La reprise : un art majeur

La chanson, art majeur ou art mineur V. Les nanards de la chanson, 9/11
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Composer, écrire des chansons, voilà sûrement un art mineur : c’est Gainsbourg qui le dit. Mais les reprendre, leur apporter jeunesse, les magnifier, voilà un art majeur. Extrait de La musique et l’ineffable, de Vladimir Jankélévitch, philosophe et musicien :

Le créateur, l’exécutant qui est recréateur actif, l’auditeur qui est recréateur fictif participent tous les trois à une sorte d’opération magique : l’exécutant coopère avec le premier opérateur en faisant exister l’œuvre effectivement dans l’air vibrant pendant un certain laps de durée, et l’auditeur, recréateur tertiaire, coopère en imagination ou par des gestes naissants avec les deux premiers. Refaire, disions-nous, c’est faire, et le recommencement est parfois un vrai commencement […]
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La nuit, je mens, chanson d’Alain Bashung reprise par Cazoul. À force de l’écouter, je lui trouve quelques mérites, mon côté recréateur actif sans doute. D’ailleurs, pour une fois qu’une chanson parle de théorie des graphes (« voleur d’amphores au fond des cliques »).

Sinon, je me demande à quoi tient ce génie de la chanson pour le mauvais goût. Je dirais qu’entre tous les arts, la chanson est celui dans lequel on regarde l’artiste avant l’œuvre. C’est l’art de la sincérité, de l’identification par excellence. J’en tiens pour preuve l’hystérie des fans, phénomène qui concerne surtout la chanson (on y consacrera une série bientôt).

Autre indice : on juge souvent un chanteur sur l’authenticité du personnage qu’il incarne (encore une série en préparation). On reproche à Renaud de ne pas être un vrai loubard, à tel rappeur de ne pas venir d’une cité. Mais on congratule Daniel Guichard d’avoir vraiment perdu son père, qui était vraiment un prolo, Brel de vraiment avoir des problèmes avec les femmes, Barbara d’être vraiment amoureuse, d’avoir vraiment visité Göttingen, d’avoir vraiment perdu son père à Nantes, père qui avait vraiment abusé d’elle. Quand Sardou explique benoitement que dans Je suis pour, ce n’est pas lui mais son personnage qui défend la peine de mort, personne ne le croit. Probablement, lui-même n’y croit pas. On se félicite par contre que Brassens soit vraiment un bon bougre. Et Pierre Perret, qu’il soit peut-être un faux bon bougre, que son amitié avec Léautaud soit peut-être inventée, l’affaire est assez grave pour mériter une campagne de presse et un procès. Si vous ne connaissez pas cette étrange histoire, tapotez dans votre moteur de recherche préféré, vous verrez.

Mais savoir si Louis de Funès est vraiment colérique, Chaplin vraiment un vagabond, etc., tout le monde s’en fout. Au contraire, on mesure le talent de l’acteur au nombre de kilos qu’il prend ou qu’il perd pour n’être plus lui-même et coller à son personnage, on félicite Bruno Ganz pour incarner son contraire (Hitler dans La chute), on admire Peter Sellers qui dans Docteur Folamour est successivement un savant nazi, un colonel british et un président des états-unis falot, on adore Sabine Azéma et Pierre Arditi qui interprètent tous les personnages de Smoking, no smoking, etc.  Je ne parle même pas des cantatrices, des mimes, des imitateurs, des marionnettistes, …

Le chanteur de chansons, c’est le seul dont on exige qu’il soit lui-même. Tout lui sera alors pardonné, il peut chanter faux, mal jouer de la guitare, écrire des paroles con-con et des musiques simplettes. Mais s’il fait du kitsch ou du bidon, on l’entend comme une part essentielle de sa personne. Et de la notre, car dans l’offense au bon goût du chanteur, notre complicité de « recréateur tertiaire » (cf Jankélévitch au début du billet) est requise. Dans le vague karaoké permanent, le casque sur les oreilles ou dans sa voiture, l’amateur de chansons n’entend pas la chanson-hon comme il jetterait un œil distrait sur un bibelot kitch.

