascades, rue de la Mare, rue des Rigoles. Bref, Ménilmontant n’a rien de spécial. Ce n’est même pas l’une des onze communes annexées à Paris en 1860, tout au plus un hameau de la commune de Belleville, qui jouxtait autrefois Paris, entre celles de Charonne et La Villette.

Mais voilà : Mé – nil – mon – tant, 4 consonnes occlusives dont deux labiales, deux voyelles nasales : sonorités imbattables, encore mieux que New – York – New – York, Sa – tis – fac -tion ou San – Fran – sis – co. Bien trop commodes pour le parolier assoiffé d’occlusives : elles rythment les paroles, percutent, donnent du swing. À cause d’elles, « Paris » devient « Panam ». Et Ménilmontant devient un mythe de la chanson. Aristide Bruant, Belleville-Ménilmontant.

Je vous passe aussi Mimile (Un gars d’Ménilmontant), paroles de Jean Boyer, musique de Georges van Parys, grand succès de Maurice Chevalier. Sur la vidéo, prenez garde à la pochette du disque. Il y a un accordéoniste, un chanteur, et une fille qui vend les « petits format » : partitions des succès du moment, que les passants achetaient contre quelques sous pour les chanter.

En fait, Ménilmontant est le quartier natal de Maurice Chevalier, ce qui a contribué à sa popularité en chanson. Mais naître à Ménilmontant n’oblige pas à chanter Ménilmontant, parce que sinon, Michel Legrand aurait écrit Les parapluies de Ménilmontant et Les demoiselles de Ménilmontant, n’est-ce pas. Michel Legrand a toutefois enregistré avec Stéphane Grappelli une version de La marche de Ménilmontant, chanson de Maurice Chevalier composée par Charles Borel-Clerc, le compositeur de Ah ! Le petit vin blanc.
https://www.youtube.com/watch?v=GXmd9v7BYPA

Avec les paroles.

Vous avez entendu « Ménilmuche » ? C’est le surnom de « Ménilmontant » en « argomuche », une variante d’argot, qui viendrait de la Bastoche. Si l’on en croit Jean-Roger Caussimon du moins. Paris jadis.

Charles Trenet a écrit la chanson sur Ménilmontant la plus souvent reprise. Elle était au départ destinée à Maurice Chevalier, qui suite à une brouille avec Trenet ne l’a pas chantée. Ménilmontant, par Zoë Fromer.

Ménilmontant inspire les chanteurs jusqu’aujourd’hui. Bertrand Louis, Ménilmontant

Les demoiselles de Ménilmontant, par Elzef.

Une curiosité pour finir : La rue de Ménilmontant, de Camille. Chanson sur Ménilmontant (si l’on en croit le titre) qui n’utilise pas le mot « Ménilmontant » aux sonorités pourtant si commodes… Il est vrai qu’avec une pédale de si, on peut se passer de bien des artifices.

 

Aller, une dernière… Même Dalida, qui habitait pourtant Montmartre, se réclame de Ménilmontant ! Si, si, c’est vrai, écoutez bien. Comme disait Mistinguett.


Lieux possibles, impossibles et imaginaires de la chanson

1 – Entre Cuba et Manille
2 – Ménilmontant
3 – Le paradis
4 – La Molvanie
4bis – Le kamklep
5 – Chez Laurette
6 – L’underground café déménage rue Watt
6bis – La rue Watt
7 – Café Pouchkine
8 – Rue de la Grange aux Loups
9 – Le café des délices
10 – Quand la RATP invalide les chansons
11 – Les chants du Pelennor
12 – Comment se rendre en Transylvanie Transsexuelle
13 – Leindenstadt
14 – Porte des Lilas et Paimpol
14bis – Porte des Lilas (bis)
15 – La gare Saint Lazare de Brel
16 – San Francisco
17 – Rochefort
17bis – Saint-Lazare, bis
17ter – Gare du nord et Lountatchimo

Tous les thèmes