Groupe d’automorphismes des chansons

Mathématiques et chansons 25

Il y a 100 ans jour pour jour naissait Georges Brassens. On va apprendre aujourd’hui pourquoi certaines de ses chansons sont plus difficiles à mémoriser que d’autres grâce à une belle notion issue de l’algèbre : le groupe des automorphismes d’une structure. Je n’en donnerai pas la définition générale et me limiterai à sa définition en chanson : l’ensemble de toutes les permutations des mots d’une chanson qui redonnent une chanson à peu près équivalente dans sa signification, son phrasé, etc.

Un bon exemple est Bécassine de Georges Brassens.

Je suis obligé de donner l’intégralité des paroles, ou presque :

1
Un champ de blé prenait racine
Sous la coiffe de Bécassine
Ceux qui cherchaient la toison d’or
Ailleurs avaient bigrement tort

Tous les seigneurs du voisinage
Les gros bonnets, grands personnages
Rêvaient de joindre à leur blason
Une boucle de sa toison

Un champ de blé prenait racine
Sous la coiffe de Bécassine

C’est une espèce de robin
N’ayant pas l’ombre d’un lopin
Qu’elle laissa pendre, vainqueur
Au bout de ses accroche-cœurs

C’est une sorte de manant
Un amoureux du tout-venant
Qui pourra chanter la chanson
Des blés d’or en toute saison

Et jusqu’à l’heure du trépas
Si le diable s’en mêle pas

              2

Au fond des yeux de Bécassine
Deux pervenches prenaient racine
Si belles que Sémiramis
Ne s’en est jamais bien remise

Et les grands noms à majuscules
Les Cupidons à particules
Auraient cédé tous leurs acquêts
En échange de ce bouquet

Au fond des yeux de Bécassine
Deux pervenches prenaient racine

C’est une espèce de gredin
N’ayant pas l’ombre d’un jardin
Un soupirant de rien du tout
Qui lui fit faire les yeux doux

C’est une sorte de manant
Un amoureux du tout-venant
Qui pourra chanter la chanson
Des fleurs bleues en toute saison
Et jusqu’à l’heure du trépas
Si le diable s’en mêle pas

                3

À sa bouche, deux belles guignes
Deux cerises tout à fait dignes
Tout à fait dignes du panier
De madame de Sévigné

Les hobereaux, les gentillâtres
Tombés tous fous d’elle, idolâtres
Auraient bien mis leur bourse à plat
Pour s’offrir ces deux guignes-là
Tout à fait dignes du panier
De madame de Sévigné

C’est une espèce d’étranger
N’ayant pas l’ombre d’un verger
Qui fit s’ouvrir, qui étrenna
Ses joli’s lèvres incarnat

C’est une sorte de manant
Un amoureux du tout-venant
Qui pourra chanter la chanson
Du temps des cerises en toute saison
Et jusqu’à l’heure du trépas
Si le diable s’en mêle pas

La chanson est construite sur trois parties du corps de la belle Bécassine : les cheveux, les yeux, puis la bouche. Je pense qu’il faut garder cet ordre, pas question de permuter les couplets. Mais pourquoi les « seigneurs du voisinage » sont-ils rangés avec les cheveux, les « cupidons à particule » avec les yeux et les « hobereaux gentillâtres » avec la bouche ? Et pourquoi « l’étranger », « le gredin » et le « robin » sont ici plutôt que là ? Tout ceci peut se permuter sans changer fondamentalement la chanson. Par exemple, si on permute :

Et les grands noms à majuscules
Les Cupidons à particules

et :

Les hobereaux, les gentillâtres
Tombés tous fous d’elle, idolâtres

on obtient une chanson tout à fait valable. Il y a 3! = 6 manières d’ordonner trois éléments, et comme deux ensembles de trois se peuvent permuter indépendamment, je déduis que le groupe d’automorphismes de Bécassine est le produit direct de deux copies du groupe symétrique à trois éléments, bref qu’il y a 3! x 3! = 6 x 6 = 36 chansons équivalentes à Bécassine !

Si ces explications vous paraissent obscures, retenez simplement qu’il y de nombreuses manières de permuter les paroles sans trop abîmer la chanson. Je donne un autre exemple : L’orage.