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Montaigne : bien essayé

La chanson, art majeur ou art mineur IV. Archéologie d’une question 3/16
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« La chanson est-elle un art majeur ou un art mineur ? » : de quand date cette question ? On verra ça plus tard. Aujourd’hui, on se demande de quand date la possibilité de la question. Car pour que la question ait un sens, il faut qu’il existe des arts majeurs. Vous me direz, il faut qu’existe la Chanson, mais elle a toujours plus ou moins existé, sous une forme ou une autre (voir les billets précédents). Et il faut qu’il existe des arts mineurs, mais là encore, il y a toujours eu des chanteurs médiocres, des rimes balourdes, des mélodie banales, des ritournelles mal ficelés, etc.

Mais les arts majeurs : voilà le problème principal il me semble. Depuis quand y en a-t-il ? Et qui peut décider que tel art est majeur, et tel autre non ? Si on y réfléchit, la possibilité d’un art majeur nécessite des instances de validation, des règles communes, toutes sortes de critères, de théorie esthétique. Ce qui suppose une autorité qui ait l’envie de se mêler de ça, et aussi une certaine stabilité politique. On va s’occuper de ces questions dans les prochains billets, en se cantonnant à la France.

La politique s’est toujours intéressée à l’art, y compris aux temps les plus reculés de la poésie française. Voyez Charles d’Orléans, grand seigneur et poète, assez brièvement mécène de François Villon. On lui doit ces jolis vers :

Le temps a laissé son manteau
De vent, de froidure et de pluie,
Et s’est vêtu de broderie,
De soleil luisant, clair et beau.

Il n’y a bête, ni oiseau,
Qu’en son jargon ne chante ou crie :
Le temps a laissé son manteau
De vent, de froidure et de pluie.

Rivière, fontaine et ruisseau
Portent, en livrée jolie,
Goutte d’argent, d’orfèvrerie,
Chacun s’habille de nouveau.
Le temps a laissé son manteau

Par un érudit appelé Michel Polnareff, avec une interview assez amusante, et une musique qui tire vers le contemporain et le bruitisme.

Dits par Alain Bashung.

En musique, par Nicolae Gafton, sur une musique de Claude Debussy.

Capturé par les Anglais au milieu de la guerre de cent ans, lors du désastre d’Azincourt en 1415, Charles d’Orléans reste prisonnier 25 ans en Angleterre avant d’être libéré contre rançon. Il est le père du roi Louis XII, qui a précédé François Ier sur le trône de France. Louis XII, François Ier : brève période de renaissance culturelle et de stabilité, entre la guerre de cent ans et les guerres de religion, qui a vu naître la première génération de grands écrivains français : Rabelais, Marot, du Bellay, Ronsard… Je n’ai pas trouvé de texte de cette période qui éclaire vraiment notre lancinante question. C’est plutôt le contraire, j’ai trouvé des textes qui montrent que la question de l’art majeur ne se posait pas à l’époque. Dans les Essais de Montaigne, Livre 1, chapitre 39, Considération sur Ciceron :

Les compagnons de Demosthenes en l’ambassade vers Philippus, loüoyent ce Prince d’estre beau, eloquent, et bon beuveur : Demosthenes disoit que c’estoient louanges qui appartenoient mieux à une femme, à un Advocat, à une esponge, qu’à un Roy.

Imperet bellante prior, jacentem
Lenis in hostem.

Ce n’est pas sa profession de sçavoir, ou bien chasser, ou bien dancer,

Orabunt causas alii, cælique meatus
Describent radio, et fulgentia sidera dicent,
Hic regere imperio populos sciat.

Plutarque dit d’avantage, que de paroistre si excellent en ces parties moins necessaires, c’est produire contre soy le tesmoignage d’avoir mal dispensé son loisir, et l’estude, qui devoit estre employé à choses plus necessaires et utiles. De façon que Philippus Roy de Macedoine, ayant ouy ce grand Alexandre son fils, chanter en un festin, à l’envi des meilleurs musiciens ; N’as-tu pas honte, luy dit-il, de chanter si bien ? Et à ce mesme Philippus, un musicien contre lequel il debattoit de son art ; Ja à Dieu ne plaise Sire, dit-il, qu’il t’advienne jamais tant de mal, que tu entendes ces choses là, mieux que moy.

