Léo Ferré, merde au poncif

La chanson, art majeur ou art mineur II. Du poncif en chanson, 10

On a vu que Brel, Barbara, ou même à sa manière Gainsbourg, ne revendiquaient pas le titre de poète. C’est aussi le cas de Brassens, on voit ça dans la prochaine série. Souchon ou Delerm, on ne leur pose même pas la question, les pauvres petits. Majeur ou mineur, on ne sait pas, mais la chanson serait en tout cas un art modeste. Heureusement qu’elle a eu ses mégalomanes, comme Léo Ferré, seul donc de la clique des Grands-de-la-Chanson à se revendiquer poète haut et fort.

Dans son écriture riche, parfois hermétique (voir ici), il renonce souvent au poncif, c’est la moindre des choses pour un poète. On a déjà observé dans le blog qu’il prend le contre-pied du décor brélien d’Amsterdam dans Rotterdam, voir ici.  Quand il s’abaisse à chanter un thème banal, comme « avoir vingt ans », il s’efforce d’inventer un machin nouveau par ligne. Écoutez bien. Bravo monsieur Ferré, à vous tout seul vous sauvez la chanson du naufrage dans la phrase toute faite. Vingt ans.

Un beau reportage sur la célèbre photo où l’on voit Brassens, Brel et Ferré. Écoutez bien vers 8:00, on leur demande s’ils sont poètes.

Vous pouvez aussi écouter Les poètes.

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Les hyper-poncifs de Vincent Delerm

La chanson, art majeur ou art mineur II. Du poncif en chanson, 9

Après les méta-poncifs d’Alain Souchon, Vincent Delerm invente les hyper-poncifs, avec par exemple la banalité radicale d’une phrase aussi bête que « on n’a rien compris au sujet », mille fois rabâchée par des milliers d’élèves, si peu poétique qu’elle en produit même un effet de surprise… surtout quand elle est enchâssée dans une musique plus écrite qu’il n’y parait. Essayez de chanter Les filles de 1973 sous la douche juste pour voir…

Puisque je parle musique, notez la parenté de la chanson du jour avec les musiques de film de François de Roubaix :

Dans Fanny Ardant et moi, Delerm joue avec les poncifs en adossant l’un contre l’autre deux mythes incompatibles. D’un côté, la grande artiste, fatalement vouée à un romantisme élitiste. De l’autre, la vie de couple forcément minable de tout un chacun.

À propos, et si toutes ces histoires d’art majeur/mineur n’étaient qu’affaires de goût ? Réponse définitive dans Les gouts musicaux, sketch de Vincent Delerm.

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Les méta-poncifs d’Alain Souchon

La chanson, art majeur ou art mineur II. Du poncif en chanson, 8

« L’argent est un bon serviteur et un mauvais maitre », dit le proverbe. Il en va de même de l’expression toute faite en chanson. Si l’auteur en sort une de son porte-feuille de temps en temps pour en faire un usage surprenant, voilà le poncif devenu son esclave. Mais si le poncif le mène par le bout du stylo, sa chanson ne sera que variétoche…

Voyez Alain Souchon, grand maitre ès décalage subtil. Il donne de nouvelles couleurs à une expression pourtant déjà bien usée par la Chanson : « la vie en rose ». Foule sentimentale.

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Barbara

La chanson, art majeur ou art mineur II. Du poncif en chanson, 7

Dans cette série sur les poncifs, je trouve le cas de Barbara particulièrement intéressant. De tous les « grands » de la chanson, elle est sans doute celle qui abuse le plus du poncif. Elle parvient d’ailleurs à caser deux de ses chansons dans l’énigme ART (voir ici). Quand on essaye de jouer ses musiques à la guitare, on découvre que plusieurs sont bâties sur les mêmes suites d’accords convenues. Bien plus que celles de collègues à elle dont on critique volontiers les musiques. Par exemple, Brassens, ou même des compositrices rangés dans la « variété » et pas dans la chanson « de qualité », ne me demandez pas pourquoi. Je pense à Véronique Sanson.

