Saint-Lazare, bis

Lieux possibles, impossibles et imaginaires de la chanson 17bis/17
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Sur Facebook, Christophe, internaute de Paris me signale À Saint-Lazare, d’Aristide Bruant. La chanson évoque la prison Saint-Lazare, située autrefois dans le Xè arrondissement de Paris (rien à voir avec la gare Saint-Lazare donc). Il y avait beaucoup de prisons à Paris, aujourd’hui disparues, avec leurs noms si poétiques : la Roquette, Sainte-Pélagie, Cherche-Midi, … Voilà ce qu’il advient des services publics de proximité.

Ma version préférée, par une certaine Picolette.

J’ai eu la surprise de découvrir une reprise par Véronique Sanson, inattendue dans ce répertoire réaliste.

Version historique par Eugénie Buffet, pionnière de la chanson réaliste. Le côté théâtral a un peu vieilli.

Je vous propose une version par Barbara. Assez intéressant à comparer avec la grandiloquence d’Eugénie Buffet. Barbara, bonne connaisseuse du répertoire ancien, se joue du tempo : elle se place le plus souvent en avance. Ce qui lui permet de dramatiser sans en faire des tonnes : juste en se mettant quelques fois en retard aux moments les plus intenses. À méditer par tous les chanteurs en herbe.

Dans les versions historiques, je vous propose encore celle de Germaine Montero, plus moderne qu’Eugénie Buffet.

Une version rock par Parabellum, qu’on avait déjà vu reprendre Bruant dans le blog (ici).

Et pour tous ceux qui regrettent qu’aujourd’hui Saint-Lazare ne soit pas une gare, À la gare Saint-Lazare, par Colette Deréal.

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Ménilmontant

Lieux possibles, impossibles et imaginaires de la chanson 2/17
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Paris est bien sûr citée dans d’innombrables chansons. Mais l’un de ses quartiers a droit à un traitement d’honneur, sans commune mesure avec son rôle dans l’histoire ou la géographie de Paris : Ménilmontant.

Ménilmontant, moins beau que l’Ile Saint-Louis, moins de monuments que partout ailleurs, moins pittoresque que Montmartre, moins chic que Passy, moins bobo que le canal Saint-Martin, moins romantique que la place de Fürstenberg, moins dansant que la rue de Lappe, moins révolutionnaire que la Bastille, moins industrieux que le Faubourg Saint-Antoine. À rester dans ce coin populaire du nord-est de Paris, autant aller juste à côté, à Belleville, tout aussi cosmopolite, plus commerçant et plus vivant. Ou alors visiter le Père Lachaise tout proche, ou même un rien plus loin l’ancien village de Charonne, dont on devine encore le plan avant que Paris ne l’absorbe sans parvenir à le digérer tout à fait. Avec sa petite église au milieu, sa grande rue, sa gare désaffectée, son minuscule cimetière, tout enserré par la grande ville.

Du village de Charonne, descendez la rue de Bagnolet, puis la rue de Charonne, jusqu’au lointain métro Charonne, chargé d’histoire, même s’« ils sont pas lourds, en février, à se souvenir de Charonne » (Renaud, Hexagone). Car le métro Ménilmontant n’a rien de spécial. Il a pourtant manqué de très peu d’être la vedette de la plus grande catastrophe de toute l’histoire du métropolitain. L’épisode est bien oublié aujourd’hui : le 10 août 1903, il y a eu 84 morts lors de l’incendie accidentel d’une rame sur la ligne Nation – Porte Dauphine. La plupart sont morts asphyxiés dans les fumées à la station voisine de Ménilmontant : Couronnes. Lorsque j’étais enfant, les vieilles personnes en avaient encore la mémoire. Je me souviens d’une dame me racontant en roulant des yeux sinistres : la plupart qui sont morts, c’est parce qu’ils sont restés pour qu’on leur rembourse leur ticket.

Le rue de Ménilmontant est quelconque, à part sa pente peut-être. Dans le quartier, traînez plutôt rue Piat, rue des Envierges, passez par la place Henri Krasucki. Et puis parcourez à flanc de colline quelques rues à la nostalgie toute hydrographique : rue des Cascades, rue de la Mare, rue des Rigoles. Bref, Ménilmontant n’a rien de spécial. Ce n’est même pas l’une des onze communes annexées à Paris en 1860, tout au plus un hameau de la commune de Belleville, qui jouxtait autrefois Paris, entre celles de Charonne et La Villette.

