Érotisme des mathématiques

Paralipomènes de maths 2

En réunissant des chansons sur le thème des mathématiques, j’ai été frappé par le nombre d’allusions sexuelles qu’on y trouve. Par exemple, ce passage de C’est bien ma veine d’Arnold Turboust :

Une équation sexuée à l’évidence,
Aussi logique que E=MC2
Mise en scène par un gars prénommé Murphy
Serait la cause de tous mes tourments
.


Je ne cherchais pas spécialement ces allusions explicites ou implicites dans le répertoire mal défini des chansons mathématiques. Mais le charme ultime de la recherche est bien sûr de trouver ce qu’on ne cherche pas. Après quelques ruminations, je propose dans ce billet des explications à cette convergence inattendue.

Il y a tout d’abord le pouvoir du contraste, une astuce classique dans la chanson comique ou légère. On rapproche deux opposés, comme le charme et des petits calculs, ce qui capte l’attention de l’auditeur. Écoutez bien Ah ! Les p’tites Femmes de Paris, chanson du film Viva Maria !, par Brigitte Bardot et Jeanne Moreau.


Chez Mademoiselle K, dans Pas des carrés, l’opposition aux mathématiques est une métaphore d’un conflit conjugal.

C’est pas des carrés pas des losanges
Pas des conneries
Tu m’manques tu m’manques

Le sol est pas plat je suis pas aux anges
C’est pas c’qu’on m’avait dit
Tu m’manques tu m’manques

J’suis pas si tarée pas si carrée
J’déteste les mathématiques
Toujours autant toujours pourtant
Note et retiens combien de fois
J’me suis déduis de toi
De tout c’que t’aimeras pas


L’opposition de deux univers supposément incompatibles est parfois poussée plus loin dans un dispositif qu’on a déjà vu dans les chansons-blagues un peu lourdes sur les bouchers (le boucher amoureux, la femme du boucher, etc). Le Jardin y a consacré toute une série. Ici donc, on « matte la prof de maths », à la réputation pourtant peu sexy en général, dans La prof de maths du Grand Orchestre du Splendid.


Je parlais plus haut des bouchers. Et bien, j’ai même trouvé une chanson qui mange aux deux râteliers : poncifs sur les maths et sur les bouchers. C’est Acne vulgaris, d’Ingrid Caven. Ça raconte l’histoire d’une prof de maths (et de latin) couverte d’acné qui connait enfin l’amour « à plus de cinquante berges ». Mais circonstance aggravante, c’est avec un boucher, quelle horreur. Elle finit donc par se suicider. Les paroles originales (que je n’ai pas pu consulter) ont été écrites en allemand par Rainer Werner Fassbinder. On doit l’adaptation en français à Pierre Philippe qui commençait là sa carrière de parolier. Voir la série que l’émission Tour de chant sur France Musique lui a consacré.

Dans La Vénus mathématique de Guy Béart, l’opposition entre mathématiques et un érotisme vaguement graveleux est filée tout au long de la chanson. Bon, moi ça me touche un cosinus sans faire bouger l’autre, mais avis aux amateurs qui voudraient décortiquer ce salmigondi mi-paillard mi-mathématique. Notez que Guy Béart s’y connaissait un peu en maths puisqu’il était ingénieur de la prestigieuse école des Ponts et chaussées.


Marie Mathématique est plus subtile. Elle est carrément la petite sœur de l’icône érotique Barbarella. La jeunesse de l’héroïne (son âge est déjà une hyperbole permise par un paradoxe mathématique puisqu’elle aura « 16 ans dans mille ans ») empêche de trop expliciter les allusions érotiques. L’aspect mathématique n’est pas très développé non plus et reste voilé de mystère. Tout au plus, les motifs géométriques de la « robe de frisson » sont suivis de quelques images suggestives vers la fin de la vidéo. Gainsbourg est à la composition et au chant, les paroles sont d’André Ruellan et les rires de France Gall.


Marie Mathématique nous amène tout droit à une autre modalité de l’usage érotique des mathématiques en chanson : le mystère, ou même l’ésotérisme. Dans un registre où il est de meilleur goût de suggérer que d’expliciter, le vocabulaire abstrait et sonore des mathématiques, voire le mot « mathématiques » lui-même, est évidemment une ressource. Hubert-Félix Thiéfaine appelle par exemple Mathématiques souterraines une chanson plus sexuelle que scientifique, sans que l’on sache bien ce que les mathématiques viennent y faire.


