Sur le Canon

Plagiats en chanson 9bis/9
12345677bis899bis

Pierre Delorme me signale qu’en fait la grille des Champs-Élysées (qui est d’ailleurs une adaptation de Waterloo Road de Jason Crest), n’est pas tout à fait celle du Canon de Pachelbel.

On retrouve la grille du Canon dans La maladie d’amour de Michel Sardou ou Rain and tears d’Aphrodite’s Child (qui reprend le Canon assez explicitement).

 

Merci et bonnes vacances (la série d’été commence demain !).

Tous les thèmes

Café Pouchkine

Lieux possibles, impossibles et imaginaires de la chanson 7/17

Vous connaissez sûrement Nathalie, le tube de Gilbert Bécaud. Aux paroles, Pierre Delanoë. « Un vent de Sibérie souffle sur la Bohème », c’était lui, dans Vladimir Illicth chanté par Sardou (ici). « La place Rouge était vide », c’est encore lui : on reconnait son art de planter le décor en une seule phrase qui combine une géopolitique sommaire à une poésie tout en efficacité.

L’histoire est bien connue, mais je la vous ressers encore une fois : le fameux café Pouchkine où l’on va boire un chocolat avec Nathalie à Moscou n’existait pas en 1964. Delanoë l’inventa et c’est seulement en 1999 qu’inspiré par la chanson il fut inauguré par un certain Gilbert Bécaud. Plus de détails dans une série consacrée à Pierre Delanoë, parolier le plus prolifique de toute la chanson française, l’homme aux 5000 chansons, ici.

Lieux possibles, impossibles et imaginaires de la chanson
1 – Entre Cuba et Manille
2 – Ménilmontant
3 – Le paradis
4 – La Molvanie
4bis – Le kamklep
5 – Chez Laurette
6 – L’underground café déménage rue Watt
6bis – La rue Watt
7 – Café Pouchkine
8 – Rue de la Grange aux Loups
9 – Le café des délices
10 – Quand la RATP invalide les chansons
11 – Les chants du Pelennor
12 – Comment se rendre en Transylvanie Transsexuelle
13 – Leindenstadt
14 – Porte des Lilas et Paimpol
14bis – Porte des Lilas (bis)
15 – La gare Saint Lazare de Brel
16 – San Francisco
17 – Rochefort
17bis – Saint-Lazare, bis
17ter – Gare du nord et Lountatchimo

Tous les thèmes

La reprise : un art majeur

La chanson, art majeur ou art mineur V. Les nanards de la chanson, 9/11
1234567891011

Composer, écrire des chansons, voilà sûrement un art mineur : c’est Gainsbourg qui le dit. Mais les reprendre, leur apporter jeunesse, les magnifier, voilà un art majeur. Extrait de La musique et l’ineffable, de Vladimir Jankélévitch, philosophe et musicien :

Le créateur, l’exécutant qui est recréateur actif, l’auditeur qui est recréateur fictif participent tous les trois à une sorte d’opération magique : l’exécutant coopère avec le premier opérateur en faisant exister l’œuvre effectivement dans l’air vibrant pendant un certain laps de durée, et l’auditeur, recréateur tertiaire, coopère en imagination ou par des gestes naissants avec les deux premiers. Refaire, disions-nous, c’est faire, et le recommencement est parfois un vrai commencement […]
_______________________

La nuit, je mens, chanson d’Alain Bashung reprise par Cazoul. À force de l’écouter, je lui trouve quelques mérites, mon côté recréateur actif sans doute. D’ailleurs, pour une fois qu’une chanson parle de théorie des graphes (« voleur d’amphores au fond des cliques »).

Sinon, je me demande à quoi tient ce génie de la chanson pour le mauvais goût. Je dirais qu’entre tous les arts, la chanson est celui dans lequel on regarde l’artiste avant l’œuvre. C’est l’art de la sincérité, de l’identification par excellence. J’en tiens pour preuve l’hystérie des fans, phénomène qui concerne surtout la chanson (on y consacrera une série bientôt).

