Citations

La chanson, art majeur ou art mineur, III. Les expressions toute faites chez Brassens 6

On l’a vu dans le dernier billet, Brassens détourne des expressions qui relèvent plutôt de la citation. Dans Corne d’Aurochs, « on a su qu’il était enfant de la patrie » est un emprunt à La Marseillaise. Idem dans La mauvaise herbe avec « le jour de gloire est arrivé ». Dans Le moyenâgeux, « il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark » est transposé « au royaume de truanderie ».

La mauvaise herbe.

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Expressions décortiquées ou diluées

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Parfois Brassens se fait pédagogue : il détaille, décortique ou explique une expression. Dans Embrasse-les tous, l’expression « cœur d’artichaut » est expliquée : « cœur d’artichaut, tu donnes une feuille à tout le monde ». En solfège, inscrire une altération (un dièse ou un bémol) « à la clef » signifie que l’altération est indiquée au début de la portée, près de la clef donc, afin qu’elle s’applique à tout le morceau. Ce qui donne dans Le petit joueur de fluteau « avoir un blason à la clef », « un évêque à la clef », « un manoir à la clef », « du sang bleu à la clef » et « une princesse à la clef ».

Parfois, Brassens dilue les expressions. Dans Tempête dans un bénitier, « scier la branche sur laquelle on est assis » devient :

Ces corbeaux qui scient qui rognent, tranchent
La saine bonne vieille branche,
Da la croix où ils sont perchés

Dans Le modeste, Brassens laisse la bride posée sur l’encolure de sa muse et renonce à toute concision en diluant « mon royaume contre un cheval » dans tout un sizain.

Comme jadis a fait un roi,
Il serait bien fichu je crois,
De donner le trône et le reste
Contre un seul cheval camarguais
Bancal, vieux, borgne fatigué,
C’est un modeste.

Le modeste.

Sur la vidéo, vous pouvez vous amuser à reconnaître le plus de célébrités que vous pouvez : Jacques Martin, Enrico Macias, Guy Bedos, Salvatore Adamo, Mort Shuman, Eddy Mitchell. Et bien sûr, à la contrebasse, Pierre Nicolas.

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Combinaisons

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Brassens aime combiner différentes expressions. Dans Trompettes de la renommée, « dormir comme un loir » et « s’endormir sur ses lauriers » deviennent « sur mon brin de laurier je dormais comme un loir ». Dans Sauf le respect que je vous dois, « atteindre le septième ciel » et « le ciel m’est tombé sur la tête » deviennent « que le septième ciel sur ma pauvre tête retombe ! ». Dans Le boulevard du temps qui passe, « lancer un pavé » (au sens de Mai 68), « la mare aux canards » et « jeter un pavé dans la mare » nous donnent :

Dans la mare de leurs canards
Nous avons lancé goguenards,
Force pavés, quelle tempête.

Dans Mourir pour des idées, la juxtaposition de quatre expressions plus ou moins banales produit les quatre hémistiches de deux alexandrins bien balancés. C’est presque comique comme effet poétique si on y réfléchit.

Mourir pour des idées, c’est le cas de le dire,
C’est leur raison de vivre, ils ne s’en privent pas.

Mourir pour des idées.

 

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Chansons bâties sur une expression

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Certaines chansons de Brassens sont bâties sur une expression, qui sert de chute, de fil conducteur, de refrain ou de moralité. Par exemple La non demande en mariage. Les copains d’abord est bâtie autour de l’expression « Les femmes et les enfants d’abord », expression qu’on retrouve détournée dans Supplique pour être enterré sur la plage de Sète : « sauve qui peut le vin et le pastis d’abord ». Et dans À l’ombre des maris : « À bord du Titanic, quand il a fait naufrage, j’aurais crié ‘les femmes adultères adultères d’abord’ ». Voilà ce qui reste après le naufrage du Brassens : des copains, du vin, du pastis, et des femmes adultères. Voir la série consacrée aux expression venant de la chanson, ici.

La référence est parfois subtile, comme dans Je me suis fait tout petit. L’expression « se passer la corde au cou » (qui signifie se marier) y est discrètement suggérée au dernier couplet . « Qu’on se pende ici, qu’on se pende ailleurs, s’il faut se pendre ». Si on y prête attention, on comprend donc tout à la fin que la chanson parle de mariage.

