Le fût du canon

Le comique troupier 4/9
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Le succès du comique troupier est bien sûr consubstantiel du service militaire obligatoire, expérience partagée par tous les jeunes hommes français durant de nombreuses décennies, source infinie de tracasseries et de grotesque, mais aussi de belles rencontres et seule occasion pour certains de « voir du pays » (à commencer par le sien). Si on écoute bien les paroles des chansons des trois premiers posts de la série, on entend nettement les échos des petits traumatismes vécus des millions de fois par des paysans, des ouvriers ou des bourgeois tirés tout d’un coup de leur village ou de leur ville : visite médicale (qui suppose de se déshabiller), humiliations diverses, confrontation à un vocabulaire étrange, au rata servi à « l’ordinaire », à une gestuelle bizarre, à la hiérarchie, etc. Les grands traumatismes, comme les blessures ou même la mort, les comiques troupiers n’en parlent pas. Le comique troupier, à l’instar du bouffon, a un un droit de critique ou de caricature limité, qui finalement conforte le commandement.

Les expériences partagées au service militaire ont beaucoup inspiré les comiques, chez qui le style troupier a perduré un peu plus longtemps que chez les chanteurs, par exemple Fernand Raynaud dans Le fût du canon. Noter l’expression « caporal-chef de carrière ». Caporal-chef est l’un des grades les plus subalternes, juste après 2è classe, 1ère classe et caporal. De nombreux appelés du contingent atteignaient et dépassaient ce grade au bout de quelques mois de service militaire. Le « caporal-chef de carrière », c’est celui qui n’a jamais pu gravir les tout premiers degrés de la hiérarchie…

Ce sketch me rappelle toujours une expérience vécue au service militaire (et oui, ça existe encore). Au bout de quelques jours de classes, le brigadier-chef nous a expliqué que nous serions prochainement répartis en « sections », entité mystérieuse. Malgré nos questions pressantes, impossible tirer la moindre explication du gradé. Bon bougre pourtant, il nous avait même expliqué comment cacher notre « chichon », et qui semblait avoir une image mentale précise de l’objet de nos interrogations… Mais la mise en mots du concept lui posait un problème, non tant que cognitif que moral : ce genre de chose ne se dit pas. Dans un dernier effort maïeutique, j’ai fini par simplement demander combien il y a de soldats dans chaque section. Réponse : « Tout dépend du nombre ». Rompez.

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