Hubert-Félix Thiéfaine est aussi le plus numérologue des chanteurs. Il entrelace des allusions sexuelles avec les nombres mystérieux dont il parsème ses paroles. Par exemple dans Chambre 2023 (et des poussières) :

J’étais Caïn junior le fils de Belzébuth
Chevauchant dans la nuit mes dragons écarlates
Et m’arrêtant souvent chez les succubes en rut
J’y buvais le venin dans le creux de leur chatte
Et les ptérodactyles me jouaient du trombone
Au quatorzième sous-sol quarante-deuxième couloir
Où les anges déchus sous un ciel de carbone
Aux heures crépusculaires sodomisent les miroirs


Le temps d’une chanson, Thiéfaine quitte les mathématiques pour la physique, avec les quarks et quasars, aux deux extrêmes de l’univers. Le quark est la plus petite des particules élémentaires et le quasar l’un des objets les plus énergétiques et lointains du cosmos ! Que ce grand écart conduise à devenir « cunnibilingue » est tout de même une ellipse… Amants destroy :

Travail de nuit, petit matin
Jouissance, violence entre ses seins
Visage éclaboussé de nacre
Amour, bagatelle et massacre

Sur les fusibles du hasard
Entre les quarks et les quasars
Elle détruira son teddy boy
Cunnibilingue et lousy toy


Dans la chanson au titre suggestif, Ad orgasmum æternum, Thiéfaine invoque l’abstraction de l’inconnue X des mathématiques. À moins que ça ne soit le X du classement X au cinéma ?

Dans cité X, y a une barmaid
Qui lave mon linge entre deux raids
Si un jour elle apprend mon tilt
Au bout d’un flip tourné trop vite
Je veux pas qu’on lui renvoie mes scores
Ni ma loterie ni mon passeport

Gainsbourg lui aussi utilise l’inconnue X et des listes de nombres dans L’hôtel particulier, l’un des titres du célèbre album Melody Nelson. Je note qu’il date de 1971 et la loi sur le classement X de 1975. En France du moins, car au Royaume-Unis, le « X-certificate » a remplacé le « H-certificate » en 1951. Le clip est de Jean-Christophe Averty (je ne peux pas l’incruster car Youtube a posé une limite d’âge, cliquer ici si vous êtes majeur).

Au cinquante-six, sept, huit, peu importe
De la rue X, si vous frappez
À la porte
D’abord un coup, puis trois autres
On vous laisse entrer
Seul et parfois même accompagné

Après Thiéfaine, l’auteur de chanson qui entrelace le plus sexe et mathématiques est certainement Léo Ferré. Lui aussi tire parti de l’ésotérisme des maths, source inépuisable de sonorités et d’allusions plus ou moins heureuses. Il entre un peu plus dans la signification des concepts, lui qui écrivait : « Je me propose dans ma solitude définie, une morale non euclidienne. » Dans Des mots, il y a tout un vocabulaire mathématique ou issu des sciences physiques. Par exemple :

MC2, MC2 aime-moi donc, ta parallèle
Avec la mienne, si tu veux, s’entrianglera sous mes ailes
Humant un peu par le dessous, je deviendrai ton olfacmouette
Mon bec plongeant dans ton égout quand Dieu se vide de la tête

Dans La mémoire et la mer :

Quand j’allais géométrisant
Mon âme au creux de ta blessure
Dans le désordre de ton cul
Poissé dans les draps d’aube fine


Dans cette dialectique de l’inexorable et du voluptueux, les mathématiques avec leurs vérités définitives sont bien sûr dans la région de l’inexorable et de la virilité. Mais dans La preuve par trois, Zazie géométrise de manière plus féminine, en traçant à même les corps une sorte de carte du tendre :

Si je reprends tout depuis le début
Pour résoudre le problème
De cette équation à 2 inconnus
Suffit de savoir qu’ils s’aiment
Si j’ajoute à ça que le point G
Se trouve à l’intersection
De 2 corps en position allongée
Tu auras la solution

Les mathématiques sont aussi parfois neutres, lorsqu’elles illustrent simplement une réalité objective dans laquelle se déploient des histoires plus humaines. Pas besoin alors d’espaces abstraits ou de concepts abscons, de bonnes vieilles parallèles font très bien l’affaire. Les amants parallèles de Vincent Delerm.