Cette fois, c’est plutôt le contraire. Chaque morceau de couplet est exactement à sa place, car la chanson suit un plan narratif et chronologique. Il n’y a donc pas d’automorphismes, ou plutôt un seul : l’automorphisme qu’on appelle trivial, qui consiste à ne rien changer et à tout laisser à sa place.

J’ai pensé à cette notion en remarquant les paroles de L’orage se mémorisent bien plus facilement que celles de Bécassine. L’orage est comme un fil qui se déroule de lui-même, tandis que Bécassine est un vrai piège à cause de ses multiples automorphismes. J’en viens au théorème d’automorphismes des chansons.

Théorème de l’automorphisme de chanson : la difficulté de mémoriser une chanson augmente avec la taille de son groupe d’automorphismes.

Illustration. Brassens lui-même se plante légèrement dans les paroles de Bécassine ! Faites bien attention, c’est à la fin du deuxième couplet, il confond fleur bleu et blé d’or. Ça ne se ressemble pas pourtant.

Le théorème explique que des chansons de Brassens en apparence longues et compliquées se mémorisent assez facilement, comme La légende de la nonne ou Pensée des morts. Parce que leur groupe d’automorphismes est trivial. Je signale aussi les quatorze interminables couplets de Supplique pour être enterrer sur la plage de Sète : les cinq ou six premiers couplets ainsi que les deux derniers ont une place logique dans la naration, tandis que les six ou sept du milieu se permutent entre eux sans inconvénient, ce qui encombre la chanson d’une sorte de marécage automorphique qui rend difficile la mémorisation de l’ordre des couplets du milieu. Il est même assez difficile de n’en oublier aucun, voire de ne pas en chanter un deux fois, et là c’est le bide garanti.

Dernière exemple d’un piège de nature algébrique, un endomorphisme non surjectif qui vous envoie tout droit à la fin d’Hécatombe.

Bon anniversaire M. Brassens.

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Brassens contre Tino Rossi

La CFPQ (chanson française pas de qualité) 4/9

Ma grand-mère aime bien raconter ce jour lointain où sa grande sœur lui a dit avoir entendu un chanteur vraiment horrible. C’était Georges Brassens. Elle en rit encore. Par la suite, Brassens est devenu un mythe inattaquable (et accessoirement le chanteur le plus cité de ce blog). Pendant que Tino Rossi passait du statut de star à quintescense du ringard. Écoutez ce que raconte Pierre Desproges vers 2:00 sur la vidéo. Le jour de la mort de Brassens, j’ai pleuré comme un môme. Alors que je sais pas pourquoi, mais le jour de la mort de Tino Rossi, j’ai repris deux fois des moules.

Si vous avez regardé la vidéo jusqu’au bout, vous avez vu Desproges interpréter Le père noël et la petite fille de Brassens. Il n’est pas très assuré, mais je lui trouve un très bon sens du rythme, qualité requise pour réussir dans le comique. Pierre Desproges ignorait peut-être que Brassens était un grand fan de Tino Rossi, et ne perdait pas une occasion de chanter avec son héros ! Plusieurs vidéos trainent sur le web, je vous ai choisi le charmant Venise et Bretagne.

1 – L’hérésie simoniaque
2 – Sardou le détesté
3 – Chantal Goya
4 – Brassens contre Tino Rossi
5 – André Bézu
6 – Rousseau
7 – HAL
8 – Patrick Bruel
9 – Le fan club de Serge Lama

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Ficelle à rôti

Bouchers, boucherie et chanson, 15/16

On approche de la conclusion de cette série. Mais pourquoi toutes ces chansons de boucher ? Le personnage du boucher a bien des agréments pour le parolier. La commodité du mythe d’abord : à l’instar du gitan ou de la putain, ce personnage récurrent ne requiert par d’explication, l’auditeur connait. Autre avantage, le ressort comique du contraste : le boucher amoureux, le boucher romantique, qu’est-ce qu’on rigole. Il ne reste pourtant qu’un mythe de seconde zone. Je pense que c’est en raison d’un point faible crucial : il n’est guère plaisant de s’identifier à un tel bouffre. Alors que chacun rêve quelque part d’être un peu gitan ou un peu pute n’est-ce pas.

