La diva

Ambitus, tessiture et notes extrêmes 11

Nous voilà à la fin de notre voyage au pays de l’ambitus. On a vu de l’aigu extrême, du grave extrême. Et l’idée implicite selon laquelle le meilleur chanteur serait celui ou celle qui a la plus grande étendue vocale. Qu’en serait-il de chanteurs surhumains ou extraterrestres ? Cette possibilité est explorée dans le film Le 5è élément de Luc Besson. Comme l’idée de mesurer la qualité d’une chanteuse par son ambitus n’est pas suffisamment bête pour servir le propos du film, s’y ajoute celle qu’il faut maximiser le nombre de styles musicaux abordés pendant la prestation.

Le rôle de la diva est interprété par Maïwenn, mais elle est doublée par la chanteuse Inva Mula. Le compositeur Éric Serra a volontairement écrit une partition impossible, dont il estimait qu’une chanteuse humaine ne pourrait chanter que 60%. À sa grande surprise, Inva Mula a pu en chanter 85%. Le reste est trafiqué à la console. Voir ici.

Certaines chanteuses s’essayent quand même au défi.

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L’aigu extrême

Ambitus, tessiture et notes extrêmes 10

Comme exemple d’aigu extrême, je vous propose Le matin sur la rivière par la cantatrice Ève Brenner.

Je dirais qu’Ève Brenner n’a pas recours à la voix de sifflet, mais c’est très difficile à décider d’oreille. La cantatrice la plus connue utilisant la voix de sifflet est Mado Robin.

Vous avez peut-être remarqué au long de cette série que je suis beaucoup plus précis dans mes indications de notes ou d’ambitus sur les voix d’homme que sur celles des femmes. Ne voyez là aucun sexisme. C’est juste qu’après quelques années de chorale dans le pupitre des basses, je suis bien plus exercé à lire et entendre les parties graves…

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Grave en musique classique

Ambitus, tessiture et notes extrêmes 9

Vous pensez peut-être qu’en chant classique, prétendument plus exigeant, on va trouver des morceaux avec encore plus d’ambitus, de graves et d’aigus ? En fait non, et pour deux raisons. En chant classique, on prête une grande attention au timbre, ce qui fait qu’on y utilise peu les notes extrêmes, jugées peu esthétiques. Ensuite, le chant classique s’est développé sans amplification, le chanteur doit se faire entendre, ce qui est très difficile dans le grave.

Je vous propose tout de même Les vêpres de Rachmaninov. Ça se termine sur un si bémol. C’est grave, mais on est presque une octave au-dessus du Rainbow of love.

Dans la Messe de Notre-Dame de Guillaume de Machaut par le collectif Grain de la voix, on entend un la (ou peut-être même la bémol) trois lignes sous la clef de fa, c’est ce que je connais de plus grave en classique, mais dites-moi… Vous pouvez entendre la note à 58:55, chantée par Jean-Christophe Brizard.

La Messe de Notre-Dame est le plus ancien chœur à quatre voix dont on ait gardé la partition. Il y a des débats sans fin pour savoir comment retrouver les sonorités d’origine, perdues à jamais. J’aime bien cette version… et sa basse incroyablement basse !

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C’est très grave

Ambitus, tessiture et notes extrêmes 8

Continuons notre voyage au pays des notes extrêmes. On s’intéresse à partir d’aujourd’hui aux notes les plus graves et plus aiguës émises par des chanteurs. Il est temps de faire un point sur la voix. Il n’est pas facile d’en parler, parce que c’est d’un côté l’instrument de musique le plus répandu, puisque presque tout le monde possède une voix. Mais c’est aussi le seul instrument qu’on ne voit jamais fonctionner, puisqu’il est caché dans notre corps.

La voix est produite par le larynx. Deux renflements peuvent y laisser passer l’air ou le bloquer, ce qui provoque une vibration, qui va ensuite résonner dans différentes parties de la tête. Ces renflements sont improprement appelés cordes vocales. Ils n’ont rien à voir avec des cordes, les spécialistes les appellent plutôt plis vocaux. Ils vibrent de différentes manières, selon ce que les experts appellent les quatre mécanismes laryngés : voix craquée, voix de poitrine, voix de tête et voix de sifflet. Plus de détails ici.