Dans ses paroles, Barbara n’a pas de complexe : amour rime avec toujours, tout coule facilement. Dans Pierre, des phrases d’une poétique cul-cul frisant le mauvais gout, telles que « Oh mon dieu que c’est joli la pluie », côtoient une écriture tout en platitude :

Tiens il faut que je lui dise
Que le toit de la remise
A fuit
Il faut qu’il rentre du bois
Car il commence à faire froid
Ici

C’est pas du Mallarmé (heureusement en fait, j’aime pas du tout Mallarmé). Mais les vers de sept pieds sont rythmés par leurs consonnes. Ceux de deux pieds expirent au contraire des sonorités suaves. Sur une musique assez banale pour se faire oublier, placé rubato, avec la clarinette de Michel Portal au contre-chant et une voix discrètement entrecoupée de soupirs, ça produit son effet. La platitude même des mots laisse finalement entendre qu’ils sont sans importance, en cette circonstance. C’est de la belle chanson, l’une des plus belles qui soit à mon goût. Pierre.

Barbara ne prétendait nullement être poétesse. Dans ses interviews, elle expliquait qu’elle ne comprenait pas pourquoi on la rangeait dans la catégorie des chanteuses intellectuelles. C’est vrai que pour avoir écrit « il pleut… », « donne-moi la main », « un matin ou peut-être une nuit », etc, c’est étrange comme classification.

Quel est le secret de son art, qui manie le poncif sans s’affadir ? Prenons un autre exemple, dans Göttingen : « les enfants sont les mêmes à Paris ou à Göttingen ». Le poncif est éculé, on se croirait dans une chanson de scout écrite au presbytère. Mais chanté par Barbara, ceci prend un relief spécial : elle a échappé à l’extermination pendant la seconde guerre mondiale, elle a vraiment été chanter à Göttingen, où elle a vraiment rencontré des enfants allemands, qui étaient sans doute vraiment blonds. « Les enfants sont les mêmes à Paris ou à Göttingen » donc, ça n’a rien à voir avec une phrase vidée de son sens du genre « si tous les enfants du monde voulaient se donner la main », « heureux les pauvres d’esprit », etc.

On peut multiplier les exemples dans le répertoire de Barbara : l’inceste chanté et vécu, la mort de son père à Nantes. Tout est vrai, il n’y a pas eu de besoin de la presse people pour que son public le ressente. Barbara est une entité globale : sa vie, ses textes, ses musiques et ses interprétations ne font qu’un. Il y a de nombreux exemples de ces artistes-personnages dans la chanson : plus ou moins fabriqués par l’industrie du loisir, fantasmés par le public, parfois au corps défendant de l’artiste. Dans des rôles très variés : Mylène Farmer, Johnny, Renaud, Marilyn Monroe, Brassens d’une certaine manière… Si on remonte dans le temps, Eugénie Buffet, peut-être l’inventeuse du personnage en chanson, avec son rôle de la pierreuse (voir ici). Et encore avant Béranger. L’originalité de Barbara dans cette tradition, c’est qu’elle résiste à l’examen : le personnage fantasmé est curieusement proche de la vraie Barbara, sans qu’on sache si l’une s’est efforcée de ressembler à l’autre.

Allez donc voir la vidéo d’Agnès Gayraud, sur la musique pop (qui n’est pas exactement la chanson, mais la recoupe en grande partie). Le passage vers la fin, sur Nina Simone, n’est pas sans rapport avec ce que je raconte aujourd’hui.

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Serge Gainsbourg

La chanson, art majeur ou art mineur II. Du poncif en chanson, 6

Passons à Serge Gainsbourg. Puisqu’on parle de poncif, puisque la question qui nous occupe est elle-même un poncif, je me dois de passer le poncif de ce poncif, la célèbre altercation de Gainsbourg avec Guy Béart.

Donc, Gainsbourg considérait les chansons comme de l’art mineur. Sauf les siennes. Nous voilà bien avancés… Il propose tout de même un critère simple de classification des arts : la nécessité d’une initiation pour les arts majeurs. Ainsi, selon cette théorie, l’artiste majeur Rimbaud aurait longuement étudié la versification avant d’écrire des chefs-d’œuvre à l’âge de quinze ans. Tandis que l’artiste mineur Brassens aurait pondu ses chansonnettes sans rien lire du tout avant… Bon, ça ne marche pas du tout cette théorie. Toujours est-il que Gainsbourg était un auteur exigeant, on l’a déjà noté dans la toute première série de ce blog, voir ici. Et il avait la dent dure pour les collègues, comme Michel Berger, dont il critiquait les rimes faciles en « é ».