La ficelle du boucher est un peu grosse. On peut le voir à plusieurs signes. D’abord, les grands de la chanson, les tout meilleurs à mon goût, n’ont pas leur chanson de viande : Jonasz, Gainsbourg, Renaud, Ferré, Brassens, Brel, Barbara, Nougaro, Souchon, Sanson, la fine fleur de l’élite, ils n’ont pas de chanson de boucherie. Quand on a quelque chose dire sur l’amour, la vie ou les fleurs, pourquoi faire une chanson sur les bouchers ? Et le sujet « boucherie » n’a pas sa « grande chanson ». Pas de Comme ils disent, pas de Complainte des filles de joie, pas d’Assassin assassiné, pas de Ne me quitte pas, etc. La chanson de boucherie est souvent aussi lourdingue que le personnage qu’elle prétend décrire, elle reste cantonnée aux faces B, à la bonne idée-recette pour farcir son répertoire, excellent exercice pour atelier d’écriture chansons au demeurant. Bon, quand même une grande exception à tout ce que je raconte : Les joyeux bouchers de Boris Vian, privilège de l’inventeur qui épuise presque tout le mythe en une seule chanson.

Je vous ai préparé pour ce billet le pire de la chanson bouchère. Un sketch d’abord, de Roger Pierre et Jean-Marc Thibault, Jolis bouchers.

La femme du boucher, c’est amusant et bien interprété, mais après toute une série de boucherie, c’est l’indigestion de viande.

Exemple d’écriture automatique bouchère, Pièce de viande par le groupe Les Trois Accords.

Touchons le fond. Jean-Pierre Coffe et Carla Bruni fabriquent du boudin.

1 – Trois petits enfants s’en allaient glaner aux champs
2 – Comment inventer le mouton français ?
3 – Rue de l’Échaudé
4 – Elle est d’ailleurs
5 – Les crochets de bouchers
6 – L’hyper-épicier
6bis – Crochets francophones
7 – La viande commence par Vian
8 – Coagulation
9 – Professeur Choron, boucher et assassin
10 – Les garçons bouchers
11 – Jean-Claude Dreyfus
12 – Tout est bon dans le cochon (et réciproquement)
13 – Jean-Pierre Coffe en a un petit bout
14 – Mes bouchers
15 – Ficelle à rôti
16 – La Chanson du boucher de Michèle Bernard

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Crochets francophones

Bouchers, boucherie et chanson, 6bis/16

À propos du billet de samedi dernier, Louis me signale dans un commentaire qu’il y a bien une chanson en français évoquant les crochets de bouchers. Guignol des Têtes raide.

Diego me signale que Brassens évoque implicitement l’abatage des volailles dans Les oiseaux de passage, qu’on a passé il y a quelques jours (le 31 décembre 2020) : « Et quand vient le moment / De mourir il faut voir / Cette jeune oie en pleurs […] ». Et les « bœufs qui passent » de la Légende de la none, j’espère qu’ils ne vont pas à l’équarissage ? Dans le même ordre d’idée on peut se demander si le petit cheval blanc ne finit pas à l’étalage d’une boucherie chevaline, voire dans des lasagnes Findus 100% pur bœuf. Le petit cheval, adaptation d’un poème de Paul Fort (d’ailleurs les trois chansons de Brassens du jour sont des adaptations).

Et si on parlait un peu de salade pour oublier toute cette viande ? La salade, de Raoul Ponchon.

Échinocoque, trichocéphale-dispar,
Anguillule, amœba coli, lombricoïde
Ascarides, ankylostome nicobar,
Oxyure vermiculaire, balantide…
J’en passe et des meilleurs. Tels sont, mes chers enfants,
Entre mille autres, qui vivent à nos dépens,
Les vers intestinaux, les monstrueux reptiles,
Sans compter les crochus et virguleux bacilles,
Qui rognent, sapent, scient, sucent nos intestins,
Quand nous faisons intervenir, dans nos festins,
Ce que vous appelez, moi de même, salade.