Voilà, c’est assez clair : en ce siècle d’humanisme, l’Art perfectionne l’Homme bien plus que l’Homme ne perfectionne l’Art. Un art « majeur » serait un contre-sens. Si chanter bien n’est pas bien, comment la chanson pourrait-elle être un « art majeur » ?

Pourtant, l’art mineur, en la personne de l’artiste malhabile, existe bel et bien, tel, dans l’extrait suivant, ce peintre incapable de peindre un coq ou ce musicien qui prend soin de ne jouer ses œuvres qu’au milieu de compositions médiocres pour les mieux mettre en valeur. Un art un tant soit peu « majeur », on le trouve peut-être chez les auteurs de l’antiquité qu’admiraient les humanistes. Livre 3, Chapitre V, Sur des vers de Virgile.

Je fais volontiers le tour de ce peintre, lequel ayant miserablement representé des coqs, deffendoit à ses garçons, qu’ils ne laissassent venir en sa boutique aucun coq naturel.

Et auroy plustost besoing, pour me donner un peu de lustre, de l’invention du musicien Antinonydes, qui, quand il avoit à faire la musique, mettoit ordre que devant ou apres luy, son auditoire fust abbreuvé de quelques autres mauvais chantres.

Mais je me puis plus malaisément deffaire de Plutarque : il est si universel et si plain, qu’à toutes occasions, et quelque suject extravagant que vous ayez pris, il s’ingere à vostre besongne, et vous tend une main liberale et inespuisable de richesses, et d’embellissemens. Il m’en fait despit, d’estre si fort exposé au pillage de ceux qui le hantent. Je ne le puis si peu racointer, que je n’en tire cuisse ou aile.

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Le meilleur, c’est Bashung

La chanson sexuellement explicite 13/18
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Passé l’effet de sidération de Je t’aime moi non plus, comment encore écrire des chansons sexuellement explicites ? Les tentatives un peu ratées de Jean Yanne, Herbert Léonard ou Jean Ferrat montrent que malgré l’absence de censure (ou peut-être à cause de son absence ?) ça n’a rien d’évident. Gainsbourg aurait tué le job. Lui-même a connu un coup de mou après Je t’aime moi non plus, voir les billets précédents.

Bashung est peut-être celui qui a su renouveler le genre avec le plus de bonheur. Je vous passe trois de ses chansons plus ou moins explicites. Comme les paroles sont assez obscures (voir ici), on peut imaginer bien des choses… je vous épargne les explications de texte.

Ma petite entreprise.

Madame rêve.

Malédiction, c’est ma préférée.

Vous avez remarqué ? Les trois titres commencent par « ma ». Parlez-en à votre psychanalyste.

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Bashung n’est pas le plus grand bluesman français

Qui est le plus grand bluesman français ? 1bis/8
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Christophe, internaute de Paris, propose sur facebook Bashung. Je pense qu’il y a un malentendu. Bashung est certes l’homme le plus bleu de la chanson française, presque l’égal d’un schtroumpf. Mais ça n’en fait pas un bluesman. Les mots bleus, d’un autre Christophe (qu’on a déjà vu dans le blog, série sur les fausses notes, ici)

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Le maoïsme

Mai 68 politique 3/8
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Long billet sur le maoïsme aujourd’hui, longue marche pourrait-on dire. J’aurais pu faire toute une série sur le sujet, mais le temps presse, je voudrais finir ces séries commémoratives avant mai, sous peine de devoir célébrer Mai 69.

On a vu le trotskisme dans le dernier billet. Cette idéologie remonte au début du XXe siècle et est encore présente aujourd’hui, puisque le NPA ou Lutte Ouvrière s’en réclament. Ce n’est donc pas une idéologie typiquement soixante-huitarde.