D’accord mais qu’en est-il du poncif dans les chansons de Gainsbourg ? Je dirais que Gainsbourg avait un rapport décontracté au poncif. Artiste revendiquant la recherche du succès, il en usait sans complexe, mais sans que ça soit une facilité. Il a par exemple inventé la « chanson liste », inventaire-à-la-Prévert, ou à la Perec, perfectionnant la poétique du banal inaugurée en chanson par Vian et qu’on retrouvera chez Souchon ou Delerm et bien d’autres. On a déjà évoqué dans le blog Ford Mustang ici, il y a aussi Les petits papiers. Par Marie-Paule Belle (qui fait son entrée dans le Jardin au 708è billet …).

Tout à l’autre bout de sa longue carrière : You’re under arrest, qui combine catalogue d’images toute faites sur « le Bronx » et innovations (mélange de rap et de chanson, recette promise à un bel avenir).

Je vous propose encore Du jazz dans le ravin, qui ressasse plusieurs mythes.

Notez la référence à une sorte de poncif, qu’on retrouve dans le cinéma : l’accident sur la route de la Corniche, mis en pratique quelques années plus tard par Grace de Monaco. Aussi invoqué par Souchon. La ballade de Jim.

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De la cheville (chez Vian)

La chanson, art majeur ou art mineur II. Du poncif en chanson, 5

Boris Vian mérite bien un deuxième billet. Il est l’auteur de chansons qui fait l’usage le plus éhonté des chevilles. Une cheville est un petit mot qu’on ajoute pour que le nombre de pieds du vers tombe juste, mais qui n’apporte aucune signification ni aucune expressivité. C’est une variante du poncif, en ce sens qu’il s’agit d’une facilité, et donc d’un certificat objectif d’art mineur ! Exemple dans Le cinématographe :

Maintenant ce n’est plus mon papa
Qui m’accompagne au cinéma
Car il plante ses choux
Là-bas pas loin de Saint-Cucufa
Mais j’ai rencontré une Dalila,
Une drôle de môme, une fille comme ça,
Elle adore aller le mercredi dans les cinémas.

« Une fille », 2 pieds, ne va pas, alors va pour « une Dalila », 4 pieds. Au fait, c’est quoi une Dalila ? Et puis, c’est quoi une fille « comme ça » ? À l’époque de Vian, on allait au cinéma plutôt le jeudi ou le samedi. Mais va pour le mercredi : trois pieds, trois consonnes occlusives qui percutent, pourquoi s’en priver ? Qu’est qu’on s’en fiche d’ailleurs, la Poésie Française s’en remettra bien. Et qu’est-ce que Saint-Cucufa vient faire là-dedans ? Etc, en fait, il y a tellement de chevilles dans ce passage, qu’il devient difficile de les identifier.

Le cinématographe, de Boris Vian, avec une vidéo de playmobils.

Évidemment, mesurer la qualité d’une poésie comme inversement proportionnel au nombre de ses chevilles, c’est assez mesquin et petit-bourgeois. Au XIXè siècle, passe encore…  J’aime bien ce qu’écrivait Borges sur la cheville :

Il n’y pas de versificateur, pour occasionnel et nul qu’il soit, qui n’ait ciselé (ce verbe figure d’ordinaire dans son langage) son sonnet parfait, monument minuscule qui veille sur son immortalité possible, et que les nouveautés et les outrages du temps devront respecter. Il s’agit d’un sonnet généralement sans chevilles, car il est tout entier cheville : c’est-à-dire résidu, inutilité.

On a fini avec Boris Vian, mais on continue la série avec d’autres grands auteurs. Sur Le déserteur, vous pouvez lire un court billet chez Crapauds et Rossignols, ici.

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Boris Vian, l’anti-poncif

La chanson, art majeur ou art mineur II. Du poncif en chanson, 4

Les amis de Crapauds et Rossignols réagissent à ma série, voir ici. Ils ne sont pas d’accord… ça tombe bien, moi non plus.  Je continue donc malgré tout, car la verve du rossignol n’atteint pas le blanc crapaud 🙂

Nous continuons donc d’explorer le rapport que les grands paroliers entretiennent avec le poncif. Aujourd’hui, Boris Vian. Voilà bien un auteur-compositeur interprète qui s’est frotté aux arts majeurs : écriture de romans, musique savante (le jazz). Voire même, en considérant l’ingénieur Vian et en se référant aux classifications anciennes de l’art, à l’arithmétique, l’astronomie, etc. Étudier ses chansons et leur rapport au poncif, voilà qui nous plongera à coup sûr dans la chanson-art-majeur.