La voix de poitrine et la voix de tête sont les plus utilisées. Si vous essayez de chanter du grave à l’aigu, vous devez normalement sentir à un moment ce qu’on appelle le passage, une sorte de bascule, qui change le timbre et correspond physiologiquement à un mode de vibration différent des cordes vocales. C’est le passage de la voix de poitrine à la voix de tête, qu’on a déjà vu dans le yodel.

Les deux autres mécanismes sont plus anecdotiques, mais ils nous intéressent ici, parce qu’ils permettent des notes extrêmes : graves pour la voix craquée, et aiguës pour la voix de sifflet. La voix craquée fait entendre les contacts entre cordes vocales, et donne parfois l’impression de sonner comme un rôt. La voix de sifflet (qu’on a entendu chez Mariah Carey) sonne comme un sifflet justement.

On s’intéresse aujourd’hui au grave. On trouve de nombreuses vidéos sur le web de « note la plus grave jamais chantée », partez à leur recherche si ça vous chante. En ce domaine viril, pas étonnant de trouver des concours de celui qui a « la plus grosse ». Souvent les notes extrêmes sont des sortes de borborygmes, ou de degueulendo. J’ai même vu un chanteur prétendre chanter des notes tellement graves qu’une oreille humaine ne peut pas les entendre, ce qu’on appelle des infrasons, le grand n’importe quoi. Qu’il aille donner des concerts aux éléphants. Si vous ne me croyez pas, allez voir, je vous donne son nom pour faciliter vos recherches, il s’appelle Tim Storms.

À la place, je vous propose le Rainbow of love, un standard de chorales américaines. Le chanteur Ken Turner garde une certaine musicalité même dans le grave extrême qu’il chante en voix craquée. Avis aux amateurs de solfège : sa note la plus grave est un do, cinq lignes sous la clef de fa, le do-zéro en notation américaine, un truc tout à gauche du piano, c’est très exceptionnel (le fa d’Ivan Rebroff dans le billet précédent est une quarte au-dessus, mais lui reste en voix de poitrine il me semble). Rainbow of love, par les Crystal river boys, avec Ken Turner, qui touche le fond vers 4:15.

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Ivan Rebroff

Ambitus, tessiture et notes extrêmes 7

Chez les hommes, la palme de l’ambitus revient peut-être à Ivan Rebroff, chanteur de formation classique, qui n’était pas loin non plus des cinq octaves.

Notez que de même qu’Ali G. évoque Maria Carey comme « grande chanteuse » implicite, les Deschiens font appel à Ivan Rebroff, et à ses prétendues « 7 octaves ! » (c’est plutôt 4 ou 5, ce qui est déjà exceptionnel).

Ce n’est pas une coïncidence si des comiques du monde entier citent des chanteurs à grand ambitus lorsqu’ils ont besoin d’un parangon de grand chanteur. Notons qu’Ali G., rappeur en toc imaginé par Sacha Baron Cohen, vient d’une banlieue bourgeoise et a pour vrai nom Alister Lesly Graham. François Morel (comme personnage des Deschiens) est un petit bourgeois provincial également. Selon la culture bourgeoise (telle qu’implicitement vue par les comiques en tout cas), toute valeur, y compris artistique, doit être quantifiable : la grandeur d’un chanteur se mesure objectivement à son ambitus. On avait déjà vu un phénomène similaire dans la série sur l’esprit d’épicerie et la révolution sexuelle, avec le nombre incroyable de chansons des années 1970 citant explicitement des âges toujours plus jeunes pour des rapports sexuels, comme mesure objective de scandale. Voir ici.

Pour finir, La légende des douze voleurs, par Ivan Rebroff. Notez sur la pochette du disque, le N à l’envers, qui se prononce « i » en russe, et n’a rien à voir avec le « N » de « Ivan » !

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Mariah Carey

Ambitus, tessiture et notes extrêmes 6

Je pense que la chanteuse pop avec le plus grand ambitus est Mariah Carey et ses cinq octaves. Voyez plutôt.

On comprend pourquoi Ali G. demande à David et Victoria Beckham : « Si vous avez un enfant, voulez-vous qu’il soit footballeur comme papa, ou chanteur comme Mariah Carey ? ».

Il y a aussi Georgia Brown, une chanteuse brésilienne impressionnante. Dans l’aigu, elle utilise le registre dit de voix de sifflet, on en reparle.

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Homogénéité du timbre

Ambitus, tessiture et notes extrêmes 5

Vous avez peut-être remarqué dans les billets précédents : les voix de Guy Marchand, Julien Clerc et Balavoine sont très différentes entre le grave et l’aigu, tandis que celle d’Édouard Khil est plus homogène. Ce dernier était un chanteur classique de formation, l’homogénéité du timbre est un critère esthétique très important dans le chant classique.