Il en va autrement du maoïsme, doctrine qui en France a concerné presque exclusivement la génération 68. Variante agraire du marxisme, ayant entrainé la plus grande famine de l’histoire de l’humanité (à l’occasion du Grand bond en avant), marquée par un culte de la personnalité délirant et se régénérant dans un coup d’État nihiliste appelé Révolution Culturelle, doctrine dont le véritable succès au final aura été de maintenir l’unité d’un empire millénaire… L’attraction qu’elle a exercée sur de jeunes gauchistes français est aujourd’hui mystérieuse.

Le maoïsme a laissé quelques traces dans la chanson française. Tout d’abord le très ironique Mao et moa de Nino Ferrer.

« Le quart de rouge, c’est la boisson du garde rouge … » nous dit Nino Ferrer. J’en profite pour vous poser une colle : quelle chanson fait rimer « car de » avec « garde » ?

Jean-Luc Godard a tourné un film sur le maoïsme, La chinoise, sorti en 1967, avec une chanson dans la bande annonce, Mao-mao de Jean-Claude Chane. Sur le site Bide et Musique, j’apprends qu’au verso de la pochette du disque, il est indiqué : « Pour proposer sa chanson au metteur en scène, il a guetté Jean-Luc Godard dans la rue pendant deux jours, puis lui a remis une maquette de cette chanson, avec son numéro de téléphone. Le réalisateur lui téléphona pour retenir Mao-mao. » Sur le même disque, Alain Baschung a écrit le texte de Il est grand temps de faire…boom !

 

Ensuite, je vous propose La révolution n’est pas un dîner de gala (une célèbre citation de Mao), de Ludwig Von 88. Cette chanson de 2001 montre que le maoïsme a tout de même eu une certaine postérité dans la mouvance révolutionnaire française.

Au début de la chanson, on entend Mao Zedong proclamer la République Populaire de Chine, le 1er octobre 1949. Il dit : « Compatriotes, aujourd’hui sont fondés la République Populaire de Chine et le gouvernement populaire central ». Si vous voulez vous entraîner à le dire vous-même, voici la transcription phonétique : « Tongbaomen, Zhonghua Renmin Gongheguo, zhongyang renmin zhengfu jintian chenglile ». Roland Trotignon, grand connaisseur de la langue chinoise et de cette période et qui m’a aimablement fourni tous ces éléments ajoute « Mao parle avec un épouvantable accent du Hunan. Il arrivait souvent que les Chinois ne comprennent pas du tout ce qu’il racontait ». Ci-dessous, le film de la proclamation.

 

Pour finir, mentionnons que le maoïsme n’a pas été inventé au Quartier Latin. Ce serait une grande injustice de ne pas passer au moins une chanson chinoise dans ce billet. Je vous propose Lubian you ge luosimao, tirée de la collection de vinyles de la Révolution Culturelle de Roland Trotignon (merci encore).

Voici le texte traduit en français. Notez plusieurs traits typiques du maoïsme : productivisme, machinisme, patriotisme, variante gauchie du scoutisme. Et conception typique du Grand bond en avant, selon laquelle on reconstruit un pays en farfouillant ici ou là pour trouver des bidules. Pas très soixante-huitard tout ça… de ce qu’on retient aujourd’hui de 68 du moins.

Au bord du chemin, il y a un boulon, au bord du chemin, il y a un boulon, un boulon
Petit frère l’a vu, l’a vu, l’a vu, l’a vu
Le boulon, bien que petit, peut faire beaucoup pour la construction de la patrie
Il le ramasse, l’examine et le nettoie bien
Il le donne à l’oncle ouvrier, qui le met sur la machine, hé!
La machine chante et nous applaudissons en riant.