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Boby Lapointe, Euclide de la chanson

Mathématiques et chansons 43

Les exemples de chanteurs ayant étudié les mathématiques ne manquent pas : Guy Béart (ingénieur des Ponts et Chaussées), Antoine et Boris Vian (ingénieurs centraliens), Évariste bien sûr, Gauvain Sers (diplomé de l’École nationale supérieure d’électrotechnique, d’électronique, d’informatique, d’hydraulique et des télécommunications) et même Bernard Menez (reçu au concours de l’ENSET, aujourd’hui appelée École Normale Supérieure de Paris-Saclay, et un moment prof de maths). J’en oublie sûrement. Je n’ai pas trouvé tellement de maths dans leurs chansons. Notamment de Boris Vian… si quelqu’un peut m’aider. De lui, je n’ai trouvé que ce couplet, mais pas de musique dessus, ni de vidéo ou d’audio.

Il y a des racines de tout’ les formes
Des pointues des rond’ et des difformes
Cell’ de la guimauve est angélique
Et la mandragore est diabolique
Il y a un’Racin’ qu’est un classique
Mêm’ s’il nous bassin’ on n’y peut plus rien
Mais la racine que j’adore
Et qu’on extrait sans effort-eu
La racin’ carrée ma préférée.

Il n’en va pas de même avec Boby Lapointe, déjà vu dans -2 billets. Son affinité avec les mathématiques a déjà été noté dans ce blog, par exemple dans la série sur la chanson oulipiste (ici). Il était mathématicien amateur dans sa jeunesse et auteur d’un mémoire sur la numération binaire. On trouve quelques traces de cette carrière parallèle dans ses chansons : goût immodéré pour ces constructions formelles que sont les calembours, art de tirer toutes les conséquences logiques d’une idée, aussi absurde soit-elle, et parfois même, une curieuse manière de procéder axiomatiquement, comme par exemple en posant que « uhuhuh » est un « refrain ». Le saucisson de cheval. Admirable (de lapin).

Bref, je nomme Boby Lapointe mathématicien d’honneur de la chanson française !

1 – Marie Mathématique
2 – Parallèles
3 – Booba, mathématicien du 100-8
4 – Tu fais trop de mathématiques
5 – Seul
6 – Si j’avais un piano
7 – Pourquoi la fatma l’a mis le feu ?
8 – Évariste
9 – Avec moins de clarté que de ferveur
9bis – Le chien du pope
10 – C’est quand qu’on va au pont-aux-ânes ?
11 – Pi
12 – Le théorème de l’électeur médian, l’art majeur et l’art mineur
12bis – Les arbres de Corot
13 – C’est bien ma veine
14 – Trois est un nombre magique
14bis – Great Teacher Issapa
15 – Pas des carrés
16 – Common knowledge
16bis – Everybody knows
17 – La preuve par trois
18 – Un zéro
19 – Rien
20 – New math
21 – Ma thématique
21bis – There a delta for every epsilon
22 – Compter
23 – La prof de math
23bis – L’enfant et les additions
24 – Deux fois deux font quatre
25 – Groupe d’automorphismes des chansons
26 – L’homme orange
27 – Mettre Euclide dans une poubelle
28 – La mémoire et les maths
29 – Lobachevsky
30 – Les valeurs approchées
31 – La vénus mathématique
32 – Mathématiques souterraines
33 – Logarithme 70
34 – Humour tautologique
35 – Quand j’étais petit, je n’étais pas grand
36 – Logical
37 – Permutation circulaire
38 – Contraposée
39 – Je serais pas Mistinguett si j’étais pas comme ça
40 – Les nombres négatifs
41 – Moins deux
42 – 7 est égal à -1 modulo 8
43 – Boby Lapointe, Euclide de la chanson
44 – That’s Mathematics
44bis – Amor Matemático

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Mathématiques souterraines

Mathématiques et chansons 32

Le chanteur le plus numérologue est sûrement Hubert-Félix Thiéfaine. Il n’a pourtant pas reçu de formation mathématique très poussée à ma connaissance, à la différence de plusieurs chanteurs comme Antoine, Boris Vian, Guy Béart, Évariste, Tom Lehrer, Boby Lapointe ou Bernard Menez. Mais les nombres sont très présents dans les paroles ésotériques de ses chansons, regardez par exemple la liste des titres de ses chansons ici, c’est impressionnant le nombre de nombres qu’on y dénombre.