Pourtant, une difficulté survient à l’étude de ses paroles : elles sont mal écrites, ce qui est bizarre pour de l’art. Avant d’en donner des exemples, en voici un indice : l’existence de variantes. Le déserteur a deux fins (voir ici). Le cas est particulier, mais il n’est pas isolé. Pour certaines chansons, il y a des versions complètement différentes de couplets entiers, un vrai bric-à-brac. La java des bombes atomiques a plusieurs versions (impossible de les retrouver, si quelqu’un peut m’aider). Le cinématographe possède deux fins (une au masculin, l’autre au féminin). Si vous changez un seul mot d’une strophe de Brassens, presque à coup sûr, vous l’affaiblissez. Vian, non, c’est malléable. Ses chansons écrites dans l’urgence de sa courte vie ne sont pas figées par le polissage.

Passons aux exemples. Dans La complainte du progrès, on entend « Maintenant c’est plus pareil, ça change ça change ». Style nul, même dans un slogan publicitaire on n’oserait pas. Ensuite, « frigidaire » rime avec « scooter », absurdité phonétique. Quant à « Gudule », Vian le fait rimer avec « embrasser », c’était pourtant pas compliqué de trouver une rime plus riche. Écoutez la chanson, et délectez-vous du beau clip sur youtube, avec notamment des extraits de films de Jacques Tati.

D’accord, c’est peut-être plaisant, nul ou génial, comme il vous plaira, mais c’est sûrement mal écrit. Comment définir l’écriture de Vian ? Il ne renonce pas à la rime et, en bon auteur de chanson, il est attentif à la manière dont le rythme des consonnes épouse la musique. À part ça, il envoie à la poubelle métaphore, jolie tournure, métrique savante, mot juste, mot rare, le pair, l’impair, la musique-avant-toute-chose, les enjambements, tout ce vieux fatras qu’on appelle Poésie Française, dans lequel Brassens et quelques autres puisent et versent comme à la brocante. Ça plait ou pas, mais après des décennies de révolution dans les arts plastiques et la littérature, ce serait un contre-sens d’attendre de la chanson-art-majeur des poésies tournées comme au temps jadis.

On peut interpréter le style de Vian de bien des manières. Ses paroles ont quelque chose de l’improvisation. Elles sont malléables, comme écrites vite et comme par amusement et par n’importe qui. Vian renouerait-il avec la tradition ancestrale du timbre et de la chanson d’actualité, refondue dans une pratique issue du jazz, l’improvisation sur un standard ? Peut-être. Son écriture est sûrement pionnière : simple et sans fioriture. Contrepartie populaire et pataphysicienne des recherches formelles de Francis Ponge, elle ouvre la route à Gainsbourg, Souchon, Delerm…

Mais qu’en est-il du poncif ? Vian en fait très peu usage. Quand il chante dans Le cinématographe « Belle, belle, belle, belle comme le jour / Blonde, blonde, blonde, blonde comme l’amour », ça n’a rien à voir avec Claude François qui chante « Belles, belles, belles comme le jour / Belles, belles, belles, comme l’amour » dans Belles, belles, belles. Vian chante au second degré, il parle de ce que le public voit projeté sur un écran. Et puis « blonde comme l’amour », c’est curieux franchement, ça parle du poncif sans en être un si vous me suivez.

On avait déjà remarqué l’absence des poncifs habituels sur le « savant » dans La java des bombes atomiques (voir la série sur les scientifiques dans la chanson, ici). Cet aspect de l’écriture de Vian est remarquable : tout plat et mal écrit que ça soit, il n’y a pas de formule poétique toute faite ni de rime automatique. En cela, elle n’est pas si « facile » qu’elle peut le paraître.  Comment Vian fait-il alors pour nous faire entendre la chose déjà entendue, à laquelle on s’accroche pour digérer ses textes sans effort ? La chose déjà entendue, je pense que c’est la langue elle-même. Une langue de tout le monde qui, sans exclure l’invention, use de tournures banales. Il n’y a pour autant pas de recherche d’une couleur populaire, pas de cet argot érudit qui encombre la chanson réaliste et jusqu’à Renaud ou Pierre Perret. Pas de parlé « authentique » déniché par je ne sais quel folkloriste…

