Brel à Gauguin

La chanson, art majeur ou art mineur VIII. Chanson et peinture 3/17

Patrick Hannais, fidèle abonné du Jardin, a attiré mon attention sur les destins parallèles de Jacques Brel et Paul Gauguin. À presque un siècle d’intervalle, tous les deux quittent les affaires pour se lancer dans l’art, épousent des femmes du nord aux prénoms similaires (Miche Brel, Mette Gauguin). Ils sont morts à peu près au même âge et sont enterrés côte-à-côte dans le même petit cimetière de l’île de Hiva Oa, aux Marquises.

Patrick Hannais a écrit une chanson sur ces histoires parallèles : Brel à Gauguin. Sur la vidéo, regardez les documents qu’il a réunis et cet étrange air de famille entre Brel et Gauguin.

Brel lui-même évoque Gauguin dans sa chanson testament, Les Marquises.

La pluie est traversière
Elle bat de grain en grain
Quelques vieux chevaux blancs
Qui fredonnent Gauguin

Quel dommage que Gauguin n’ait pas peint un portrait de Brel… Je vous passe aussi Gauguin, de Pierre Delorme.

1 – Pourquoy n’aura mon langage, son or et ses douces fleurs ?
2 – Être Dieu
3 – Brel à Gauguin
4 – Goya et la chanson
4bis – Goya bis
5 – La peinture en bâtiment est-elle un art majeur ?
6 – Figure mythique du peintre
7 – Van Gogh, peintre par excellence de la chanson
8 – Autres personnages de peintres
9 – Les arbres de Corot
10 – Regard impressioniste
11 – La Joconde
12 – Nicolas Schöffer
13 – Ekphrasis
14 – Serge Rezvani
15 – Nino Ferrer
16 – Mick Micheyl
17 – Serge Gainsbourg

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Molière, le Misanthrope, 1666

La chanson, art majeur ou art mineur IV. Archéologie d’une question 5/16
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Nous restons au XVIIè siècle, le grand siècle classique, qui développa l’art français « majeur » (ou alors il n’y a pas d’art majeur). Cet art était-il réservé à une élite ? Sans doute, c’était un art de cour. Mais en fait, dès le début du XVIIè, l’idée d’un art pour le peuple existait. Jean Chapelain, autorité littéraire à l’époque, un des premiers académiciens, écrivait en 1640 à Jean-Louis Guez de Balzac : « le peuple, pour qui est faite la poésie ». Je tire la citation d’un livre d’André Gide, Attendu que…, aimablement prêté par Patrick Hannais, abonné au Jardin (d’ailleurs, allez voir le programme de ses lectures de Gide, Camus, Giono, etc, ici). Gide lui-même tire la citation du Tome XII des Causeries du lundi de Saint-Beuve, je l’ai cherchée en vain sur Gallica, j’espère qu’aucun tuyau n’est percé en cette étrange affaire.

Gide signale aussi un passage de la Lettre à l’Académie Française, de Fénelon, cette fois je l’ai retrouvé.

Ronsard avait trop entrepris tout à coup. Il avait forcé notre langue par des inversions trop hardies et obscures; c’était un langage cru et informe. Il y ajoutait trop de mots composés, qui n’étaient point encore introduits dans le commerce de la nation : il parlait français en grec, malgré les Français mêmes. Il n’avait pas tort, ce me semble, de tenter quelque nouvelle route pour enrichir notre langue, pour enhardir notre poésie, et pour dénouer notre versification naissante. Mais, en fait de langue, on ne vient à bout de rien sans l’aveu des hommes pour lesquels on parle. On ne doit jamais faire deux pas à la fois; et il faut s’arrêter dès qu’on se voit pas suivi par la multitude. La singularité est dangereuse en tout : elle ne peut être excusée dans les choses qui ne dépendent que de l’usage.

Même l’académisme le plus élitiste se souciait donc du « peuple » ou de « la multitude » à cette époque. Paradoxalement, c’était en un sens sa vocation : l’édification d’une langue uniformisée, centralisée, c’est un projet assez démocratique ou socialiste dans ses finalités si on me pardonne cet anachronisme. Le foisonnement anarchique de la Renaissance, quoique plus charmant, était bien plus élitiste : néologismes, érudition, maitrise du latin et du grec, universalisme, tels étaient ses mamelles… L’époque des « amis choisis par Montaigne et La Boétie » comme le chantait Brassens. En ce sens, il ne faut pas s’étonner de voir un auteur de gauche, Francis Ponge, écrire un hommage (assez délirant d’ailleurs) au poète des rois, Malherbe : Pour un Malherbe, déjà cité dans le billet précédent. On peut y lire :

On nous a un peu trop battu et rebattu les oreilles de Villon, Scève, Ronsard, Sponde, d’Aubigné, Théophile, etc. : chanteurs, grogneurs, geigneurs ou roucouleurs. Il faut remettre chacun à sa place.

Merci Monsieur Ponge de remettre les chanteurs à leur place : grogneurs, geigneurs, roucouleurs, chacun retrouvera son préféré… Toujours est-il que vers le milieu du XVIIè siècle les principaux personnages de la pièce de théâtre « la chanson est-elle un art majeur ? » sont presque tous entrés en scène : l’artiste, l’académie, l’élite, le peuple, la multitude, le grand art, la poésie, la langue française. Avec Molière entrera même en scène un personnage secondaire destiné à prendre ensuite de l’importance : le Bourgeois, si bête que même un bourgeois peut s’en rendre compte, et qui se ridiculise en s’essayant au grand art.