Autre indice : on juge souvent un chanteur sur l’authenticité du personnage qu’il incarne (encore une série en préparation). On reproche à Renaud de ne pas être un vrai loubard, à tel rappeur de ne pas venir d’une cité. Mais on congratule Daniel Guichard d’avoir vraiment perdu son père, qui était vraiment un prolo, Brel de vraiment avoir des problèmes avec les femmes, Barbara d’être vraiment amoureuse, d’avoir vraiment visité Göttingen, d’avoir vraiment perdu son père à Nantes, père qui avait vraiment abusé d’elle. Quand Sardou explique benoitement que dans Je suis pour, ce n’est pas lui mais son personnage qui défend la peine de mort, personne ne le croit. Probablement, lui-même n’y croit pas. On se félicite par contre que Brassens soit vraiment un bon bougre. Et Pierre Perret, qu’il soit peut-être un faux bon bougre, que son amitié avec Léautaud soit peut-être inventée, l’affaire est assez grave pour mériter une campagne de presse et un procès. Si vous ne connaissez pas cette étrange histoire, tapotez dans votre moteur de recherche préféré, vous verrez.

Mais savoir si Louis de Funès est vraiment colérique, Chaplin vraiment un vagabond, etc., tout le monde s’en fout. Au contraire, on mesure le talent de l’acteur au nombre de kilos qu’il prend ou qu’il perd pour n’être plus lui-même et coller à son personnage, on félicite Bruno Ganz pour incarner son contraire (Hitler dans La chute), on admire Peter Sellers qui dans Docteur Folamour est successivement un savant nazi, un colonel british et un président des états-unis falot, on adore Sabine Azéma et Pierre Arditi qui interprètent tous les personnages de Smoking, no smoking, etc.  Je ne parle même pas des cantatrices, des mimes, des imitateurs, des marionnettistes, …

Le chanteur de chansons, c’est le seul dont on exige qu’il soit lui-même. Tout lui sera alors pardonné, il peut chanter faux, mal jouer de la guitare, écrire des paroles con-con et des musiques simplettes. Mais s’il fait du kitsch ou du bidon, on l’entend comme une part essentielle de sa personne. Et de la notre, car dans l’offense au bon goût du chanteur, notre complicité de « recréateur tertiaire » (cf Jankélévitch au début du billet) est requise. Dans le vague karaoké permanent, le casque sur les oreilles ou dans sa voiture, l’amateur de chansons n’entend pas la chanson-hon comme il jetterait un œil distrait sur un bibelot kitch.

Tous les thèmes

 

Les fesses

La chanson sexuellement explicite 2/18
12344bis55bis6788bis99bis
101111bis1212bis131415161718

Merci à Loïc, Jacquouille, Catherine, Nadia, Arnaud et Bertrand pour leurs gentils « appels de phares », voir le billet du 24 décembre.

Pas facile de concevoir cette série sur la chanson sexuellement explicite… D’abord, je croule sous le nombre. Le nombre incroyable de chansons parlant de sexe. Toute une psychanalyse de bazar nous explique d’ailleurs que chaque comptine pour enfant recèle un sens sexuel caché : « Il court, il court, le furet » doit en fait s’entendre « il fourre, il fourre le curé », évident. Au clair de la lune, « ma chandelle est morte », « plus de feu », « ouvre moi ta porte » : du sexe. Fais dodo Colas mon p’tit frère, « papa est en haut, maman est en bas », à moins que ça ne soit le contraire. Les parents font comme ils veulent, ce n’est pas l’affaire des enfants. Etc. Le pire en fait, c’est que je pense que c’est vrai…

Autre exemple : Michel Sardou chante en faveur de la peine de mort, scandale national. Il cherche une chanson populaire, pour se réconcilier avec la France. Son parolier lui offre En chantant, chanson naïve et entrainante pour enfin réjouir les chaumières. Mais qu’est-ce qu’il a besoin de dire qu’il fait l’amour dix fois dedans ? Quel fanfaron à la fin. Je la passerai une autre fois, aujourd’hui il est censuré, bien fait pour lui.

Un autre. Le grand capteur d’air du temps, Jacques Lanzman, qui en avril 1968 fait chanter à une sorte de dandy décadent que Paris s’éveille : quelle intuition, quel sociologue, bravo. Mais qu’est-ce que cette « obélisque bien dressée entre la nuit et la journée » ? Vieux dégoutant, on a compris le sens caché de tes glorieuses matinées…

Je peux continuer cette litanie lubrique : La chasse aux papillons, ça consiste en quoi exactement ? La petite entreprise, pourquoi ne connait-elle pas la crise ? Et si vous chantez La quête de Jacques Brel, surtout, ne bégayez pas au moment d’entonner crescendo « Telle est ma quête ! ». Bref, chaque chanteur, chaque chanson, parle de sexe, et quand elle n’en parle pas, c’est bien sûr pour mieux l’évoquer en creux, ou le refouler. Du sexe, du sexe, du sexe, partout de la fesse. Les fesses, par les Frères Jacques,