Mais voilà : Mé – nil – mon – tant, 4 consonnes occlusives dont deux labiales, deux voyelles nasales : sonorités imbattables, encore mieux que New – York – New – York, Sa – tis – fac -tion ou San – Fran – sis – co. Bien trop commodes pour le parolier assoiffé d’occlusives, qui dans sa quête n’hésite pas à rebaptiser Paris « Paname » ! Et de chanson en chanson, Ménilmontant devient un mythe. Aristide Bruant, Belleville-Ménilmontant.

Je vous passe aussi Mimile (Un gars d’Ménilmontant), paroles de Jean Boyer, musique de Georges van Parys, grand succès de Maurice Chevalier. Sur la vidéo, prenez garde à la pochette du disque. Il y a un accordéoniste, un chanteur, et une fille qui vend les « petits format » : partitions des succès du moment, que les passants achetaient contre quelques sous pour les chanter.

En fait, Ménilmontant est le quartier natal de Maurice Chevalier, ce qui a contribué à sa popularité en chanson. Mais naître à Ménilmontant n’oblige pas à chanter Ménilmontant, parce que sinon, Michel Legrand aurait écrit Les parapluies de Ménilmontant et Les demoiselles de Ménilmontant, n’est-ce pas. Michel Legrand a toutefois enregistré avec Stéphane Grappelli une version de La marche de Ménilmontant, chanson de Maurice Chevalier composée par Charles Borel-Clerc, le compositeur de Ah ! Le petit vin blanc.

Avec les paroles.
https://www.youtube.com/watch?v=i3-fB9pgKSc

Vous avez entendu « Ménilmuche » ? C’est le surnom de « Ménilmontant » en « argomuche », une variante d’argot, qui viendrait de la Bastoche. Si l’on en croit Jean-Roger Caussimon du moins. Paris jadis.

Charles Trenet a écrit la chanson sur Ménilmontant la plus souvent reprise. Elle était au départ destinée à Maurice Chevalier, qui suite à une brouille avec Trenet ne l’a pas chantée. Ménilmontant, par Zoë Fromer.

Ménilmontant inspire les chanteurs jusqu’aujourd’hui. Bertrand Louis, Ménilmontant

Les demoiselles de Ménilmontant, par Elzef.

Une curiosité pour finir : La rue de Ménilmontant, de Camille. Chanson sur Ménilmontant (si l’on en croit le titre) qui n’utilise pas le mot « Ménilmontant » aux sonorités pourtant si commodes… Il est vrai qu’avec une pédale de si, on peut se passer de bien des artifices.

 

Aller, une dernière… Même Dalida, qui habitait pourtant Montmartre, se réclame de Ménilmontant ! Si, si, c’est vrai. Comme disait Mistinguett.

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Discours de fleurs

Cinq devinettes sur Georges Brassens 1/6
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À partir d’aujourd’hui, on lance un petit jeu de piste autour de Georges Brassens. Il s’agit de répondre à cinq devinettes, faciles ou difficiles, et conçues pour qu’une requête sur un moteur de recherche ne soit d’aucune aide. Ceux qui savent tout sur Brassens n’apprendront rien, et ceux qui ne savent rien n’apprendront pas tout… Mais j’espère que tout le monde s’amusera. Je donne aujourd’hui les cinq devinettes (à la fin du billet), et j’égrainerai les réponses dans les billets suivants.

Pour vous laisser le temps de chercher, je propose aujourd’hui une belle interprétation d’une chanson très peu connue de Georges Brassens. Thomas Fersen chante Discours de fleurs. Si ça vous plaît, vous pouvez voir Thomas Fersen au Radiant Bellevue, près de Lyon, le 22 novembre 2017, voir ici.

 

Première devinette : quelle chanson de Brassens n’est pas de Brassens ?
Et oui, Brassens est souvent célébré comme auteur ou comme compositeur, plus rarement comme interprète. Il a pourtant enregistré des disques de reprises, qui contiennent quelques perles : À la place Maubert de Bruant, Je suis swing de Johnny Hess, Le vieux château, etc… Mais il a très rarement chanté des chansons écrites par d’autres spécialement pour lui. Donner un exemple, c’est une chanson souvent considérée comme « de Brassens » et qui pourtant n’est pas de Brassens…

Deuxième devinette : quand Brassens chante-t-il en anglais ?
Brassens n’hésite pas à glisser quelques mots étrangers dans ses chansons : latin (« tous les De profundis, tous les Morpionibus », allusion à une célèbre chanson paillarde, dans Le mécréant). Ou de l’allemand dans La tondue. Mais dans quelles chansons utilise-t-il ce grand ennemi de la chanson française qu’est l’anglais ?

Troisième devinette : quelle planète Brassens oublie-t-il ?
Brassens avait une grande culture classique : dieux grecs ou romain pullulent dans ses chansons. Les planètes de notre système solaire, qui empruntent leur nom à ces dieux, sont de ce fait toutes citées dans ses chansons. Toutes, sauf une … Laquelle ?