Rien qu’à vous les nommer vous m’en voyez malade.
Pensez donc à ceci que chaque individu
De cette faune obscure, en nos tripes rendu,
Y détermine telle ou telle maladie ;
Le « balantidium » une balantidie.
Le « dispar » vous fait disparaître jusqu’à l’os ;
Et le moindre lombrix vous vaut le tétanos,
Que si vous avalez un simple ankilostome,
Vous pouvez devenir une ombre de fantôme.
Songez qu’en dévorant un méchant pissenlit,
Vous risquez d’attraper un amœba-coli ;
Et que l’échinocoque ainsi que l’anguillule
Vous désagrégeront, cellule par cellule.
Autant vaut avaler ton sabre, ô Damoclès !

Qu’être lombricoé par un ascaridès…
Je me sens tricoté par un tricocéphale !…
Ô ma tête ! ma tête ! ô ma pauvre céphale !

Adieu donc, ô salade ! ô raiponce ! ô chicon !
Capables d’enrichir en un jour l’Achéron.
Adieu, scarole jaune, et toi, verte laitue,
Que nous croyions inoffensive et qui nous tue !
Quel coup dur pour l’œuf dur ! Adieu, toi, le cresson !
Tu n’es plus la « santé du corps » de la chanson.
Bonsoir la betterave et la douceâtre mâche !
Endive de malheur, et céleri, grand lâche !
Chicorée ! ah mon Dieu ! c’est fini de friser !
Barbe de capucin !… qui voudrait te raser ?

1 – Trois petits enfants s’en allaient glaner aux champs
2 – Comment inventer le mouton français ?
3 – Rue de l’Échaudé
4 – Elle est d’ailleurs
5 – Les crochets de bouchers
6 – L’hyper-épicier
6bis – Crochets francophones
7 – La viande commence par Vian
8 – Coagulation
9 – Professeur Choron, boucher et assassin
10 – Les garçons bouchers
11 – Jean-Claude Dreyfus
12 – Tout est bon dans le cochon (et réciproquement)
13 – Jean-Pierre Coffe en a un petit bout
14 – Mes bouchers
15 – Ficelle à rôti
16 – La Chanson du boucher de Michèle Bernard

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L’hyper-épicier

Bouchers, boucherie et chanson, 6/16

Aujourd’hui Bourvil nous chante La complainte du boucher.

Sinon, je me demande ce que Roland Barthes avait contre les bouchers. Extrait de d’une de ses Mythologies. Quelques paroles de M. Poujade.

Nous savons maintenant ce qu’est le réel petit-bourgeois : ce n’est même pas ce qui se voit, c’est ce qui se compte; or ce réel, le plus étroit qu’aucune société ait pu définir, a tout de même sa philosophie : c’est le « bon sens », le fameux bon sens des « petites gens », dit M. Poujade. La petite-bourgeoisie, du moins celle de M. Poujade (Alimentation, Boucherie), possède en propre le bon sens, à la manière d’un appendice physique glorieux, d’un organe particulier de perception : organe curieux, d’ailleurs, puisque, pour y voir clair, il doit avant tout s’aveugler, se refuser à dépasser les apparences, prendre pour de l’argent comptant les propositions du « réel », et décréter néant tout ce qui risque de substituer l’explication à la riposte. Son rôle est de poser des égalités simples entre ce qui se voit et ce qui est, et d’assurer un monde sans relais, sans transition et sans progression. Le bon sens est comme le chien de garde des équations petites-bourgeoises : il bouche toutes les issues dialectiques, définit un monde homogène, où l’on est chez soi, à l’abri des troubles et des fuites du «rêve» (entendez d’une vision non comptable des choses). Les conduites humaines étant et ne devant être que pur talion, le bon sens est cette réaction sélective de l’esprit, qui réduit le monde idéal à des mécanismes directs de riposte.

Pour une illustration de la sentence selon laquelle « le réel petit-bourgeois : ce n’est même pas ce qui se voit, c’est ce qui se compte », je vous renvoie à la série Quand l’esprit d’épicerie rencontre la révolution sexuelle, consacrée aux relations sexuelles précoces (en chansons), dans laquelle il apparaît que la chanson des années de la révolution sexuelle (années 1970 en gros) avait la manie de toujours citer les âges scandaleusement jeunes protagonistes, de Brassens à Sardou en passant par Antoine, Lenorman, etc. Le scandale se mesure objectivement.