Tous les thèmes

Brel contre Delanoë

Pierre Delanoë, parolier géopolitique 7/8
12344bis5678

Le Jardin a déjà abordé un auteur qui aimait à donner de la profondeur à ses chansons en les plaçant dans un arrière-plan historique ou surtout géographique : Jacques Brel, voir ici. En résumé, chez Brel, la géographie est une tragédie œdipienne. Je veux dire que sa vie est marquée par la malédiction de l’oracle : il est né belge et sera fatalement, selon sa propre terminologie, un « barbare » venu du nord. Condition dont il ne sortira que par une révolte personnelle, qui se traduit tantôt par des rêves d’Amérique ou d’iles désertes, tantôt par une volonté d’être « espagnol », et dans tous les cas par la conquête de femmes (le plus souvent vouée à l’échec).

Chez Delanoë, prédomine la sagesse de l’homme de droite qui refuse de se révolter contre un ordre établi naturel. Celui qui s’y conforme, comme Gilbert Bécaud à Moscou, qui bien que « de droite » ne se révolte même pas contre le communisme, est récompensé d’une belle conquête. En fait, Brel et Delanoë se rencontraient semble-t-il assez souvent, et discutaient à propos de leurs chansons. Delanoë raconte :

Quand Brel a sorti Les Vieux [1963], je lui ai fait ce reproche: «Tu me fais chier: c’est un tableau désespérant de la vieillesse!» J’ai proposé à Bécaud une réponse optimiste sur le même thème. Il n’en a pas voulu. En 1973, c’est devenu Les vieux mariés, chanté par Sardou. Interview donnée à l’Express.

Écoutons les deux chansons.

Tragédie de la vieillesse chez Brel, et vision traditionnelle, voire rétrograde, de la famille chez Delanoë/Sardou : l’affaire est entendue. Et l’arrière-plan géographique alors ? Même dans ces chansons très intimistes, elle fait des discrètes incursions : opposition Paris/province chez Brel, voyage carte-postale chez Delanoë.

Tous les thèmes

Le passé lointain

Pierre Delanoë, parolier géopolitique 6/8
12344bis5678

Une des plus anciennes controverses philosophiques opposa Héraclite à Parménide il y a quelques milliers d’années. Pour le premier, l’être est éternellement en devenir, tandis que pour le second, l’être est. Doctrine que l’on résume par la maxime paradoxale « c’est toujours la même eau qui coule », refrain d’une chanson de Michel Sardou. Cette fois, les paroles ne sont pas de Pierre Delanoë, mais de son cadet de trente ans, Jean-Michel Bériat. Ce dernier utilisait la même ficèle que le maître, en écrivant des chansons dont la légèreté contrastait avec un arrière-plan géographique, philosophique ou historique profond. La même eau qui coule, donc, ou Africa interprétée par Rose Laurens, ou encore Ève lève-toi de Julie Pietri. Chez Bériat, l’impression de décor en carton-pâte est encore plus nette que chez Delanoë, et les images sont moins limpides « c’est toujours le raisin qui saoule », c’est pas très heureux franchement. Pourquoi pas « c’est toujours la même boule qui roule » tant qu’on y est… « Chie pas droit qui veut » comme disait Céline.

Mais j’en perds mon fil. Je voulais dire que Delanoë, en homme de droite, se range sans conteste du côté de Parménide. Il aime à se référer un passé lointain ou profond, à une certaine permanence des choses. Il le dit explicitement dans quatre vers de Attention mesdames et messieurs, de Michel Fugain :

Attention, mesdames et messieurs, c’est important, on va commencer
C’est toujours la même histoire depuis la nuit des temps
L’histoire de la vie et de la mort, mais nous allons changer le décor
Espérons qu’on la jouera encore dans 2000 ans

Voilà quelques exemples de passé lointain chez Delanoë. Il n’hésite pas à mettre en scène la guerre séculaire entre la France et l’Angleterre. Que fais-tu là Petula ? Par Petula Clark.

Dans Le bal des Lazes, il ressuscite une Angleterre aristocratique. Mais encore une fois, pour une histoire d’amour. Avec Michel Polnareff, compositeur inspiré et sans choucroute sur la tête.

Puisqu’on parle beaucoup d’Angleterre aujourd’hui, je ne résiste pas au plaisir de mettre en parallèle à celles de Delanoë la chanson de Philippe Katerine. La reine d’Angleterre. Avec cette vision encore plus profonde que « La place rouge était vide » : « car le monde est ainsi fait ».