Je vous propose sa chanson Mathématique souterraine. Encore une chanson érotique si je comprends bien les paroles, parce qu’avec Thiéfaine faut s’accrocher. Mais il n’y a de mathématiques que dans le titre ce me semble.

1 – Marie Mathématique
2 – Parallèles
3 – Booba, mathématicien du 100-8
4 – Tu fais trop de mathématiques
5 – Seul
6 – Si j’avais un piano
7 – Pourquoi la fatma l’a mis le feu ?
8 – Évariste
9 – Avec moins de clarté que de ferveur
9bis – Le chien du pope
10 – C’est quand qu’on va au pont-aux-ânes ?
11 – Pi
12 – Le théorème de l’électeur médian, l’art majeur et l’art mineur
12bis – Les arbres de Corot
13 – C’est bien ma veine
14 – Trois est un nombre magique
14bis – Great Teacher Issapa
15 – Pas des carrés
16 – Common knowledge
16bis – Everybody knows
17 – La preuve par trois
18 – Un zéro
19 – Rien
20 – New math
21 – Ma thématique
21bis – There a delta for every epsilon
22 – Compter
23 – La prof de math
23bis – L’enfant et les additions
24 – Deux fois deux font quatre
25 – Groupe d’automorphismes des chansons
26 – L’homme orange
27 – Mettre Euclide dans une poubelle
28 – La mémoire et les maths
29 – Lobachevsky
30 – Les valeurs approchées
31 – La vénus mathématique
32 – Mathématiques souterraines
33 – Logarithme 70
34 – Humour tautologique
35 – Quand j’étais petit, je n’étais pas grand
36 – Logical
37 – Permutation circulaire
38 – Contraposée
39 – Je serais pas Mistinguett si j’étais pas comme ça
40 – Les nombres négatifs
41 – Moins deux
42 – 7 est égal à -1 modulo 8
43 – Boby Lapointe, Euclide de la chanson
44 – That’s Mathematics
44bis – Amor Matemático

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La vénus mathématique

Mathématiques et chansons 31

Aujourd’hui, Guy Béart nous chante La Vénus mathématique. Encore un avatar des vertus érotiques des mathématiques. Il y a même « érotique » qui rime avec « mathématiques », alors hein, c’est pas moi qui l’ai inventé. Sinon, je suis étonné par le désordre de cette chanson.

1 – Marie Mathématique
2 – Parallèles
3 – Booba, mathématicien du 100-8
4 – Tu fais trop de mathématiques
5 – Seul
6 – Si j’avais un piano
7 – Pourquoi la fatma l’a mis le feu ?
8 – Évariste
9 – Avec moins de clarté que de ferveur
9bis – Le chien du pope
10 – C’est quand qu’on va au pont-aux-ânes ?
11 – Pi
12 – Le théorème de l’électeur médian, l’art majeur et l’art mineur
12bis – Les arbres de Corot
13 – C’est bien ma veine
14 – Trois est un nombre magique
14bis – Great Teacher Issapa
15 – Pas des carrés
16 – Common knowledge
16bis – Everybody knows
17 – La preuve par trois
18 – Un zéro
19 – Rien
20 – New math
21 – Ma thématique
21bis – There a delta for every epsilon
22 – Compter
23 – La prof de math
23bis – L’enfant et les additions
24 – Deux fois deux font quatre
25 – Groupe d’automorphismes des chansons
26 – L’homme orange
27 – Mettre Euclide dans une poubelle
28 – La mémoire et les maths
29 – Lobachevsky
30 – Les valeurs approchées
31 – La vénus mathématique
32 – Mathématiques souterraines
33 – Logarithme 70
34 – Humour tautologique
35 – Quand j’étais petit, je n’étais pas grand
36 – Logical
37 – Permutation circulaire
38 – Contraposée
39 – Je serais pas Mistinguett si j’étais pas comme ça
40 – Les nombres négatifs
41 – Moins deux
42 – 7 est égal à -1 modulo 8
43 – Boby Lapointe, Euclide de la chanson
44 – That’s Mathematics
44bis – Amor Matemático

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Gainsbourg est-il un génie ?

