Seul

Mathématiques et chansons 5

On aborde une autre modalité de l’usage des mathématiques en chanson, et plus généralement en art : le sous-bassement mathématique d’une œuvre. On peut arguer qu’en ce sens, les mathématiques sont partout : toute structure a son analogue algébrique ou combinatoire, etc. Je vous propose Seul de Jacques Brel : une montée, une descente, c’est numérique.

Ce dispositif me rappelle Les Djinns de Victor Hugo, déjà passés dans le blog. Le poème est en vers de deux pieds, trois pieds, etc jusqu’à des décasyllabes, puis redescend tout, une merveille d’écriture. On notera l’omission des vers de neuf pieds dans le texte d’Hugo, et des octosyllabes dans la mise en musique par Gabriel Fauré. Les Djinns.

Murs, ville,
Et port,
Asile
De mort,
Mer grise
Où brise
La brise,
Tout dort.

Dans la plaine
Naît un bruit.
C’est l’haleine
De la nuit.
Elle brame
Comme une âme
Qu’une flamme
Toujours suit !

La voix plus haute
Semble un grelot.
D’un nain qui saute
C’est le galop.
Il fuit, s’élance,
Puis en cadence
Sur un pied danse
Au bout d’un flot.

La rumeur approche.
L’écho la redit.
C’est comme la cloche
D’un couvent maudit ;
Comme un bruit de foule,
Qui tonne et qui roule,
Et tantôt s’écroule,
Et tantôt grandit,

Dieu ! la voix sépulcrale
Des Djinns !… Quel bruit ils font !
Fuyons sous la spirale
De l’escalier profond.
Déjà s’éteint ma lampe,
Et l’ombre de la rampe,
Qui le long du mur rampe,
Monte jusqu’au plafond.

C’est l’essaim des Djinns qui passe,
Et tourbillonne en sifflant !
Les ifs, que leur vol fracasse,
Craquent comme un pin brûlant.
Leur troupeau, lourd et rapide,
Volant dans l’espace vide,
Semble un nuage livide
Qui porte un éclair au flanc.

Ils sont tout près ! – Tenons fermée
Cette salle, où nous les narguons.
Quel bruit dehors ! Hideuse armée
De vampires et de dragons !
La poutre du toit descellée
Ploie ainsi qu’une herbe mouillée,
Et la vieille porte rouillée
Tremble, à déraciner ses gonds !

Cris de l’enfer! voix qui hurle et qui pleure !
L’horrible essaim, poussé par l’aquilon,
Sans doute, ô ciel ! s’abat sur ma demeure.
Le mur fléchit sous le noir bataillon.
La maison crie et chancelle penchée,
Et l’on dirait que, du sol arrachée,
Ainsi qu’il chasse une feuille séchée,
Le vent la roule avec leur tourbillon !

Prophète ! si ta main me sauve
De ces impurs démons des soirs,
J’irai prosterner mon front chauve
Devant tes sacrés encensoirs !
Fais que sur ces portes fidèles
Meure leur souffle d’étincelles,
Et qu’en vain l’ongle de leurs ailes
Grince et crie à ces vitraux noirs !

Ils sont passés ! – Leur cohorte
S’envole, et fuit, et leurs pieds
Cessent de battre ma porte
De leurs coups multipliés.
L’air est plein d’un bruit de chaînes,
Et dans les forêts prochaines
Frissonnent tous les grands chênes,
Sous leur vol de feu pliés !

De leurs ailes lointaines
Le battement décroît,
Si confus dans les plaines,
Si faible, que l’on croit
Ouïr la sauterelle
Crier d’une voix grêle,
Ou pétiller la grêle
Sur le plomb d’un vieux toit.

D’étranges syllabes
Nous viennent encor ;
Ainsi, des arabes
Quand sonne le cor,
Un chant sur la grève
Par instants s’élève,
Et l’enfant qui rêve
Fait des rêves d’or.

Les Djinns funèbres,
Fils du trépas,
Dans les ténèbres
Pressent leurs pas ;
Leur essaim gronde :
Ainsi, profonde,
Murmure une onde
Qu’on ne voit pas.