Tous les thèmes

Une géographie de prospectus

Pierre Delanoë, parolier géopolitique 3/8
12344bis5678

Comment Pierre Delanoë faisait-il pour brasser les continents et l’histoire séculaire des empires dans ses innocentes chansonnettes ? Il était bien sûr très cultivé, mais il n’hésitait pas à faire feu de tout bois pour alimenter son fourbi et construire ses décors de carton-pâte. Par exemple, en plein brainstorming avec Michel Sardou et le compositeur Jacques Revaux, ce dernier fait une fausse manœuvre avec un nouveau clavier électronique et produit un horrible son de cornemuse. Delanoë, saisi d’une intuition, le convainc de garder le réglage pour écrire une chanson sur l’Écosse. N’y connaissant rien, il descend chercher un prospectus dans une agence de voyage. Il ne trouve rien sur l’Écosse, mais à la place une brochure sur un coin perdu en Irlande, le Connemara. Ça fera l’affaire. Est-ce que le public a jamais demandé qu’on lui chante l’Écosse d’ailleurs ? Sardou ne croit pas du tout à la chanson : six minutes de cornemuse et un mariage folklorique en Irlande sur fond de guerre d’indépendance, qui ça peut intéresser ? Les lacs du Connemara,

Delanoë pouvait donc faire une chanson à succès avec un peu n’importe quoi, même une rivière en Bulgarie. À propos de La Maritza, il raconte :

C’était une commande pour Sylvie Vartan [née en Bulgarie, ndb]. Bulgarie. Sofia. Tiens ! une rivière, la Maritza, c’est marrant. Pour le refrain, Jean Renard s’est inspiré d’une musique du folklore balkanique. L’éditeur de Joseph Kosma, compositeur des Feuilles mortes, a considéré qu’il y avait plagiat.  Interview donnée à l’Express.

Vous venez de lire le 600è billet du Jardin aux chansons qui bifurquent (et il m’a fallu tout ce temps pour mettre une chanson de Sylvie Vartan …).

Tous les thèmes

L’Amérique (et accessoirement la France)

Pierre Delanoë, parolier géopolitique 2/8
12344bis5678

Pierre Delanoë a beaucoup écrit sur les États-Unis. Et plus que tout autre pays, l’Amérique est présentée comme opposée à la France dans ses chansons. Je vois là l’angoisse du gaulliste Delanoë, inquiet de voir la France perdre sa place de grande puissance mondiale. Par exemple dans Moi je suis français, par Claude François.

Delanoë sait aussi présenter l’Amérique sous un jour plus favorable. J’y vois non tant une contradiction qu’un réel talent pour s’adapter à l’univers de ses interprètes (et à leur public donc). L’Amérique, par Joe Dassin.

Car Joe Dassin a passé son enfance aux États-Unis, pas question de lui faire chanter des paroles chauvines ou de l’anti-américanisme primaire. On garde ça pour le phrasé de grosse caisse de Claude François et son public populeux. Dassin évoque sa double culture dans Côté banjo, côté violon. Avec Jeane Manson, sur des paroles de Pierre Delanoë, of course.

 

Pour finir sur l’Amérique, on doit bien sûr à Pierre Delanoë La java de Broadway. Ce choc des civilisations, mi-onirique mi-éthylique, décrit un français très franchouillard qui se prend une biture à New-York et qui mate les filles dans un bar. C’est l’hymne définitif du beauf. Taillé sur mesure pour Sardou, donc.

 

Et puis je vous disais au début du billet que Delanoë était gaulliste. Je le prouve. Il a écrit une hommage à De Gaulle, particulièrement appropriée en ce 18 juin. Tu le regretteras, par Gilbert Bécaud.

Tous les thèmes

Pierre Delanoë ou l’art de planter le décor

Pierre Delanoë, parolier géopolitique 1/8
12344bis5678

Bienvenue sur le Jardin aux chansons qui bifurquent, le blog qui parle de chansons à travers des séries thématiques !