Pour vous exercer en vue d’un karaoké, la transcription phonétique :

Lubian you ke luosimao, lubian you ke luosimao, luosimao
Didi shangxue kanjianliao, kanjianliao, kanjianliao, kanjianliao
Luosimao suiran xiao, zuguo jianshe bu ke shao
Jianqilai, qiao yi qiao, ca ca ganjing duome hao
Song gei gongren shushu, ba ta zhuangzai jiqi shang, hei!
Jiqi changge, women bai shou xiao

Sur internet, on trouve des versions de cette chanson, mais hélas ré-orchestrées, ce qui enlève tout le charme vintage. Notez que la mélodie peut être jouée entièrement sur les touches noires du piano (attention : pour y arriver il faut transposer d’un demi-ton et partir d’un Fa dièse, sinon ça ne marche pas). C’est donc une mélodie écrite sur une gamme pentatonique, ce qui la fait sonner un peu « chinois ». On en reparle dans une future série sur le solfège et ce qu’on appelle les « modes ».

Dernier petit truc, Mao fut un éminent dictateur, mais je ne sais pas pourquoi, on l’aime bien quand-même.

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La guitare de Vyssotski

Chanter faux 4/6
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La fausse note peut être volontaire et systématique. Vladimir Vyssotski était un auteur-compositeur-interprète russe. Sa carrière connut son sommet dans les années 1970 à Moscou, et il est toujours très populaire en Russie, longtemps après sa mort. Le pouvoir soviétique le censurait, il donnait des concerts clandestins chez des amis, enregistrés au magnétophone, recopiés à l’infini comme un samizdat. Il paraît que quelques jours après le concert, on trouvait l’enregistrement au fond de la Sibérie. Il excellait dans une variante russe de la chanson réaliste, chantant les bas-fond et toutes les professions avec une telle authenticité que de l’aviateur à la putain, chacun croyait reconnaître en lui un ex-collègue reconverti dans la chanson.

Sa voix rauque est très reconnaissable. L’étrangeté de son chant provient entre autres de son habitude de faire durer les notes en traînant sur la consonne au lieu de la voyelle, pratique périlleuse, inhabituelle et généralement contre-indiquée. Il chantait juste, du moins suffisamment pour moi, mais sa guitare était parfois curieusement désaccordée. Il faut savoir qu’il s’agit d’une guitare russe à sept cordes (voir à 2:00 sur la première vidéo ci-dessous). Il baissait chaque corde d’un ton, les cordes étaient donc sous-tendues et sonnaient un peu « mou » et distordu quand elles n’étaient pas franchement désaccordées. Dans le public, il arrivait que quelqu’un proposât de ré-accorder la guitare, mais Vyssotski refusait. On en est venu à penser que sa guitare désaccordée était un parti pris esthétique, une variante musicale du flou ou de l’asymétrie…

Je vous passe trois versions d’un de ses plus grands succès, Variations sur des thèmes tsiganes, aussi appelé В сон мне жёлтые огни (Dans mon sommeil entrent les feux jaunes), d’après les premiers mots de cette chanson aux paroles mystérieuses, dans la manière de Léo Ferré ou Bashung : voir ici la série de blog consacrée aux paroles cryptiques en chanson.

La première version est enregistrée en studio, et tout ronronne parfaitement juste. La deuxième est à peu près propre, encore que ça dissonne de-ci de-là du côté de la guitare. Sur la troisième la guitare est franchement désaccordée… Après cette apologie de la fausse note, ce sera sûrement votre version préférée !

Orchestration studio. La vidéo est un montage de différents films où apparaissait Vyssotski qui était acteur avant de devenir chanteur :

En concert, avec quelques légères dissonances :

Guitare franchement désaccordée :

Si sur les vidéos vous avez cru reconnaître l’actrice Marina Vlady, vous avez sûrement raison : elle était l’épouse de Vyssotski. Et si la chanson vous rappelle quelque chose, c’est normal. Il semble qu’elle soit bâtie sur un air traditionnel, et que le refrain soit standard. Je n’ai pas le courage d’explorer tout l’internet russe à sa recherche. En tout cas, Charles Aznavour a chanté une version française, mais les paroles n’ont rien à voir (à part le « ещë много, много раз » qui se prononce « iéchio mnoga mnoga rass » et veut dire « encore de nombreuses fois » en russe).  Sur le site de la Sacem, la musique est attribuée à Aznavour, mais sur mon vinyle, il y a écrit « paroles et musique de Vladimir Vyssotski »… si quelqu’un arrive à me démêler tout ça, preuve à l’appui, merci. Les deux guitares.