Sinon, le boucher de Barthes, c’est l’hyper-épicier, avec « épicier » dans le sens de petit-bourgeois mesquin. Qu’on retrouve en chanson dans Les philistins, adaptation par Georges Brassens d’un poème de Jean Richepin.

1 – Trois petits enfants s’en allaient glaner aux champs
2 – Comment inventer le mouton français ?
3 – Rue de l’Échaudé
4 – Elle est d’ailleurs
5 – Les crochets de bouchers
6 – L’hyper-épicier
6bis – Crochets francophones
7 – La viande commence par Vian
8 – Coagulation
9 – Professeur Choron, boucher et assassin
10 – Les garçons bouchers
11 – Jean-Claude Dreyfus
12 – Tout est bon dans le cochon (et réciproquement)
13 – Jean-Pierre Coffe en a un petit bout
14 – Mes bouchers
15 – Ficelle à rôti
16 – La Chanson du boucher de Michèle Bernard

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Elle est d’ailleurs

Bouchers, boucherie et chanson, 4/16

On verra dans la suite de la série que le boucher dans la chanson moderne est un personnage affublé d’une forte personnalité, une sorte d’Obélix bien pratique pour meubler les répertoires avec sa balourdise vaguement sanguinaire. Mais avant ça, abordons un personnage plus rare, le boucher surréaliste, dont on se demande ce qu’il fabrique dans sa chanson. Et oui, c’est quoi « cette manière de traverser quand elle s’en va chez le boucher » ? Pourtant ça ne manque pas les rimes en [é] un peu plus romantiques que « boucher ». La chanson Elle est d’ailleurs est de Pierre Bachelet, maître de la rime (on avait déjà vu dans ce blog qu’il a osé faire rimer « Verlaine » avec « verveine », voir ici, non mais ça c’est le comble).

Dans ce billet placé sous le signe de la sentimentalité bouchère, je vous propose un extrait du Ventre de Paris d’Émile Zola. À la charcuterie, la belle et grasse Lisa s’éprend de l’ample Quenu.

Cela dura un an, sans une rougeur de Lisa, sans un embarras de Quenu. Le matin, au fort du travail, lorsque la jeune fille venait à la cuisine, leurs mains se rencontraient au milieu des hachis. Elle l’aidait parfois, elle tenait les boyaux de ses doigts potelés, pendant qu’il les bourrait de viandes et de lardons. Ou bien ils goûtaient ensemble la chair crue des saucisses, du bout de la langue, pour voir si elle était convenablement épicée.

Tiens, et puis Nadia me signale P… de toi de Georges Brassens, avec le seul personnage de boucher de toute l’œuvre de Brassens si je ne m’abuse. On reviendra un peu plus tard sur cette quasi-absence. Par le groupe Brassens not dead.

1 – Trois petits enfants s’en allaient glaner aux champs
2 – Comment inventer le mouton français ?
3 – Rue de l’Échaudé
4 – Elle est d’ailleurs
5 – Les crochets de bouchers
6 – L’hyper-épicier
6bis – Crochets francophones
7 – La viande commence par Vian
8 – Coagulation
9 – Professeur Choron, boucher et assassin
10 – Les garçons bouchers
11 – Jean-Claude Dreyfus
12 – Tout est bon dans le cochon (et réciproquement)
13 – Jean-Pierre Coffe en a un petit bout
14 – Mes bouchers
15 – Ficelle à rôti
16 – La Chanson du boucher de Michèle Bernard

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La lolutionsec

L’énigme B 12/12

Voilà venue l’heure tant attendue de la solution, pardon de la lolutionsec. Vous l’avez tous deviné, toutes les chansons de l’énigme ont recours au loucherbème, l’argot des bouchers de Paris. Voilà ce qu’en dit Marcel Schwob dans son Étude sur l’argot français.

Une des déformations du langage qui frappe le plus vivement celui qui étudie l’argot, c’est le procédé artificiel connu sous le nom de loucherbème (boucher). Il porte le nom de boucher parce qu’il est employé par la corporation des garçons bouchers concurremment avec les classes dangereuses. Ce procédé consiste à remplacer la première lettre d’un mot par l, à la rejeter à la fin du mot, et à la faire suivre d’un suffixe. Ici le suffixe est ème; ailleurs il sera différent […].