On trouve dans quelques chansons d’autres exemples d’expressions suggérées sans apparaître explicitement. Dans Embrasse-les tous, « jamais moulin n’avait été autant fréquenté » vient de l’expression « entrer comme dans un moulin » et « tes guilledou » vient de « courir le guilledou ». Dans Grand-père, « les quatre planches d’un mort » vient de « entre quatre planches ». Et dans La ronde des jurons, « les charretiers ont un langage châtié » vient évidemment de « jurer comme un charretier ».

La ronde des jurons.

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Syllepses de sens

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Le procédé le plus original de Brassens est le détournement de nombreuses expressions par le truchement de syllepses de sens. Cette figure de style consiste à utiliser simultanément un mot dans son sens propre et dans son sens figuré.

Par exemple, dans Le fossoyeur, « avoir une figure d’enterrement » s’applique à quelqu’un qui assiste vraiment à des enterrements. Dans Auprès de mon arbre, les expressions « être fait du même bois » et « vieille branche » s’appliquent à un arbre, « le nez au milieu de la figure » s’applique à un nez et à une figure, et « nom d’une pipe » s’applique à une pipe, il fallait y penser. Dans Les funérailles d’antan, l’expression « rouler à tombeau ouvert » s’applique à un corbillard. Dans Jeanne, l’expression « se ressembler comme deux gouttes d’eau » s’applique à de l’eau. Dans Je rejoindrai ma belle, l’expression « couper les ponts » fait vraiment référence à un pont qui est vraiment coupé. Dans La tondue, « les coupeurs de cheveux en quatre » coupent vraiment des cheveux (mais pas en quatre, soit).

Dans La non demande en mariage, Vénus « perd son latin », elle qui devait sans doute le parler couramment. Dans Le grand chêne, l’expression « rester de bois » s’applique à un chêne. Brassens souligne même la syllepse pour ceux qui n’auraient pas saisi : « Et bien qu’il fût de bois (les chênes c’est courant) ». Dans Venus callipyge, le proverbe « la loi est dure, mais c’est la loi » s’applique à la loi de l’apesanteur. Dans La messe au pendu, « gibier de potence » désigne vraiment un pendu. Dans Tonton Nestor, Jeannette soufflette un enfant de chœur qui « par bonheur avait une tête à claques ». La tête à claques s’en prend donc vraiment une. Tête à claques qui devient d’ailleurs « fesse à claques » dans Les quat’zarts. La syllepse poétise dans Saturne : « Le temps tue le temps comme il peut ». Dans Sauf le respect que je vous dois, elle se fait grivoise : « les poètes galants lèchent le cul d’Aphrodite ». Dans La complainte des filles de joie, l’expression « fils de pute » est implicite à la toute fin de la chanson, et désigne l’enfant véritable d’une prostituée authentique (quoiqu’hypothétique) :

Il s’en fallut de peu mon cher
Que cette putain ne fut ta mère

Je vous passe Auprès de mon arbre, chanson qui contient mes syllepses préférées.

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Poncifs à l’envers

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Voici notre troisième série consacrée à la grande question : la chanson est-elle un art majeur ou un mineur ? On revient sur l’usage immodéré que la chanson fait du poncif, signe indiscutable d’art mineur. Et on s’intéresse dans toute cette série au seul cas de Georges Brassens. Ceci ne fera pas du tout avancer le débat, mais mon but étant de ne parvenir à aucune réponse, c’est la bonne approche.

Peu d’auteurs de chansons ont pu prétendre comme Brassens au titre mythique de poète, certificat indiscutable d’art majeur. Il a reçu le grand prix de poésie de l’Académie Française en 1967, ce qui causa une controverse à l’époque, voir le site de l’Amandier qui rassemble à ce sujet des documents très intéressants, ici.

Pourtant, à l’instar de Brel, Brassens ne revendiquait pas le titre de poète, et je pense qu’il ne faut pas voir là une coquetterie. Il savait la différence entre une poésie et une chanson, voir sa réponse à la question « êtes-vous poète », c’est vers 8:00 dans la vidéo suivante.