On retrouve cette qualité chez une chanteuse comme Édith Piaf qui n’avait pas un ambitus exceptionnel, mais un timbre particulièrement homogène. À l’inverse, un manque total d’homogénéité peut être recherché, comme dans le yodel, où le basculement brusque de la voix de tête à la voix de poitrine est un ornement qui signe le genre. Le yodel pâtit d’une image kitsch, mais au service d’un bon blues, ça peut être pas mal. Blue Yodel No 5, par Gene Autry.

Dans d’autres musiques populaires, ou même dans le rock, les passages brusques tête-poitrine sont utilisés. The Cranberries, Zombie.

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Trololo, le tralala du troll

Ambitus, tessiture et notes extrêmes 4

Je suis très heureux d’être enfin revenu à la maison, plus connue sous le nom de Trololo, se répand sur trois octaves. Mais sa célébrité provient plutôt du maniérisme de son interprète Édouard Khil. Les notes les plus aiguës et les plus graves sont vers 1:30.

Vous pouvez télécharger une partition sur le site du département de jazz de l’École de Musique de Villeurbanne. Ici.

Je vous propose aussi Chuncho, par Yma Sumac. Il parait qu’il y a plus de 4 octaves dedans, je n’ai pas le temps de vérifier… C’est le record à ma connaissance.

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L’assassin assassiné

Ambitus, tessiture et notes extrêmes 2

Nous continuons à explorer les chansons ayant un grand ambitus, c’est-à-dire qui recourent à des notes très graves et très aiguës. On l’a vu dans le dernier billet, ce sous-genre tourne rapidement à la pure performance vocale et au kitsch. Pour que ça fonctionne, il faut un bon interprète, et surtout que l’ambitus soit au service du message délivré par la chanson. Dans le SOS d’un terrien en détresse, la phrase « J’ai jamais eu les pieds sur terre » enchaîne deux arpèges qui gravissent deux octaves. Puis le « j’aimerais mieux être un oiseau » continue à gazouiller au-dessus dans le sur-aigu. Ça cartonne, la musique épouse le texte, une vraie réussite. Plus tard, même procédé avec « qui m’attire, qui m’attire, qui m’attire, vers le hauuuuuuut ».

Un autre moyen de mettre un grand ambitus au service d’une chanson est de tirer parti du principe d’équivalence des octaves. Vous avez sûrement tous chanté do-ré-mi-fa-sol-la-si-do. Pourquoi diable la dernière note a-t-elle le même nom que la première, alors que manifestement, on ne chante pas la même chose, puisqu’on est passé de grave à aigu ? C’est parce que physiquement, on est passé d’une onde sonore vibrant à une certaine fréquence (le premier do) à une autre vibrant à la fréquence exactement double (le deuxième do), ce que notre oreille juge d’une certaine manière « équivalent ». L’écart entre le do du début et celui de la fin est appelé octave (parce que dans « do-ré-mi-fa-sol-la-si-do » il y a huit notes).

Donc, quand on chante une mélodie, on peut tout d’un coup monter ou descendre d’une octave. Ça demande un peu d’entrainement, et ça produit un effet bizarre, mais sans fondamentalement « changer la mélodie ». À ma connaissance, le procédé est assez peu utilisé en chanson. Je ne connais qu’un exemple : L’assassin assassiné, de Julien Clerc sur des paroles de Jean-Loup Dabadie.

La chanson commence plutôt dans le grave, puis sur « lisait un livre de Giono » la mélodie saute d’une octave vers le haut, avant de redescendre d’une octave sur « Le matin même … », etc. Les sauts d’octave épousent la pensée de l’auteur, entre calme et révolte. Chanson très réussie contre la peine de mort, écrite et chantée avant son abolition en France. Ci-dessous la version album (sur un montage vidéo abominable, je n’ai rien trouvé d’autre).

En live, une version un peu plus sobre.

Au fait, pour les amateurs de solfège : L’assassin assassiné a un ambitus de deux octaves et une tierce, un peu moins que le SOS d’un Terrien en détresse, mais quand même. À propos du rythme, il y a des mesures de 2/4 au milieu du reste qui en 4/4, pas évident tout ça, on en reparle dans une prochaine série sur le rythme.

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