Noirs et juifs en chanson chez Jean-Paul Sartre

Les Juifs et la chanson IV – Image des juifs dans la chanson 18/19

Les noirs ont une histoire un peu moins compliquée en France qu’aux USA. Si la France a bien pratiqué le commerce des esclaves et la colonisation, il n’y a jamais eu d’esclavage sur le territoire métropolitain ni de ségrégation. Symétriquement, l’antisémitisme existe bien sûr aux États-Unis, mais les juifs n’en ont jamais été expulsés et n’y ont jamais été ni génocidés ni gouvernés par des dynasties de rois les persécutant. Juifs français et noirs américains croisent donc leurs regards au dessus de l’Atlantique, en regardant chacun avec envie de l’autre côté, qui pour fuir la vieille Europe antisémite, qui pour trouver à Paris des clubs de jazz où noirs et blancs peuvent se mélanger… ou simplement pour ne pas se faire lyncher. Ces rôles croisés donnent lieu à une étrange inversion dans La nausée, le roman de Jean-Paul Sartre.

Le personnage principal, Roquentin, entend une chanson vers la fin du roman : Some of these days. Sartre imagine le compositeur de la chanson : « un juif de Brooklyn », puis « Je pense à un américain rasé, aux épais sourcils noirs, qui étouffe de chaleur, au vingtième étage d’un immeuble de New-York ». La chanson est « le corps usé de ce juif aux sourcils de charbon qu’elle a choisi pour naître ». Quant à l’interprète, elle est décrite simplement comme « la Négresse ».

Or vérification faite, l’interprète de la chanson, la chanteuse Sophie Tucker, a bel et bien existé, mais elle était juive et nullement négresse. Quant à la chanson, elle a été composée par Shelton Brooks, qui était noir et pas juif ! Je ne sais pas si Sartre a inversé les rôles volontairement ou par inadvertance. Dans un cas comme dans l’autre, est-ce pour rétablir une vérité plus vraie que les faits eux-même ? Est-ce qu’il convient d’inverser juifs et noirs lorsqu’on les importe d’Amérique en France, chacun jouant là-bas le rôle de l’autre : victime d’un racisme atavique puisant dans les profondeurs de l’histoire ? Quitte à inaugurer la mode selon laquelle Sartre a raison d’avoir tort ? Ou cet échange révèle-t-il seulement les préjugés de Sartre, ou de son personnage : instinct musical propre au noir, tandis que juif est une idéalité dont le corps n’existe que par le truchement d’une œuvre de son esprit ?

Some of these days, chanson de Shelton Brooks par Sophie Tucker.

1 – Le chandelier
2 – Le mot « juif » dans des listes
3 – La chanson anticléricale œcuménique
3bis – Souchon et Ferré
4 – Le juif non-dit
5 – Les juifs chez Gainsbourg
6 – Un juif célèbre
7 – L’Aziza
8 – La chanson pro-israélienne
9 – Le conflit israélo-palestinien
10 – Image des juifs dans le rap
11 – L’anti-antisémitisme de Pierre Perret
12 – La chanson antisémite
13 – On peut rire de tout, mais pas en mangeant du couscous
14 – Les mères juives
15 – Betty Boop
16 – Noirs et juifs aux USA
17 – Nica
18 – Noirs et juifs en chanson chez Jean-Paul Sartre
19 – Azoy
19bis – Retour sur quelques commentaires

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12 commentaires sur “Noirs et juifs en chanson chez Jean-Paul Sartre

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