Quatrième devinette : quand Brassens se livre-t-il à la censure ?
Brassens, chanteur anarchiste épris de liberté et dont nombre de chansons furent censurées était donc logiquement l’ennemi de la censure. Pourtant il n’hésite pas à censurer des poètes… Où donc ?

Cinquième devinette : quand Brassens se livre-t-il à l’auto-censure ?
D’accord, Brassens censure, l’affaire est entendue. Mais dans quelle chanson Brassens s’autocensure-t-il ? Évidemment, c’est impossible à déduire de la simple écoute de la chanson, puisque le couplet caviardé ne s’y trouve pas (ce ne serait pas de la censure sinon)… Attention, il y a au moins deux réponses possibles.

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Yannick Le Nagard

Les annonces du mercredi

Les annonces du mercredi évoluent : pas d’annonce de concert ce mercredi, je vous présente juste un chanteur. Aujourd’hui, Yannick Le Nagard. Sa page web n’est pas à jour, je ne sais pas s’il joue quelque part de temps en temps… Il a écrit de belle chansons, je vous en passe deux.

D’abord Hôtel Périphérique.

 

Et puis un pastiche très réussi d’Aristide Bruant, À la Défense.

 

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La complainte des filles de joie

Putain de métier 5/11
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En 1961, petit tremblement de terre dans la chanson : La complainte des filles de joie, de Brassens, hymne aux accents presque syndicalistes, ce qui est assez inhabituel chez le bon Georges. La rupture opérée par cette chanson est assez subtile. Car personne n’a attendu Brassens pour découvrir les tourments de la prostituée, dont la chanson réaliste ne cachait d’ailleurs rien, on l’a vu. Mais elle les mettait en scène dans l’univers pittoresque de la zone et des apaches, qui faisait le délice du bourgeois s’encanaillant aux concerts de Bruant (avant d’aller finir sa soirée au claque peut-être ?).

Réécoutez bien les quatre premières chansons de la série : la souffrance de la putain est belle comme une image pieuse teintée d’un zeste de Bovarysme dans L’accordéoniste, pleine de fantaisie et de légèreté dans Prospère et de misérabilisme dans Pauvre Pierreuse. Dans Cayenne, elle participe de la noblesse de la révolte sociale. Bref, elle est à chaque fois à une place, elle sert toujours à quelque chose ou à quelqu’un, elle est prostituée pourrait-on dire. Chez Brassens, la vie de la putain est donnée toute crue pour ce qu’elle est, dans une écriture simple et dénuée de jugement, de complaisance ou de voyeurisme. La chanson est d’ailleurs souvent reprise par des femmes, on l’a déjà noté dans la série masculin/féminin, ici.

Sur le site Analyse Brassens, on lit :

Le 16 juin 1976 le collectif des prostituées de Paris adresse à Georges Brassens la lettre suivante :
« Cher Georges Brassens,
Nous les Putains vous disons merci pour vos si belles chansons qui nous aident à vivre. Malheureusement nous n’avons eu votre adresse que très tard. Voici une invitation. Nous vous embrassons toutes.
Vos Copines du Collectif de tout cœur avec vous toujours. »

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L’accordéoniste

Putain de métier 3/11
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On écoute aujourd’hui L’accordéoniste. C’est peut-être la chanson de l’époque réaliste la plus connue et reprise aujourd’hui. Elle aborde un sujet universel : la fascination pour la musique. On en oublierait presque qu’elle raconte l’histoire tragique d’une prostituée. La musique très malléable a un beau potentiel, révélé par l’arrangement jazzy des Glossy Sisters.

Je vous passe aussi l’original par Edith Piaf, qui fait son entrée dans le blog aujourd’hui. Et oui, chaque fois qu’un grand de la chanson fait une entrée tardive dans le blog, je vous fais le coup : scandale, c’est au N-ième post que gnagnagna, honte à moi, j’aurais dû le mettre plus tôt, je me contris, je me flagelle. J’ai fait ça pour Barbara, Reggiani, Bruant, Souchon, Cabrel, etc, on connait la chanson quoi…

Pour en savoir plus sur les Glossy Sisters, c’est là :


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Cayenne

Putain de métier 1/11
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Le jardin a déjà exploré l’image de divers groupes sociaux dans la chanson. Tout d’abord les Roms (ici), groupe le plus discriminé en France et en Europe. Leur image dans la chanson est pourtant excellente : les chansons vantant tel Gitan ou tel Manouche sont légion, à tel point que Le Gitan est devenu une sorte de personnage conventionnel qui permet d’évoquer beaucoup en peu de mots : liberté farouche, amitié, générosité, honneur, etc. Nous avons aussi évoqué les scientifiques, catégorie sociale parmi les plus favorisées, et dont l’image dans la chanson est presque systématiquement négative, voir ici. La chanson serait donc l’art d’inverser la réalité ? Miroir, contre-pied, contre-poids, le paradoxe est vieux comme la chanson réaliste.