La langue Vian est plate, réaliste, et je la rapproche du néo-français de son ami Raymond Queneau. Le néo-français était un projet global pour remplacer le français écrit qui allait selon Queneau devenir une langue morte. À la manière des écrivains de la Renaissance, il projetait d’extraire de la langue réellement parlée une nouvelle grammaire et une orthographe vernaculaire. Queneau a mis en pratique son projet dans ses œuvres, mais cela a été interprété par le public et la critique comme un exercice de style, adieu Néo-Français.

À propos, Raymond Queneau a aussi écrit des chansons. Si tu t’imagines, sur une musique de Joseph Kosma, par Juliette Gréco.

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Brel et le poncif

La chanson, art majeur ou art mineur II. Du poncif en chanson, 3

On peut imaginer un bon roman ou une bonne poésie sans aucune image toute faite. C’est même une condition nécessaire diront certains. Mais une chanson ? Ça n’irait pas, ce ne serait plus une chanson. Elle doit être comprise de tous en quelques minutes seulement, et ce dès la première écoute. Ça ne peut marcher que si l’auditeur en connaît déjà quelque chose. Le mieux, c’est encore qu’il la connaisse par cœur. Mais il est malaisé d’écrire une chanson que le public connaisse d’emblée par cœur… À défaut, l’écriture doit recourir à des phrases toute faites, des idées convenues, divers poncifs mélodiques ou harmoniques, le contraire de l’art donc. On l’a vu avec la musique dans les deux billets précédents. On aborde maintenant les paroles.

La variété de bas étage se vautre évidemment dans le poncif sans aucune retenue, réécoutez Frank Michael dans la dernière série par exemple. Mais quand on analyse un peu la chanson à prétentions artistiques, dite « de qualité », ou poétique, on découvre que plusieurs grands paroliers entretiennent un rapport original au poncif. Par exemple Georges Brassens truffait ses chansons d’expressions toute faites, mais qu’il détournait ou retournait avec humour et originalité. Ceci fera l’objet d’une série à part (très bientôt). Pour ce premier tour d’horizon, on commence par Brel.

Jacques Brel n’avait pas de prétention à la poésie, ou du moins le prétendait-il. À la RTB en 1971 :

Si je lisais chaque soir Rimbaud, Baudelaire et Verlaine, si j’écoutais sans cesse Ravel, Fauré et Debussy, je n’écrirais plus une note, plus un mot. Quand je lis Baudelaire, je comprends tout ce que j’ai raté.

Quand on lui demandait pourquoi il ne se considérait pas comme un poète, il répondait « parce que je n’y crois pas » (on comprend sa fascination pour le parangon de qui-y-croit : Don Quichotte…).

Jacques Brel a pourtant développé une écriture originale et efficace, en renonçant quasiment à la métaphore pour se jeter tout entier dans les bras de cette figure de style du quotidien : la métonymie. On reparlera de ça dans une autre série, c’est hors-sujet aujourd’hui. Retenons que son écriture utilise assez peu la phrase toute faite ou la rime facile. Du côté de la musique, ses premières chansons, assez banalement composées à la guitare sur des suites d’accords qui viennent toute seules, ont laissé place à des compositions plus savantes de François Rauber ou Gérard Jouannest.

Dans ses textes, pour bénéficier des avantages du poncif (accrocher l’auditeur) sans en payer le prix, Brel recourt souvent à un procédé qu’on a aussi vu chez le parolier Pierre Delanoë : placer ses chansons dans un arrière-plan géographique convenu, qui permet à l’auditeur de s’y retrouver. Mais chez Delanoë, cet arrière-plan est le miroir exact des idées toute faites de l’époque, voir la série qu’on lui a consacré, ici. Tandis que chez Brel, il est déformé pas ses obsessions (femmes, aventure, vieillesse, etc), en bref, brelisé. Voir la série qu’on a consacrée à la géographie brélienne. Ici.

Plus belle illustration, Mon enfance.

Autodérision géographique dans Knokke-le-Zoute tango.