Ce bruit vague
Qui s’endort,
C’est la vague
Sur le bord ;
C’est la plainte,
Presque éteinte,
D’une sainte
Pour un mort.

On doute
La nuit…
J’écoute : –
Tout fuit,
Tout passe
L’espace
Efface
Le bruit.

Bravo à Diego qui a trouvé une solution meilleure que la mienne pour exprimer n’importe quel nombre n avec les chiffres de 2021 : 20 / 2 x 1 (en base n bien sûr). Je note que grâce aux propriétés remarquables du nombre 1, il est inutile de mettre des parenthèses pour désambigüer l’expression.

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Jean Racine confiné

Cinq écrivains confinés 3/6

Coronavirus, Tragédie en un acte et trois scènes
MMXX — Avec privilège du président.


Acteurs :

Emmanuel, fils de la déesse Ena, Président.
Brigantia, épouse d’Emmanuel, mariée d’un premier lit.
Sibeth, servante d’Emmanuel.
Philippe, homme d’État.
Gardes de la Compagnie Républicaine de Sécurité.


Acte I, scène 1.

La scène est à l’Élysée, palais situé dans Paris, dans les appartements de Brigantia, au petit matin.

– Sibeth –
Les voitures abolies dans les rues ont lâché
Les trilles de Carlos et de Paris fâché.
Le peuple courroucé va-t-il finalement
Endurer les rigueurs d’un long confinement ?
Et verrons-nous bientôt les dealers du neuf-trois,
Succomber sous les foudres du quarante-neuf-trois ?
Or je reviens tout juste de BFM télé,
Où les réseaux sociaux me poussent d’un bras zélé…
Mais, Brigantia, je vois en vous un trouble subtil.
Est-ce Éros et son arc, tout cet émoi futile ?

– Brigantia –
De par ce trait je vois, ma trop bonne Sibeth,
À l’encontr’ des on-dit, que tu n’es point si bête.
Les Dieux ont commandé qu’en ce temps de péril
Je sois ensorcellée par un charme viril,
Qu’une flèche me transperce sous le linceul livide
Recouvrant notre peuple périssant du Covid.

– Sibeth –
Que ce cas est funeste, il serait très ballot
Qu’on voit bientôt partir votre hymen à vau-l’eau.
Car la France aujourd’hui à son point de bascule,
Dans cette extrémité à laquelle on l’accule,
N’a certes pas besoin qu’on lui offre en miroir
Une passade, une rupture, mais plutôt de l’espoir.

– Brigantia –
C’est l’espoir justement qui a guidé mes pas,
Sans que je n’en susse rien, mon hymen à trépas.
En quête d’un remède, sur Youtube, Viméo,
J’ai bien dû regarder des heures de vidéo,
Je vis alors soudain, triomphant des virus,
Un savant alchimiste que nous envie la Prusse,
Qu’on nommera bientôt des médecins le roi.
Si je le dis ainsi, en des vers maladroits,
J’en demande pardon à Monsieur de Malherbe

– Sibeth –
C’est Raoult !

– Brigantia –
Oui …

– Sibeth –
Pourquoi ?

– Brigantia –
Lui, il n’est point imberbe.


Acte I, scène 2.

À midi, au temple Jupiter, grotte située sous les appartements d’Emmanuel.

– Philippe –
Dé ! Gène ! Héros, pas laie ! Des gènes errent aux pâles haies,
Dégénèrent au palais des généraux pas laids !
Brigantia, l’heure est grave : coronavirus, masques…
J’en ai commandé mais les Chinois veulent qu’on casque
Et sous l’effet certain des coupes budgétaires,
Bientôt nous manquerons de tout, de cathéters.
Une seule solution, il nous faut un spectacle,
Qui convaincra peut-être le pays qui renâcle.

– Brigantia –
J’animais autrefois un cercle de théâtre …

– Philippe –
Soit. Montons une pièce. Que le peuple l’idolâtre.
Elle passera ce soir. Éléments de langage :
L’union, la force, la guerre. Vous : un atout, votre âge.
Tout ce que contient France de gérontes séniles
Verra qu’on peut survivre sans être juvénile !
Par ma ruse venimeuse, tout comme le serpent souple,
Je vous enjoins à mettre en scène votre couple.
Nos nombreux ennemis, de la gauche à Zémour,
N’auront rien à redire aux vertus de l’amour.
Et enfin tous nos gens seront pourvus d’œillères.
Alors nous te vaincrons, virus au nom de bière.