Reprenons. Partons du mot « boucher ». On enlève la première lettre « b », ça donne « oucher ». On met le « l » au début, ça donne « loucher ». On remet la première lettre à fin, ça donne « loucherb ». On ajoute le suffixe arbitraire « ème », ça donne bien « loucherbème ».

Appliquons le procédé à « douce ». Avec le suffixe « é », ça donne « loucedé », et donc « en loucedé », expression entendue dans Jojo la fleur bleue, première chanson de l’énigme. Appliquons le précédé à « fou ». Avec le suffixe « oque », ça donne « loufoque », mot entendu dans Les recalés, deuxième chanson de l’énigme. « Portefeuille » donne « lortefeuillepem », plutôt rare, mais dont le dérivé « larfeuille » est en usage, par exemple dans Ton jean bleu, troisième chanson de l’énigme (dont la présence est donc discutable puisque « larfeuille » n’est pas du pur loucherbème).

Autrefois, un franc se décomposait en vingt sous. Or « vingt » en loucherbème se dit « linvé » ce qui fait que « un linvé » c’est une pièce de un franc. « Faut six mois pour faire un linvé » nous chante Bruant dans À Saint-Lazare, quatrième chanson de l’énigme. Marcel Schwob signale que sur la même construction, la pièce de deux francs (quarante sous), c’est un « larante ». Je propose de généraliser le dispositif à l’euro, ça nous changera de la pièce de deux lalleboudifs.

Appelez ça comme voulez, cinquième chanson de l’énigme recoure à « loucedé ». « À poil » se dit en loucherbème « à loilpé », entendue dans Berceuse pour un raté, sixième chanson de l’énigme. J’ai trouvé cette chanson alors que l’énigme était déjà prête, et elle a pris la place de Nadine a oilpé de Gotainer qui recoure à une variante qui n’est peut-être que du verlan et pas de l’authentique loucherbème. Je la passe aujourd’hui.

Bruant dit « lacromuche » pour « maquereau » dans À la place Maubert, septième chanson de l’énigme. Le dernier trocson, huitième chanson de l’énigme utilise « loucedé ». Et je hasarde l’hypothèse que le mot « trocson » lui-même est l’aphérèse de « listrobscon », soit « bistrot » en loucherbème. Les quatre chansons de Renaud du neuvième billet de l’énigme utilisent « loucedé » ou « larfeuille ». Le rap Sale argot du dixième billet comporte un couplet entier en loucherbème (vers 3:00 sur la vidéo). Enfin, la Lansonchouille du dernier billet est entièrement en loucherbème, y compris le titre.

L’histoire du loucherbème n’est pas entièrement connue. Le premier mot en loucherbème dont on trouve une trace écrite semble dater de 1881, avec Au pays de largonji (largonji = jargon en loucherbème), titre d’un chapitre de La chanson des gueux de Jean Richepin. Je l’ai lu, il ne comporte pas un seul mot de loucherbème, à part le titre bien sûr. Dans son Étude, Marcel Schwob retrace l’usage de divers procédés argotiques automatiques. Les seuls d’usage courant aujourd’hui sont le verlan et l’ajout de suffixes (« troquet » transformé en « trocson »). L’anagramme, aujourd’hui cantonnée aux amusements oulipiens, est sans doute le plus ancien. Schwob parvient à en remonter la piste jusqu’à François Villon qui utilisait par exemple « tabart » pour « manteau, « rabat » en ancien français.

Item au Loup et à Chollet
Je laisse à la foys un canart,
Prins sous les murs, comme on souloit,
Envers les fossez, sur le tard;
Et à chacuns un grand tabart
De cordelier, jusques aux pieds,
Busche, charbon et poys au lart.
Et mes housaulx sans avant piedz.

François Villon, Petit Testament, XXIV.

On reparlera de tout ça dans une prochaine série sur l’argot en chanson, vaste sujet. En attendant, il faut une chanson, et je vous ai déjà livré toutes celles que je connais avec du loucherbème dedans. Puisqu’on parlait de Jean Richepin, je vous propose pour bien finir l’année une mise en chanson des Oiseaux de passage, par Rémo Gary qui, à la différence de Brassens, adapte le texte intégral.