L’été Gainsbourg 15

Mon collègue de blog Pierre Delorme se plaint dans plusieurs commentaires de ce que Gainsbourg est considéré dans les médias comme un « génie », titre usurpé selon lui. Pour tuer le désœuvrement du 14 juillet, j’ai pris la question au sérieux, un peu comme un sujet du bac philo. Donc : Serge Gainsbourg est-il un génie ? Je ne me serais jamais interrogé en ces termes sans les commentaires de mon ami et ex-professeur d’analyse de chansons, mais je suis interpelé. Car comme je l’ai dit au début de la série d’été, au fil de mes cinq années de blog sur la chanson, est petit à petit montée en moi une « surprise Gainsbourg ». À force de me casser la tête sur toutes sortes de questions autour de la chanson, j’ai réalisé sa place singulière dans le paysage. Je vais commencer par un inventaire de ce qui le distingue à mon avis des autres ACI (auteur-compositeur-interprète).

Univers

D’abord, Gainsbourg n’a pas d’univers très défini. La plupart des « grands » de la chanson utilisent un dispositif avec un « décor », arrière-plan constant dans lequel se déploie chacune de leurs compositions, et où tous les genres (chanson d’amour, politique, sociale, d’actualité, …) trouvent une couleur qui leur est propre, définition de leur personnalité d’artiste. Village de convention de Brassens, Europe fantasmée de Brel, banlieue de Renaud, géopolitique de carton-pâte de Pierre Delanoë sont les meilleurs exemples (auxquels des séries ont parfois été consacrées, suivre les liens). Certains habitent des univers moins concrets, dont l’unité réside dans un style ou un personnage : sentimentalité vaporeuse de Barbara, « surréalisme » de Trenet, argot de Pierre Perret, artiste maudit à la Ferré, adolescence poétique à la Souchon, etc.

Gainsbourg a mangé de ce pain-là en fin de carrière avec son Gainsbarre, mais sur l’ensemble de son œuvre, il fait évidemment exception. On peut le rapprocher d’Aznavour de ce point de vue. D’ailleurs nos deux ACI qui riment avec troubadour sont peut-être ceux qui ont le plus (et le mieux) écrit pour d’autres. Mais Gainsbourg va plus loin qu’Aznavour dans le disparate. Comment croire que c’est le même qui a écrit Love on the beat et Le poinçonneur des Lilas ? On pourrait donner sans se fatiguer une vingtaine d’autres exemples. Voilà un critère assez objectif pour l’exclure du club des grands de la chanson et le ranger parmi les faiseurs ou les commerciaux, étiquette qu’il revendiquait d’ailleurs dans certaines interviews. Ce serait bien sûr réducteur de ne retenir que ce critère sur lequel on pourrait même le réhabiliter avec une hypothèse hardie. Aznavour a dit que chaque chanson devait raconter l’histoire de celui qui l’écoute, et pas de celui qui la chante. Je pense qu’il appliquait ce précepte aux chansons biographiques, dont il était expert (Je n’ai rien oublié, Comme ils disent, Je m’voyais déjà, etc, etc). Gainsbourg aurait inversé le dispositif : il raconte sa vie, mais dans les univers mouvants des générations successives de ses auditeurs.

Le chanteur en largeur d’abord

J’ai dit il y a quelques jours que Gainsbourg me frappait par le nombre de sujets qu’il aborde, et par l’originalité de l’approche pour chacun d’eux. Sur ce point, Pierre Delorme me cherche noise dans un commentaire. Effectivement, il n’est pas évident de prouver que c’est lui qui aborde le plus grand nombre de sujets, mais on ne va pas se lancer dans des décomptes fastidieux. Il se pourrait que Pierre Perret ou Guy Béart le surpasse largement par exemple. On y verra plus clair à la fin de la série, que je ne suis pas certain de tenir jusqu’au bout, vous verrez. J’ai prévu une petite cinquantaine de billets, à la suite desquels l’originalité de Gainsbourg et la diversité des thèmes qu’il aborde sera étalée noir sur blanc, je ne m’étends pas plus aujourd’hui.

J’ajoute que Gainsbourg n’a jamais l’air de faire « une chanson sur un sujet », un peu comme à l’atelier d’écriture de chanson. Je dois dire que Pierre Perret me donne souvent cette impression. La largeur des thèmes abordés par Gainsbourg me semble procéder non pas d’un auteur qui épuise laborieusement des listes de thème, mais de la gourmandise de l’immigré qui absorbe comme une éponge toute la culture de sa terre d’adoption et souhaite en rendre compte. Un peu comparable à celle de Goscinny dans Astérix ou le Petit Nicolas, qui recense systématiquement tous les poncifs de son temps. Chez Gainsbourg, cela ne conduit pas à un étalage systématique, mais plutôt à un mystère de la précision et du détail qu’on ne trouve pas dans la chanson purement commerciale : exactitude du vocabulaire et des descriptions (cf les billets consacrée au poinçonneur des Lilas, à Qui est in qui est out, etc).