Je vous renvoie aussi aux pages que Bertrand Dicale consacre dans Brassens ? au véritable charcutage auquel se livrait Brassens pour adapter Victor Hugo : des dizaines de strophes caviardées, des mots changés par ci par là. Il transformait des poésies en chansons. En d’autres temps, s’il y avait eu un public pour ça, peut-être aurait-il essayé le chemin inverse ?

Dans ses paroles, Brassens utilisait des tics typiques de la chanson. Dans Corne d’Aurochs il écrit 52 fois « ô gué ». Je parie que Rimbaud ou Ronsard n’auraient pas fait ça. Il écrit « tralala » dans La mauvaise herbe. Est-ce qu’un poète a jamais écrit « tralala » ? Et puis imaginez le texte du GoriIle au milieu d’un recueil de Baudelaire, ça ferait tâche franchement.

Pourtant Brassens travaillait ses textes jusqu’à la perfection, ou jusqu’à son idée de la perfection. Comment traitait-il le poncif ? En bon auteur de chansons, il devait offrir cette accroche facile à son public, mais en artiste ambitieux, il devait s’en défier. Brassens a résolu cette équation impossible en inventant un mode spécial d’usage des expressions toute faites : les utiliser systématiquement, mais sous une forme surprenante, retournée ou détournée. Brassens est le maître de l’expression toute faite détournée. Avec son art de la mélodie, c’est selon moi la clef d’un des mystères de son succès : comment pouvait-il parler à chacun dans une écriture aussi classique et parfois compliquée ?

Je vous propose une exploration raisonnée et aussi exhaustive qu’il m’a été possible des expressions toute faites chez Brassens : il y a plusieurs dizaines d’exemple. Allez, au boulot.

Tout d’abord, Brassens utilise souvent des expressions toute faites à l’envers. Dans La mauvaise réputation « tous les chemins mènent à Rome » devient « en suivant les ch´mins qui n´mènent pas à Rome ». Dans Le fossoyeur : « prendre la vie comme elle vient » devient « prendre la mort comme elle vient ». Dans La guerre de 14-18 « un coup d’épée dans l’eau » devient « Je sais que les guerriers de Sparte / Plantaient pas leurs épées dans l’eau ». Dans La non demande en mariage, le titre et le refrain sont des expressions classiques prises à l’envers : « demande en mariage », et « demander la main ». Dans L’orage, « parler de la pluie et du beau temps » ne devient qu’à moitié négative : « Parlez-moi de la pluie et non pas du beau temps ».

Une inversion discrète donne parfois du relief au propos. Dans La ronde des jurons, « par-ci, par-là » est retournée : « jurant par-là, jurant par-ci ». Dans Les croquants, « mettre la main dessus » devient « mettre la main dessous », ce qui, appliquée à une « pucelle », est assez graveleux si on y réfléchit. Mais digne cependant (quant à l’écriture).

Les croquants.

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Au revoir Michel Magne

Avec Michel Magne (et accessoirement Jean Yanne) 7/7
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Dernier billet sur Michel Magne, avec un bel extrait de sa musique atonale. Mémoire d’un trou.

Et une composition de facture classique, le Requiem des barricades, composé par Michel Magne pour le film Les misérables, quelques mois avant son suicide, consécutif à la faillite de son studio. Au revoir monsieur Magne.

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Miracle : Jésus a dit ce qu’il n’a pas dit

Avec Michel Magne (et accessoirement Jean Yanne) 5/7
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Aujourd’hui, la chanson de Jésus, Alleluia, pour le film Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. Belles paroles de Jean Yanne et gentille musique de Michel Magne.

Le générique de fin, avec la chanson titre.

Bon, je viens de relire les quatre Évangiles, Jésus n’a jamais dit que tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. Je vais de ce pas boire un demi biafrai pour y réfléchir. Encore quelques extraits de ce film d’époque.

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Le pétrole

Avec Michel Magne (et accessoirement Jean Yanne) 4/7
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Toujours pour un film de Jean Yanne, Moi y’en a vouloir des sous, Michel Magne compose la musique de Pétrole pop. Voix érotique et gamme orientalisante, je vous laisse déguster cette plaisante bizarrerie.

Reprise par Les Brigitte.

 

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