1 – Jojo la fleur bleue
2 – Les recalés
3 – Ton jean bleu
4 – À Saint-Lazare
5 – Appelez-ça comme vous voulez
6 – Berceuse pour un raté
7 – Place Maubert
8 – Dernier trocson
9 – Renaud
10 – Sale argot
11 – Lansonchouille
12 – La lolutionsec

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La soupe aux choux doit être l’hymne de l’Amérique : preuve par la musicologie

Livraison bakchich prodigieux pour régime de l’Amérique 5/8

Un petit mot d’excuse à mes abonnés par email pour un billet envoyé par erreur hier. Il est prévu pour les vacances de Noël, je l’ai effacé et je ressors à la date prévue.

Ah, le solfège, le sujet qui plus encore que les bugs de la programmation me fait perdre tous mes lecteurs, j’adore. Alors voilà, la mélodie de The star-spangled banner commence de manière assez originale : en descendant un arpège majeur : sol – mi – do (je transpose en do par commodité). C’est assez curieux et pas si commun. L’intervalle de quinte (do – sol donc) est plutôt banal, abrupt et grandiloquent si on le laisse dans sa nudité. Il ouvre le générique de Star Wars ou du feuilleton Dallas (le fameux « Dââââ…Lâââs ») par exemple. Le sol, 5e degré de la gamme, est plutôt instable et appelle une résolution sur le do, premier degré de la gamme. S’attarder sur un sol crée donc une tension dramatique ce qui convient à un générique. Mais un hymne, même américain, n’est pas le générique d’un feuilleton ou d’une saga. La tension créée par le sol se doit d’être résolue tout de suite pour produire un effet plébiscitaire de solennité et de confiance dans la mère patrie. Descendre l’arpège est donc assez malin pour un hymne, on termine naturellement et vite sur le premier degré de la gamme, les tensions se résolvent d’elles-même, un joli packaging, on n’en attendait pas moins des Américains. L’arpège est remonté juste après, mais le sol auquel il parvient est résolu immédiatement une octave plus haut par un do aigu (et oui, la mélodie commence par sol – mi – do – mi – sol – do). Bravo, en six notes on a tout : la tension, accentuée par le premier mi placé en syncope, et deux fois sa résolution. Je trouve ça mieux fait que La Marseillaise, qui elle aussi résout dès le départ, mais de manière plus banale (cinquième degré répété en anacrouse sur « A-llons-z’en », résolu sur le premier degré « fants »), et qui recoure aussi à l’arpège descendu, mais un peu plus loin (sur le « i-i-e » de « la patri-i-e »).

Je connais assez peu de chansons françaises qui commencent par un arpège descendu… J’ai remarqué que c’était le cas d’Embrasse-les tous de Georges Brassens. Je ne trouve pas cette chanson très convenable pour un hymne, mais je vous la passe quand même et vous laisse à vos réflexions sur l’habilité prodigieuse des mélodies du bon Georges (Brassens, pas Bush évidemment). Notez qu’ici, l’arpège est mineur (sol – mi bémol – do).

Retournons à notre solfège. On peut se demander pourquoi le mode majeur. Il est plus lumineux que le mode mineur, ce qui convient évidement à un hymne. D’ailleurs, d’après la page Wikipedia Hymne national, presque tous les pays du monde ont leur hymne national en mode majeur. Il n’y a que treize exceptions : Azerbaïdjan, Bulgarie, Cambodge, Irak, Israël, Japon, Kazakhstan, Kenya, Népal, Slovaquie, Roumanie, Tadjikistan et Turquie. Vous noterez que plus de la moitié de ces pays ont subi d’une manière ou d’une autre l’influence ottomane, et donc celle de la musique turque et de son riche système modal. Mais j’en viens à une subtilité de l’hymne américain. L’arpège majeur (do – mi – sol) enchaine une tierce majeure et un tierce mineure. L’arpège mineur (do – mi bémol – sol) enchaîne une tierce mineure et une tierce majeure. Mais si on les joue à l’envers, évidemment, l’ordre des tierces s’inverse. On se retrouve en majeur avec le petit intervalle d’abord (sol – mi). J’ai remarqué qu’on avait du coup une sensation subliminale diminution, et donc de mode mineur. Ce qui fait qu’à mon avis, The star-spangled banner, bien qu’en mode majeur, produit au début (inconsciemment bien sûr) une impression de mode mineur puisque l’arpège est joué à l’envers. Ceci jette comme un voile fugace d’obscurité au début, tout à fait bienvenu lorsque que, l’œil rivé sur le drapeau, on montre son gros menton en pensant aux morts au combat et à tous ces trucs patriotiques. Avant de se ressaisir et de reprendre son flingue, américain évidemment. Vraiment bien conçu cet hymne.