À partir d’aujourd’hui, on s’intéresse au parolier le plus prolifique de toute la chanson française, Pierre Delanoë, l’homme aux 5000 chansons et aux dizaines de tubes : L’Été indien (co-écrit avec Claude Lemesle), Les Champs-Élysées, Je n’aurai pas le temps, La java de Broadway, En chantant, Les Lacs du Connemara, etc, etc. Écoutez Radio Nostalgie pendant une heure, je parie qu’il y aura au moins une chanson de lui…

On raconte qu’un jour Pierre Delanoë a entendu une chanson qui lui plaisait à la radio. Il a appelé le programmateur pour lui en demander l’auteur. Réponse : Pierre Delanoë bien sûr. Il ne se rappelait pas l’avoir écrite… Son œuvre est donc si vaste que lui-même s’y perdait. Comment nous y retrouverions-nous ? Je vous propose l’angle de la géopolitique. Car beaucoup de chansons de Delanoë nous parlent d’histoire, de guerre ou de politique, y compris des romances bien innocentes en apparence. Comme Nathalie, de Gilbert Bécaud.

Les lecteurs qui nous arrivent de MusikTips connaissent déjà l’histoire : le café Pouchkine, qui rime astucieusement avec Lénine, est une invention de Delanoë. De nombreux touristes l’ont cherché en vain à Moscou, dans l’espoir de boire un chocolat, ou peut-être de rencontrer la belle Nathalie. Jusqu’à ce qu’un restaurateur moscovite ait l’idée de l’ouvrir, en 1999. « Quand je pense que Vladimir Poutine et Jacques Chirac se sont rencontrés à Moscou au café Pouchkine, baptisé ainsi depuis Nathalie, c’est fou! » disait Pierre Delanoë. Notez qu’il y a d’autres cas de lieux inventés dans des chansons et qui deviennent réels, comme la rue de la Grange-aux-loups à Nantes, voir ici.

De Nathalie, je retiens surtout la description authentique de l’accueil si fervent que recevait l’occidental en voyage de l’autre côté du rideau de fer. Et bien sûr l’écriture limpide de la chanson. Car Pierre Delanoë était incontestablement un maître, que Charles Aznavour tenait pour le plus doué de tous nos paroliers. Explorons un peu ses trucs et ficèles. Parler de la guerre froide, du communisme, et plus généralement d’histoire ou de politique dans un tube répond à un impératif simple : planter un décor, mettre un cadre qui donne de la profondeur à la chanson. À propos de Nathalie, Delanoë raconte :

J’ai mis un an à convaincre Bécaud d’interpréter Nathalie, qui s’appelait d’abord Natacha et vivait un amour impossible dans l’horreur communiste. À chaque fois, il m’envoyait sur les roses. Un jour, il m’a dit: «Invente une image forte!» J’ai sorti: «La place Rouge était vide/Devant moi marchait Nathalie»… Il s’est mis au piano. On a fini dans l’heure…
Interview de Delanoë donnée à L’Express.

Mettre un cadre, des images fortes, d’accord. Mais ce qui est étonnant chez Delanoë, c’est qu’on ne voit pas « la couture » : il y a le cadre, souvent assez conventionnel et souligné par des orchestrations grandioses. Puis il y a la petite ou la grande histoire d’amour déjà entendue mille fois. Son génie est de fondre l’un dans l’autre. On en verra plusieurs exemples dans la série.

Nathalie a été un tube en France mais aussi en Russie. À tel point qu’il a été repris par les Chœurs de l’Armée Rouge. Voyez cet extrait d’émission. Où l’on découvre que Pierre Perret chante moins bien que le ténor russe moyen, et que Michel Leeb, qui a décidément tous les talents, sait aussi de se moquer de la figure de nos amis russes. Mais il n’en mène pas large devant le chef de chœur (qui a dû en envoyer des moins drôles que lui au goulag)…

Pour ceux qui lisent encore, autre chanson de Delanoë sur l’URSS, Vladimir Ilitch, par Michel Sardou, en live à l’Olympia. Noter la phrase du début, encore cet art de planter le décor : « Un vent de Sibérie souffle sur la Bohême ».

La suite au prochain épisode, dans deux jours. Pour ne rien manquer, abonnez-vous (lien en haut à droite) !

Tous les thèmes

La décadanse

Expressions et mots venant de la chanson : les sources et les robinets 6/13
11bis234567899bis1010bis111213

Nous sommes toujours en quête d’expressions courantes de la langue française venant de la chanson. Nous avons vu des phrases toute faites, moitié proverbe, moitié expression, bref un peu à côté. Nous avons vu le rickroll et la franck-mickaélisation, deux expressions intéressantes mais plutôt confidentielles et spécialisées. Et qui ne viennent pas tant de la chanson que de la politique et de l’internet, grands pourvoyeurs d’expressions nouvelles. Explorons d’autres grandes sources de néologismes, expressions, phrases toutes faites, etc.