– Brigantia –
Je crains que votre plan ne vaille pas l’aloi.
Car lorsque j’y pense, notre pays gaulois
Recèle dedans ses mœurs un rien de libertin,
Qui ferait apparaître vos projets puritains.
Et moi-même d’ailleurs, une pente m’emporte
En des lieux interlopes. Je suis d’humeur accorte.
En mon corps apparaissent des frissons de délices.
Je brûle de libérer le fruit du physalis.
Aussi mon cœur est vague. Mais mon mal vient de loin,
De celui qui précède en ces lieux mon conjoint.
Un scooter dans la cour, laissé là par Hollande,
M’évoque des régions, bien au-delà les landes.
Des rêves inavouables, quand cet engin se cabre,
Me sont un doux supplice. Mais trêve de palabres.
Je voudrais dire : j’ai un amant, j’ai un amant.

– Philippe –
Surtout pas. Ou plus tard. Ce n’est pas le moment.
J’oubliais. Ces jours-ci, un professeur inepte
Par quelques entourloupes conquiert trop d’adeptes.
Oomycètes, champignons tricholomes bidaous,
Tout ingrédient est bon aux tambouilles de Raoult.
Dans ses tests il omet l’hypothèse H-zéro :
Actif et placebo sont équilatéraux.
Il essaye ses produits sans aucun groupe contrôle,
Aussi ses résultats déchaînent-ils les trolls.
Nous sommes tous plongés dans cette mascarade.
Vous devez le flétrir, et par une tirade.

– Brigantia (in petto) –
Ô dilemme ! Dois-je mettre mon amour en carence,
Voire même le sacrifier pour sauvegarder la France ?

Acte I, scène 3, à 19:55, aux jardins du palais, sous la statue de Melpomène

– Emmanuel –
La camarde moissonne à grand coup de faucille,
Accablé du Covid, notre pays vacille.
Il faut parler au peuple et puis en même temps
Ne point trop lui en dire, les gens seront contents.
Jouons dans cette pièce préparée par Philippe
Et tournons maintenant dans son vidéo-clip.
Mais qu’as-tu Brigantia ? Quelque chose t’enquiquine ?

– Brigantia –
J’ai avalé dix boites d’hydroxychloroquine.

– Emmanuel –
Quoi ! Ce remède abject ? On le sait démoniaque.

– Brigantia –
J’en subis les effets, secondaires et cardiaques.

– Emmanuel –
Ainsi as-tu claqué tout un pognon de dingue
Pour périr sottement, d’un remède pour la dengue ?
De la déesse Ena j’ai tété la mamelle.
Est-ce pour de ce ménage goûter ces béchamels ?

– Brigantia –
Amour, tu as été mon maitre, pour toi je meurs.
Adieu Emmanuel …

– Emmanuel –
Que dirai-je au 20 heures ?
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Bon, là j’y suis peut-être allé un peu fort… Comme disait le poète,

Je crains de bousculer le repos de Racine,
Qu’il se tourne quand il mange pissenlits par racine.

Sinon, je crois que je n’avais encore jamais vu d’alexandrins holorimes constitués chacun de deux hémistiches holorimes… Mouais, faut bien être confiné pour trouver ça intéressant… Pour me faire pardonner, le Cantique de Jean Racine de Gabriel Fauré, par la Maîtrise de Radio France.