J’en viens donc au point crucial de ma démonstration. Il faut aux Américains un hymne qui joue les gammes à l’envers, seul moyen efficace (et donc américain), d’obtenir sans modulation les avantages des modes majeur et mineur. Je propose donc une mélodie écrite en mode mineure, mais qui, du fait qu’elle descend les cinq premiers degrés de la gamme (sol – fa – mi bémol – ré – do) au lieu de le remonter, produit un effet tout à fait guilleret et lumineux de gamme majeure. Une seule possibilité donc : comme nouvel hymne national pour l’Amérique, il faut le générique de La soupe aux choux. C’est irréfutable, c’est prouvé par la musicologie (et la diététique, mais c’est un autre sujet). Une composition de Raymond Lefebvre.

Je propose une nouvelle définition de la musicologie : science qui permet de parler de René Fallet et Georges Brassens alors que le sujet est l’hymne national américain.

1 – Les chœurs de l’armée rouge en hommage à l’Amérique
2 – Un hymne de Michael Jackson
2bis – Propositions
3 – Chanteuses américaines
4 – Igor Stravinsky et Serguei Rachmaninov
5 – La soupe aux choux doit être l’hymne de l’Amérique : preuve par la musicologie
5bis – Jean Ferrat américain
6 – Jimi Hendrix
7 – Borat et Jim Carrey
8 – Les Simpsons

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Le vin que j’ai bu

Vin, alcool et ivrognerie 8bis/24

Louis de Grenoble nous propose quelques vers de Jacques Prévert, récités par Serge Reggiani au début de sa chanson Le petit garçon.

Ce n’est pas moi qui chante
c’est les fleurs que j’ai vues
ce n’est pas moi qui ris
c’est le vin que j’ai bu
ce n’est pas moi qui pleure
c’est mon amour perdu.

Je profite de ce billet supplémentaire pour insérer une extrait de Mon oncle Benjamin de Claude Tillier. C’était parait-il le livre préféré de Georges Brassens.  

Boire et manger sont deux êtres qui se ressemblent: au premier aspect, vous les prendriez pour deux cousins-germains. Mais boire est autant au-dessus de manger que l’aigle qui s’abat sur la pointe des rochers est au-dessus du corbeau qui perche sur la cime des arbres. Manger est un besoin de l’estomac; boire est un besoin de l’âme. Manger n’est qu’un vulgaire artisan, tandis que boire est un artiste. Boire inspire de riantes idées aux poëtes, de nobles pensées aux philosophes, des sons mélodieux aux musiciens; manger ne leur donne que des indigestions.

1 – Le vin
1bis – Je bois la bouteille
2 – J’ai bu
3 – Un ivrogne appelé Brel
4 – Chanson à boire
5 – En titubant
6 – Le vin me saoule
7 – La santé, c’est la sobriété
8 – Si tu me payes un verre
8bis – Le vin que j’ai bu
9 – Tango poivrot
9bis – Sur le Pressoir
10 – L’alcool de Gainsbourg
11 – C’est cher le whisky, mais ça guérit
12 – L’eau et le vin
13 – Sous ton balcon
13bis – Le sous et Le Houx
14 – Sacrée bouteille
15 – Le dernier trocson
15bis – Java ferrugineuse
16 – Commando Pernod
16bis – Cereal killer
17 – Six roses
18 – 1 scotch, 1 bourbon, 1 bière
19 – Vins d’appellation
20 – On boira d’la bière
21 – Ponchon pochtron
22 – Copyright apéro mundi
23 – Rapporte moi des alcools forts
24 – Je vais m’envoler

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