 

Une dernière petite, pour voir voir Vyssotski en vrai. Il se chauffe la voix au début, les amateurs de technique vocale apprécieront.

 

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La flemme d’un énergumène n’est qu’un dédale de simagrées

Paroles cryptiques 9/9
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Pour conclure cette série, retour à la case départ avec Bashung, qui peut-être a su le mieux renouveler le genre « cryptique ». Il a inventé une manière originale de co-écrire des paroles avec Jean Fauque, sous forme d’échange d’idées, d’aller-retour et de collages. Il semblerait qu’avec Boris Bergman, la collaboration était plus classique et moins intriquée. Je vous recommande sur ce sujet d’écouter une interview récente de Boris Bergman, ici.

À titre tout à fait personnel, je mesure la qualité du travail de Bashung à la quasi-absence de références aux mathématiques dans ses textes, signe d’un refus des astuces un peu trop faciles pour paraître « hermétique » ou « profond » (à ce propos, allez donc lire ou relire la série sur la science en chanson si le cœur vous en dit, ici). En tout cas, Bashung n’a pas touché un si large public avec des textes en apparence obscurs sans se donner un peu de mal…

Je vous propose donc aujourd’hui la dernière piste de l’album Chatterton (dont je recommande l’écoute intégrale) : J’ai longtemps contemplé. Il y a quelques explications après la vidéo.

J’ai choisi l’extrait suivant du mémoire de Karine Daviet, Alain Bashung, entre rock et chanson, déjà mentionné dans le premier post de la série, qui montre la richesse du processus de création d’une chanson : musique et texte bien sûr, mais aussi influences assumées, interprétation, phrasé, orchestration, son, enregistrement, etc.

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Bien que le système d’écriture soit semblable sur tout l’album [Chatterton], les autres textes étant du même acabit, le traitement vocal de J’ai longtemps contemplé dénote. Le récitatif est donc bien issu d’un choix musical et n’est pas lié aux caractéristiques intrinsèques du texte. Par exemple, ce n’est pas l’absence de métrique régulière, qui bouscule les lois de la prosodie traditionnelle (débit régulier, accents rythmiques calqués sur les accents toniques de la langue, coïncidence des fins de phrase musicale et textuelle), qui a entraîné le choix de la parole, puisque cette métrique déconstruite est présente dès la collaboration avec le parolier Boris Bergman.

Léo Ferré influence tout de même l’écriture de l’album en confortant Jean Fauque et Alain Bashung dans leurs envies poétiques, mais il a également un impact sur le traitement sonore de la voix. En effet, depuis Osez Joséphine, Jean Fauque est insatisfait car la plupart des gens ont du mal à comprendre les textes des chansons à cause de la façon dont la voix est traitée à l’intérieur du mixage : trop en arrière, à l’anglaise. L’ingénieur du son, Phil Délire, est à l’écoute de ses attentes, mais Alain Bashung a peur d’obtenir un résultat où la musique serait en retrait par rapport à la voix. L’écoute de Léo Ferré finira par le convaincre :

« J’ai dit : “Regarde, Alain. Léo, il a un symphonique avec quarante cordes derrière et un pianiste lead, et la voix, elle n’est pas devant, c’est juste qu’on entend tout, on comprend tout, la moindre syllabe de ce qu’il raconte.” Ça m’a aidé. Il m’a dit : “Ouais.” Et du coup, à partir de ce moment-là, on a fait un truc tout bête, pour ne pas s’imposer des choses sur lesquelles on n’aurait pas pu revenir : en studio, quand l’ingé son faisait son mix final, — il y a évidemment des repères de référence au niveau des volumes —, on mettait la voix à  0dB, mais on tirait toujours une version à +1 dB sur la voix et -1 dB au cas où on en aurait mis trop. Et le +1db permettait, en réécoutant avant la dernière étape, le mastering, de se dire : “Finalement, ça mériterait un peu de voix.” Il y a un virage assez net sur cet album : tout à coup, la voix est redevenue devant » [Communication personnelle de Jean Fauque à Karine Daviet, janvier 2015]

Enfin, l’influence de Léo Ferré se manifestera directement sur la façon de « chanter » la chanson J’ai longtemps contemplé, pour laquelle Alain Bashung assume un mode récitatif proche du murmure.

