La chanson de Treblinka

Les Juifs et la chanson III – Shoah et chanson 2

« Shoah », « catastrophe » en hébreu, désigne l’assassinat de plusieurs millions de juifs par les nazis pendant la seconde guerre mondiale. L’ampleur inédite du massacre et l’emploi de moyens militaires, industriels et bureaucratiques pour assassiner une population civile sans défense marquent une rupture dans la civilisation européenne. Des institutions comme les chemins de fer ou la police, sensées servir ou protéger, des sciences comme la chimie, sont complices du grand crime et y sont durablement associées dans nos mémoires. Une notion aussi neutre et abstraite que la « liste » est compromise, si bien qu’en préparant ces séries sur les juifs et la chanson, j’ai ressenti une réticence à établir une liste des chanteurs juifs. Liste que je n’ai finalement pas établie, même dans le secret de mes notes préparatoires.

Mais la chanson, l’innocente chanson, simplette et populaire, avec ses tralalas et son tsoin-tsoin à la fin, a-t-elle en quelque manière participé à la Shoah ? Je vous propose à nouveau un extrait du film Shoah, l’interview du SS Franz Suchomel qui a servi plusieurs mois au camps d’extermination de Treblinka. Car si la première partie de Shoah commence par la chanson d’un survivant, la deuxième partie débute par la chanson d’un bourreau. Écrite par les SS, peut-être par sadisme, peut-être pour cadencer le travail des juifs réquisitionnés, elle n’a pas de titre à ma connaissance. Selon Suchomel, la chanson a été écrite par « Franz ». Il s’agit peut-être de Franz Strangl, ou de Kurt Franz, qui ont tous deux commandé Treblinka à des périodes différentes, ou d’un autre Franz. Claude Lanzmann dit à Suchomel qu’il est très important qu’il chante la chanson, fort et jusqu’au bout.

Pourquoi faire débuter deux parties du film par des chansons ? Claude Lanzmann n’est plus là pour le dire. Peut-être pour donner un peu de rythme au montage de ce film sobre à l’extrême et qui ne recourt ni aux images d’archive ni à une quelconque « musique de film ». Peut-être ces chansons sont-elles aussi le témoignage d’une époque où la chanson était bien plus présente qu’aujourd’hui, où chacun connaissait des chants de marche, de travail, etc.

Je vous propose un extrait du témoignage de Yakov Gabbay, déporté à Auschwitz en 1944, et affecté au sonderkommando. Lu dans Des voix sous la cendre, manuscrits des Sonderkommandos d’Auschwitz-Birkenau, paru chez Calmann-Lévy en 2005. Les propos sont recueillis par Gideon Greif, page 299.

Y.G. : […] La nuit, nous avions le droit de chanter, nous avions une mandoline et une guitare à notre disposition. Avec les Allemands, tous ensemble, nous chantions mangions, et buvions.

G.G. : Pendant que vous buviez et mangiez avec les Allemands, vous rapprochiez-vous ? De quoi parliez vous avec eux ?

YG : Nous n’approfondissions pas en politique. Nous racontions des blagues et parlions de chansons. Ils aimaient chanter. Cela semble certainement horrible et incompréhensible que nous puissions vivre ainsi avec nos assassins. Mais à Auschwitz tout était possible.

Des rush de l’interview de Suchomel pour le film Shoah sont visibles ici.

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La chanson de Simon Srebnik

Les Juifs et la chanson III – Shoah et chanson 1

Notre troisième série sur les juifs et la chanson est consacrée à la Shoah. Le film Shoah de Claude Lanzmann commence par une chanson, chantée par Simon Srebnik, l’un des seuls survivants du camp d’extermination de Chelmno.

La chanson commence vers 4:50. Il me semble qu’elle est en polonais.

Dans L’ère du témoin d’Annette Wieviorka, page 111, je lis :
Dans son témoignage [au procès Eichmann], Srebnik n’évoque à aucun moment le chant. Or pour les spectateurs de Shoah, Simon Srebnik est l’enfant chanteur de Chelmno.

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