Qu’en est-il de l’image de la prostituée dans la chanson ? C’est le thème de la série qui démarre aujourd’hui, et les chansons ne manquent pas. Encore une fois, on va voir que le lien avec la réalité est parfois distendu. Mais à la différence des Roms et des scientifiques dont l’image dans la chanson est nette et univoque, la situation est complexe : la chanson met en scène un véritable débat sur les prostituées. Sont-elles « filles de joie » vouées aux délices de l’amour, ou esclaves honteusement exploitées ? Le bordel est-il un lieu d’exotisme, d’abattage ou de raffinement ? Doit-on le regretter, voire même le célébrer comme lieu de haute culture (on a déjà passé une chanson là-dessus : Nos chères maisons, par Juliette Gréco, ici) ?

Pour commencer notre étude, on part des racines de la chanson réaliste, avec Cayenne, une chanson de Bruant qui raconte la vie d’un maquereau. La putain y est bien présente avec une image assez nette : elle est la compagne de l’Apache, en butte comme lui au mépris du « richard » en particulier et de la Société en général. Je vous en passe une reprise rock-punk par le groupe Parabellum.

Une version que j’aime bien, très punk aussi, par Sanseverino, qui se prend pour Jimi Hendrix le temps d’un mini-pont…

Parabellum omet le dernier couplet :

Sur la tombe on lira
Cette glorieuse phrase
Écrite par des truands
D’une très haute classe
Honneur à la putain
Qui m’a donné sa main
Si je n’étais pas mort
Je te baiserais encore !

Sinon, vous avez remarqué que Nina est la « reine des morue de la plaine Saint-Denis » ? Les parisiens s’attendraient plutôt à la rue Saint-Denis, haut lieu de prostitution. Mais vérification faite, c’est bien la plaine Saint-Denis, un quartier de la banlieue nord de Paris où on a construit le Stade de France et où on tourne des émissions de télé comme Loft Story, rien à voir avec la prostitution donc.  Le « petit cimetière près de la rue Saint-Martin », on le cherche encore.

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C’est pas l’homme qui prend la mer

L’énigme VF 6/9
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Le premier volet de l’énigme, c’était une chanson de Brassens chantée par Renaud, le sixième volet, c’est une chanson de Renaud chanté par le collectif « La bande à Renaud ». Et puis, au troisième volet, on a eu une chanson de Dick Annegarn chantée par le collectif Sol en Si, totalement disjoint de la Bande à Renaud.  Hum… 3 et 3 font 6… Y aurait-il là-dessous quelque diablerie mathématique ? Vérifions vite les décimales du nombre d’or à tout hasard…

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Plus de patrons

L’énigme VF 4/9
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Grand jour : c’est aujourd’hui le 277è post du blog, et je réalise que j’ai pas encore mis une seule chanson du plus ancien et vénérable maître de la chanson française : Aristide Bruant ! Oubli réparé. Plus de patrons, de Bruant, chanté par Marc Ogeret.

Vous avez remarqué le mot « latronspem » dans la chanson ? Je crains qu’il ne soit pas dans le dico… C’est du loucherbem, l’argot des bouchers de Paris au XIXè siècle. Pour dire un mot en loucherbem, il faut d’abord enlever la première lettre du mot, et la remplacer par « L ». Par exemple, Boucher donne Loucher. Ensuite, la première lettre qu’on a enlevé (le « B » donc), on la remet à la fin du mot : loucherb. Ensuite, on rajoute un suffixe quelconque, par exemple « em » : « boucher » se dit donc « loucherbem ». L’argot loucherbem servait surtout a échanger rapidement quelques information sans être compris d’un client ou d’un policier.

Sur le même modèle, « patron » se dit  « latronspem », utilisé dans la chanson. Les expressions « partir en loucedé » ou le mot « loufoque » veulent respectivement dire « partir en douce » et « fou » en loucherbem, ce sont les seuls cas que je connaisse passés dans le langage courant. Si vous écoutez Bruant, vous trouverez d’autres exemple, bonne pêche (pardon, bonne lêchepuche)… Et maintenant, si on vous parle du lardinjok aux lansonchups, vous saurez ce que c’est.

Ouh la, je parle, je parle, je vais finir par donner la solution de l’énigme… Je vous rappelle qu’on cherche le lien secret entre toutes les chansons de la série.

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