« Il y a un morceau extrêmement influencé, qu’on a composé en studio, J’ai longtemps contemplé, qui est assez poétique, qu’on a fait avec des chutes de choses qu’on avait. Et Alain, là, pour la première fois, il devient chanteur français. C’est-à-dire que tout à coup, on dirait du Ferré. Comme c’est parlé, ça pourrait être du Gainsbourg, aussi.»[Communication personnelle de Jean Fauque à Karine Daviet, janvier 2015]
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Un dernier petit truc avant de passer au prochain thème : je me suis bien amusé dans cette série à choisir le titre des posts en sélectionnant la phrase la plus drôle, curieuse ou éclairante de chaque chanson. Je me suis dis qu’en les mettant tous bout-à-bout, ça ferait un poème surréaliste tout à fait génial. Et bien pas du tout, c’est nul (et surtout très bancal). Comme quoi le tout est moins que la somme de ses parties, et il ne suffit pas d’écrire n’importe quoi pour être Bashung-Tri-Yann-Charlebois-Roda-gil-Thiéfaine-Rimbaud-Les-Inconnus. Je vous le mets quand même :

Y a un truc qui fait masse
Poissons sanglants en dix orteils
Et surtout mon pot de biscuits

La graisse de mitrailleuse n’est pas la brillantine des dieux
J’ai mal aux globules
L’ombre qui perd son temps à dessiner mon théorème

Je me suis baigné dans le poème de la mer, infusé d’astres et lactescent
Telle est la question sinusoïdale de l’anachorète hypocondriaque
La flemme d’un énergumène n’est qu’un dédale de simagrées

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Y a un truc qui fait masse

Paroles cryptiques 1/9
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À partir d’aujourd’hui, on s’intéresse à ces chansons dont les paroles sont énigmatiques, obscures, cryptiques, hermétiques, cabalistiques, absconses, ésotériques,  voire même incompréhensibles. On commence par un maître du genre, Alain Bashung. Vertige de l’amour. Paroles de Boris Bergman (écoutez-les bien).

Alors, que pensez-vous de la « rouquine carmélite » ? Et saviez-vous que « Dieu avait mis un kilt » ? Bashung s’explique sur sa conception du sens à donner aux paroles de ses chansons (à propos d’un album ultérieur qu’on voit bientôt dans le blog, Chatterton, entièrement coécrit avec Jean Fauque).  Dans Bashung(s), une vie, de Marc Besse :

Je me suis demandé comment l’auditeur pouvait avoir le sentiment que les chansons lui appartiennent sans qu’il les comprenne vraiment. C’est ce que j’ai recherché ensuite : être à la fois juste et vague. Quand j’ai commencé à mélanger ces images, ces impressions, les gens me disaient : “Ça a l’air obscur, hermétique”. C’était justement pour être précis que je faisais ça, je voulais raconter le fond des choses, ce qui vient du ventre et qui passe par la tête et le cœur. On vit une époque compliquée, je raconte cette complexité, ça n’a rien à voir avec l’envie de se cacher. Je crois qu’on peut avoir des doutes intéressants. Ce n’est pas forcément dans les mots eux-mêmes que je trouve cette peinture des sentiments, c’est dans leur mariage, dans le contexte.
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J’ai trouvé la citation dans l’excellent mémoire de Master de Karine Daviet, Alain Bashung, Entre rock et chanson, soutenu en juin 2016 à l’Université Lyon 2. Si vous voulez lire du Karine Daviet, je recommande de suivre cette série jusqu’au bout (on citera son mémoire plus longuement) ou d’aller lire ses chroniques dans Carnet d’Art.

À noter, une curieuse reprise de Vertige de l’Amour, par André Dussolier (en playback) dans On connaît la chanson, d’Alain Resnais.