Tout d’abord, les antonomases, figures consistant en la transformation d’un nom propre en nom commun, ce qui a donné silhouette ou poubelle. Ensuite la bande dessinée. Saviez-vous que le mot « pied » a été inventé par un personnage de bande dessinée ? La dame assise, dans Les poulets n’ont pas de chaise, de Copi.

pouletPasDeChaise

 

Bécassine fut une bande dessinée avant d’être une chanson ou un synonyme d’idiote évidemment. On doit « ils sont fous ces romains » et « il est tombé dedans quand il était petit » au grand René Goscinny. Le génial Franquin nous a laissé, « m’enfin » et « rogntudju ». Quant aux « pieds nickelés » c’est bien sûr une bande dessinée, quoique le titre provienne selon certains d’une pièce de théâtre. La palme du genre revient à Cabu, le plus merveilleux des dessinateurs de presse, assassiné le 7 janvier 2015, et qui a inventé un mot passé dans le langage courant : « beauf ». Le 25 juillet 1980, Cabu invité de l’émission de Bernard Pivot, Apostrophe. Regardez notamment la fin de la vidéo.

Plus généralement, la littérature est bien sûr une bonne source d’expressions toutes faites, comme d’innombrables moralités de fables de La Fontaine. Si vous êtes un Don Juan, vous devez quelque chose à Molière… à moins que ne soyez un tartuffe ou que vous ne vous embarquiez dans une galère ?

J’aime beaucoup l’expression « élémentaire mon cher Watson » parce qu’il paraît qu’on ne la trouve dans aucune aventure de Sherlock Holmes. C’est le comble de l’inventeur d’inventer ce qu’il n’invente pas. Notez que dans un précédent billet, on a eu un cas similaire. Comme me l’a fait remarquer Daniel Maillot dans un commentaire, Georges Marchais  n’a jamais dit « taisez-vous Elkabbach ». La citation est en fait une invention de Thierry Le Luron ! Ce qui nous amène aux comiques…

Les comiques ne sont pas en reste donc : le schmilblick, « faire chauffer la colle », ou loufoque (qui n’est autre que le mot fou traduit en loucherbem, voir ici) sont des expressions inventées par Pierre Dac. « C’est étudié pour », « tonton, pourquoi tu tousses ? » ou « ça eu payé, mais ça paye plus » furent inventées par Fernand Raynaud. On doit à Coluche « C’est l’histoire d’un mec », ou « sans blague merde ». Les Deschiens nous ont laissé le gibolin. N’oublions pas Nabila qui a su renouveler le mot allô.

C’est triste à dire quand on aime la chanson, mais les paroliers paraissent bien faibles à côté de Cabu, Goscinny, Pierre Dac, Fernand Reynaud, Charles de Gaulle ou Nabila. Ces prétendus génies du mot ont l’oreille du peuple tout entier. Radio Nostalgie nous bourrent le crâne de leurs ritournelles. Résultat : le sociologue Michel Delpech, le provocateur Serge Gainsbourg, l’amoureuse Véronique Sanson, l’ado révolté Renaud, le droitiste Michel Sardou, l’idole des vieux/jeunes Johnny… quelles expressions toutes faites nous ont-ils laissées ? « Que je t’aime » ? Soyons sérieux : pas grand chose.

Ont-ils seulement essayé ? Je le crois. Par exemple, Serge Gainsbourg a essayé d’inventer tout ensemble une nouvelle chanson, un nouveau mot et une nouvelle danse : La décadanse, tentative contre-nature de rétrograder ce bon vieux slow au niveau de ringardise de la position du missionnaire. Jane Birkin et Serge Gainsbourg, La décadanse, en 1972.

 

Vidéo de l’Ina qui atteste le côté « plan com » de l’opération : ici ! Cette danse, je l’aurais plutôt appelée slowrette… Le plan n’était pas mauvais toutefois, j’en conviens. Mais l’échec fut complet : la chanson, quoique sulfureuse et bien écrite, n’a pas marché. Et surtout, la danse n’a rencontré aucun succès, je ne connais personne qui danse la décadanse (si vous en connaissez, balancez, hashtag balance ton décadanseur). Pourquoi cet échec ? Le public était peut-être rassasié de scandale après le succès de Je t’aime moi non plus ? Le contraste entre érotisme torride et jeu de mot bidon a dû plomber le concept « décadanse ». Et puis franchement, je ne suis pas danseur, mais ça m’a l’air un peu nul comme danse, je veux dire d’un point de vue strictement dansant, non ? Aller, on remet ça.

Tous les thèmes