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Yesterday

La chanson, art majeur ou art mineur II. Du poncif en chanson, 1

Voici donc notre deuxième série sur le thème de l’année : la chanson est-elle un art majeur ou un art mineur ? Tout d’abord, il faudrait s’entendre sur la définition des termes. Sans tomber dans le piège d’une définition a posteriori, construite à dessein pour faire pencher la réponse d’un côté ou de l’autre, évidemment …

Les plus anciennes occurences des expressions « art majeur » et « art mineur » ne sont pas très éclairantes. Elles remontent à une époque où « art » désignait des savoir-faire dont les corporations étaient appelés « arti » dans l’Italie médiévale. Certaines corporations étaient « majeures » telles les fourreurs ou les notaires, d’autres « mineures » comme les serruriers. Alors, un chanteur ressemble-t-il plus à un notaire ou à un serrurier ?

La distinction entre art majeur et art mineur telle qu’on la comprend aujourd’hui remonte plutôt à une autre classification médiévale des arts, entre arts libéraux et arts mécaniques. Les arts libéraux étaient abstraits (musique, astronomie, rhétorique, …), tandis que les arts mécaniques transformaient la matière (peinture, sculpture…) et étaient donc moins nobles. Mais ceci ne nous dit pas si Patrick Topalov vaut autant que Charles Baudelaire.

Plusieurs grands philosophes ont proposé des classifications des arts, tel Kant ou Hegel, mais je n’ai trouvé aucune trace chez les bons auteurs d’une classification binaire aussi simpliste que majeur/mineur. Ce débat est sans doute cantonné aux conversations de bistrots plus ou moins médiatisées, dont vous êtes en train de lire un bon exemple.

Du reste, la question n’a vraiment de sens que dans notre monde désacralisé, où l’Artiste fait l’objet d’une sorte de culte des saints de substitution. Sans ce Panthéon implicite, quel besoin y aurait-il de tracer une frontière garantissant que Jean-Sébastien Bach est d’une nature essentiellement différente de Didier Barbelivien ? À quoi cela servirait-il ? On entend bien la différence entre les deux sans estampille, non ? Mais ce monde désacralisé, c’est le nôtre, alors allons-y.

Pour en savoir plus, je vous propose un point d’entrée, un peu scolaire, ici, et puis l’épisode de l’émission Les chemins de la philosophie, d’Adèle Van Reeth, consacrée au livre d’Agnès Gayraud, Dialectique de la Pop Musique. En réécoute ici.

Pour cette deuxième série, je vais me restreindre à l’exploration d’une constatation toute simple : la méfiance du grand art à l’encontre de la banalité. Le grand écrivain fuit la phrase toute faite, l’idée reçue, la rime facile. Le grand compositeur exècre la ritournelle. Bref, le poncif : voilà la signature certaine de l’art mineur. Or, on le sait bien, la chanson est un art du poncif. On l’a vu dans la première série : dans les paroles, amour rime avec toujours. Et si possible, les yeux sont bleus, les filles belles comme le jour, etc, etc. La mélodie quant à elle se doit d’être assez banale pour être retenue, chantée par tous, voire même pour se faire oublier.

On raconte souvent cette histoire pour attester le génie de Paul Mc Cartney. Il se réveille un matin avec une musique dans la tête, un truc qu’il est sûr d’avoir déjà entendu. Il le chante à tout le monde. Mais non, personne ne connaît, il l’a bien inventé. C’est Yesterday. Son génie n’est pas dans l’originalité de l’invention, mais au contraire dans sa banalité, dans la création de ce que tout le monde croit connaître déjà. De Ravel ou Debussy, on dirait plutôt qu’ils ont composé ce que personne n’avait jamais entendu… L’art de la chanson est donc peut-être mineur, mais son chemin est étroit : comment inventer ce qui n’est pas nouveau ?

Yesterday est peut-être la plus grande chanson de tous les temps : la plus reprise (plus de 3000 reprises répertoriées), la plus diffusée en radio. Il parait qu’à chaque instant sur Terre, il y a au moins une radio quelque part qui diffuse Yesterday. Voir la page wikipedia consacrée à cette chanson, ici.

Je vous propose quelques reprises que j’aime bien. Par Marvin Gaye.

Par Nicotine, un groupe japonais (et non pas le groupe indien de métal).

On passe au bizarre. Au bloc, pendant l’opération de son cerveau, cœur sensible s’abstenir de cliquer. Ici.

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