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Du rock pour dans dix siècles

Les péchés originels du rock français 8/8
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Nous voilà au terme de cette série sur les origines du rock français. Ses faiblesses tiennent-elles à ses origines parodiques ? Peut-être pas, le péché originel a bon dos … difficile à dire. L’affaire est complexe, comme le montrent certains musiciens qui suivent des chemins inattendus avant d’en venir au rock. Par exemple Frank Zappa, ici interviewé alors que Pierre Boulez s’apprêtait  à diriger sa musique.

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Peu de gens savent qu’avant de faire du rock, j’écrivais de la musique de chambre depuis l’âge de 14 ans. Je me suis seulement dirigé vers le rock à 21 ans. Ma passion initiale était la musique contemporaine. Mais personne ne voulait jouer mes partitions. Aux États-Unis, il est très difficile d’être joué. J’ai dû me consacrer au rock pour pouvoir tout simplement faire entendre ma musique.

Frank Zappa, Libération, le 9 janvier 1984
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Pour revenir à la France, il y a d’autres thèmes autour du rock qu’on explorera dans de prochaines séries.  Par exemple, la tradition française que veut que petit à petit, nos artistes « rockeurs » se transforment en chanteurs de variété (on avait déjà noté ça dans le blog, ici). La liste est longue : Johnny Halliday, Eddy Mitchel, Kent, Elli Medeiros, même dans une certaine mesure Bashung.  D’autres parcours sont plus tortueux, comme ceux d’Higelin et Lavilliers, qui commencent comme chanteurs à texte rive gauche, deviennent rockeurs, puis retournent à de la chanson plus classique. Bref, comme dit le proverbe, « En France, tout finit par une chanson », même le rock.

Pour conclure, un chanteur de la plus pure tradition « chanson française » : ce bon Léo Ferré. Lui, il a pris le rock au sérieux (à la fin des années 1960, il n’y avait plus tant de mérite, d’autant qu’entre nous, Léo, il prenait tout au sérieux j’ai l’impression). Il a fait accompagner son poème Le Chien par un groupe de rock français, Zoo.

 

Plutôt réussi, avec ce gros riff qui produit son effet quand il faut (vers 4:00)… En fait, un texte parlé en rythme sur de la musique, ça anticipe peut-être plus le rap que ça ne conclut le rock ? Mais on parlera de rap une autre fois.  Vers 4:40, Ferré dit qu’il faut « mettre Euclide dans une poubelle ». Quelle drôle d’idée. Léo Ferré semble faire allusion aux géométries non euclidiennes, où les droites sont « courbes », ce qui est d’un grand soulagement poétique, parce que les droites droites, et bien elles sont désespérément droites.

Troublante coïncidence, la même année que Le Chien, 1969, le célèbre mathématicien Jean Dieudonné, éminent membre du groupe de mathématiciens Bourbaki, lançait son slogan « À bas Euclide », dont le sens était qu’il fallait enseigner autre chose que de la géométrie aux petits enfants, et aussi peut-être dégager le raisonnement géométrique de l’intuition trompeuse issue des figures. Les nouveaux programmes de maths, les fameuses « maths modernes » s’apprêtaient à débouler dans les écoles, voir ici pour en savoir plus. Ça doit être l’ébullition révolutionnaire qui faisait tout se mélanger (à la même époque, la révolution culturelle chinoise condamnait les « quatre vieilleries »…).  Si cette intrusion de la science dans la chanson vous intéresse, allez donc voir la série de ce blog consacrée aux scientifiques dans la chanson : ici.

Léo Ferré a essayé d’autres genres de musique pour accompagner Le Chien. Une polyphonie de la Renaissance : le motet O vos Omnes, de Tomás Luis de Victoria. Et aussi du piano qui sonne très « musique contemporaine ». Je vous mets tout ça, d’abord Le Chien sur le motet.

Le motet sans les paroles de Ferré (une merveille) :

Et la version qui sonne contemporain. Vers 2:38, Ferré a un « trou », mais il s’en tire bien. Très pro Léo.

 

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