1 – Gustave Flaubert confiné
2 – Georges Perec confiné
3 – Jean Racine confiné
4 – René Goscinny confiné
5 – Jorge Luis Borges confiné
6 – Gustave Flaubert confiné (dans sa correspondance)

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Brel et le poncif

La chanson, art majeur ou art mineur II. Du poncif en chanson, 3/12
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On peut imaginer un bon roman ou une bonne poésie sans aucune image toute faite. C’est même une condition nécessaire diront certains. Mais une chanson ? Ça n’irait pas, ce ne serait plus une chanson. Elle doit être comprise de tous en quelques minutes seulement, et ce dès la première écoute. Ça ne peut marcher que si l’auditeur en connaît déjà quelque chose. Le mieux, c’est encore qu’il la connaisse par cœur. Mais il est malaisé d’écrire une chanson que le public connaisse d’emblée par cœur… À défaut, l’écriture doit recourir à des phrases toute faites, des idées convenues, divers poncifs mélodiques ou harmoniques, le contraire de l’art donc. On l’a vu avec la musique dans les deux billets précédents. On aborde maintenant les paroles.

La variété de bas étage se vautre évidemment dans le poncif sans aucune retenue, réécoutez Frank Michael dans la dernière série par exemple. Mais quand on analyse un peu la chanson à prétentions artistiques, dite « de qualité », ou poétique, on découvre que plusieurs grands paroliers entretiennent un rapport original au poncif. Par exemple Georges Brassens truffait ses chansons d’expressions toute faites, mais qu’il détournait ou retournait avec humour et originalité. Ceci fera l’objet d’une série à part (très bientôt). Pour ce premier tour d’horizon, on commence par Brel.

Jacques Brel n’avait pas de prétention à la poésie, ou du moins le prétendait-il. À la RTB en 1971 :

Si je lisais chaque soir Rimbaud, Baudelaire et Verlaine, si j’écoutais sans cesse Ravel, Fauré et Debussy, je n’écrirais plus une note, plus un mot. Quand je lis Baudelaire, je comprends tout ce que j’ai raté.

Quand on lui demandait pourquoi il ne se considérait pas comme un poète, il répondait « parce que je n’y crois pas » (on comprend sa fascination pour le parangon de qui-y-croit : Don Quichotte…).

Jacques Brel a pourtant développé une écriture originale et efficace, en renonçant quasiment à la métaphore pour se jeter tout entier dans les bras de cette figure de style du quotidien : la métonymie. On reparlera de ça dans une autre série, c’est hors-sujet aujourd’hui. Retenons que son écriture utilise assez peu la phrase toute faite ou la rime facile. Du côté de la musique, ses premières chansons, assez banalement composées à la guitare sur des suites d’accords qui viennent toute seules, ont laissé place à des compositions plus savantes de François Rauber ou Gérard Jouannest.

Dans ses textes, pour bénéficier des avantages du poncif (accrocher l’auditeur) sans en payer le prix, Brel recourt souvent à un procédé qu’on a aussi vu chez le parolier Pierre Delanoë : placer ses chansons dans un arrière-plan géographique convenu, qui permet à l’auditeur de s’y retrouver. Mais chez Delanoë, cet arrière-plan est le miroir exact des idées toute faites de l’époque, voir la série qu’on lui a consacré, ici. Tandis que chez Brel, il est déformé pas ses obsessions (femmes, aventure, vieillesse, etc), en bref, brelisé. Voir la série qu’on a consacrée à la géographie brélienne. Ici.

Plus belle illustration, Mon enfance.

Autodérision géographique dans Knokke-le-Zoute tango.

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Les Djinns

Ouchanpo – 2/5
1 – 2 – 3 – 45

On continue d’explorer les métriques anouchanpistes plus ou moins inhabituelles. On a vu hier les vers de trois pieds. Que dites-vous de ces vers de deux pieds :

Tout fuit,
Tout passe
L’espace
Efface
Le bruit

Ce n’est pas du Francis Cabrel, c’est du Victor Hugo : la fin de son célèbre poème Les Djinns, du recueil Les orientales. Ce poème utilise des vers de deux pieds, puis trois pieds, etc, jusqu’à des décasyllabes, et redescend jusqu’aux vers de deux pieds. Toutes les métriques en un seul post ! Vous ne croyiez pas que j’allais me fatiguer à faire un post pour chaque métrique ? Au fait : celui qui me trouve une chanson en vers de onze pieds, je lui paye un coup à boire.

Avant d’écouter la mise en musique des Djinns par Gabriel Fauré, une petite énigme ouchanpiste, solution demain : LNALNAHOLNAAOTCOGAPLNAHOLNAHOGAPLNAOO.

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