Je note au passage plusieurs points communs entre la France du début du XVIIè siècle et l’époque de Béart/Gainsbourg, la deuxième moitié du XXè siècle : pays sorti d’un traumatisme existentiel (guerres de religions / seconde guerre mondiale), stabilité politique retrouvée, grand foisonnement dans la langue (pléiade / surréalisme) et angoisse de voir le français devenir une langue morte. On avait déjà noté dans la série sur les poncifs en chanson les rapports entre la nouveauté de l’écriture de Boris Vian et la tentative de « néo-français » de Raymond Queneau. Je ne crois pas qu’il y ait de coïncidence à ce que ces tentatives soient contemporaines du Pour un Malherbe de Francis Ponge. Où l’on peut même lire une sorte de slogan à placer au fronton des chansons de Boris Vian : « Il faut snober les snobs eux-même. Il faut périodiquement désaffubler la poésie ».

Mais au milieu du XVIIè siècle, il manque encore un personnage, le principal, pour poser la question qui nous occupe dans cette série : La Chanson. La voilà, dans Le Misanthrope, de Molière. Je propose donc comme date de naissance de la question « la chanson est-elle un art majeur ? » : 4 juin 1666, première représentation du Misanthrope, avec la scène du sonnet d’Oronte.

Je vous résume : Oronte veut l’avis d’Alceste (le Misanthrope) à propos du sonnet qu’il a écrit. Voilà le sonnet, L’espoir.

L’espoir, il est vrai, nous soulage,
Et nous berce un temps notre ennui ;
Mais, Philis, le triste avantage,
Lorsque rien ne marche après lui !

Vous eûtes de la complaisance ;
Mais vous en deviez moins avoir,
Et ne vous pas mettre en dépense
Pour ne me donner que l’espoir.

S’il faut qu’une attente éternelle
Pousse à bout l’ardeur de mon zèle,
Le trépas sera mon recours.

Vos soins ne m’en peuvent distraire :
Belle Philis, on désespère,
Alors qu’on espère toujours.

C’est très mauvais, effet comique assuré… Alceste tergiverse, mais finit par rendre son avis :

Oronte.
Mais ne puis-je savoir ce que dans mon sonnet… ?
Alceste.
Franchement, il est bon à mettre au cabinet.

Je me demande si Molière fait référence à ce que Malherbe aurait dit dans une circonstance semblable, tel que rapporté par Tallemant des Réaux : « Il dit à un homme qui lui montra un méchant poème où il y avait pour titre : Pour le Roi, qu’il n’y avait qu’à ajouter : Pour se torcher le cul. ». D’autres anecdotes similaires trainent par-ci par-là. Dans Pour un Malherbe, Francis Ponge rapporte qu’au début de sa gloire, Malherbe fut invité par Philippe Desportes, poète officiel de la dynastie valoise finissante :

Desportes le reçut avec toute la civilité imaginable et lui dit qu’il lui voulait donner un exemplaire de ses Psaumes qu’il venait de faire imprimer. En disant cela, il se met en devoir de monter à son cabinet pour l’aller quérir. Malherbe l’arrête : « je les ai déjà vus. Ne vous donnez pas la peine. Ce potage vaut mieux que des psaumes ».

Revenons au Misanthrope. Alceste s’explique de son jugement sur le sonnet d’Oronte :

Le méchant goût du siècle, en cela, me fait peur.
Nos pères, tous grossiers, l’avoient beaucoup meilleur,
Et je prise bien moins tout ce que l’on admire,
Qu’une vieille chanson que je m’en vais vous dire :
Si le roi m’avoit donné
Paris, sa grand’ville,
Et qu’il me fallût quitter
L’amour de ma mie,
Je dirois au roi Henri :
« Reprenez votre Paris :
J’aime mieux ma mie, au gué !
J’aime mieux ma mie. »
La rime n’est pas riche, et le style en est vieux :
Mais ne voyez-vous pas que cela vaut bien mieux
Que ces colifichets, dont le bon sens murmure,
Et que la passion parle là toute pure ?

Voilà le débat lancé : chanson ou poésie ? Et plutôt mal parti : difficile de trancher entre deux textes aussi mauvais l’un que l’autre. Dans Attendu que…, André Gide note :

Il y a toujours et pour tout, en France (et tant mieux !), deux pôles, deux tendances, deux partis; et, pour ce qui nous occupe : celui de la poésie réfléchie (c’est dire à la fois : de réflexion et de reflet) et celui de la poésie directe : celui du sonnet d’Oronte et celui de la Chanson du roi Henri. Je vous avoue que je ne trouve pas si ridicule le Sonnet d’Oronte et suis bien prêt de préférer :
L’espoir, il est vrai, nous soulage,
Et nous berce un temps notre ennui
à :
Si le Roi m’avait donné
Paris sa grande ville
qui n’est, entre nous soit dit, pas grand-chose.

Comme chanson du jour, que diriez-vous de Mireille Mathieu, encore jamais passée dans ce misérable blog ? 762 billets pour en arriver à cette extrémité… Molière.

Le Misanthrope, pièce intégrale.

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