Le chanteur transigeant

On n’imagine pas Brassens acceptant de mettre des nappes de synthé dans ses arrangements, ni la production de Brel lui imposant des choristes en mini-jupe au concert, ni qu’on exige de Barbara des chansons qui fassent danser dans les nightclubs. Voilà, ce sont des artistes intransigeants, droits dans leurs bottes. À l’inverse, il y a les artistes commerciaux, qui cherchent à toute force la recette du succès, le plus caricatural étant peut-être Claude François. Gainsbourg, à l’instar de quelques autres (Higelin, Lavilliers, …) est dans un entre-deux. Venu de la chanson « rive-gauche », passé par la chanson-jazz, il se résout à suivre la vague yéyé, et court après le hit-parade jusqu’à la fin de sa carrière, alternant succès et échecs dans une étrange dialectique entre l’art et le commerce.

Mais il est bon ou pas ?

Évidemment, avant de savoir si Gainsbourg est un génie, il faudrait savoir s’il est bon dans sa partie ou pas. Comme compositeur, c’est difficile d’évaluer Gainsbourg. Il a composé de bonnes musiques, comme Black trombone ou Penser à rien, presque des petits standards de jazz. Et des albums qui ont marqué musicalement : Melody Nelson (avec Jean-Claude Vannier) ou L’homme à la tête de chou. Il a bien sûr tiré le meilleur de l’élite des arrangeurs de son époque. Est-ce que cela enlève ou ajoute à son mérite ? Je laisse la question ouverte, on peut pinailler dans les deux directions. Idem pour la fusion qu’il opérée entre musique romantique et variétés : est-ce de l’habilité ou du plagiat ? Plagiat auquel il a recouru avec des escroqueries avérées, on en a déjà parlé dans le blog. Il parait qu’Alexandre Dumas disait : « L’homme de génie ne vole pas, il conquiert ». En tout cas, on a affaire à un compositeur difficile à évaluer. Je ne m’y risque pas plus. Je note qu’à ‘l’instar des paroles, il n’a pas d’univers musical très défini et qu’il n’a pas écrit de grande musique de film ou autre, alors quoi qu’on en pense, c’est quand même pas le Mozart du XXe siècle. Mais quel compositeur de chansons peut prétendre à ce titre ?

Comme parolier, on peut inscrire Gainsbourg dans la filiation de Boris Vian, qui a « désaffublé la poésie » selon le précepte de Francis Ponge. Un peu moins radical que le maitre dans l’usage d’un langage quotidien, il opère une subtile réaction en étant plus rigoureux et poétique, mais avec une poésie à mon avis assez peu inventive dans ses chansons de facture classique (La javanaise, Je suis venu te dire que je m’en vais, La chanson de Prévert, etc), par rapport à Souchon par exemple pour donner un exemple relevant d’une écriture d’apparence « simple » à la Vian. Ce sont d’ailleurs des chansons d’opinion plus que romantiques ou sentimentales si on écoute bien, et Gainsbourg est souvent didactique (En relisant ta lettre), une autre marque de fabrique. Je retiens à son crédit deux inventions d’écriture. D’abord son traitement original et systématique de la rime (rime en « ex » dans Comment te dire adieu, il y a plein d’autres exemples) ou parfois des assonances (« ve » dans La javanaise). Le procédé est très commun dans la chanson comique et Gainsbourg l’étend aux autres registres. Ensuite son usage des énumérations, mode littéraire à son époque (Prévert, Queneau, Perec, …), mais qu’il transpose en chanson le premier et d’une belle manière (Les petite papiers). Dans les deux cas, on peut dire que Gainsbourg a trouvé une bonne combine. Il suffisait d’y penser et après, c’était peut-être à la portée de tout parolier habile … Ou peut-être pas.

Je propose une seule chanson pour ce billet, Ford Mustang, bonne synthèse de l’univers de Gainsbourg : musique pas géniale mais bien arrangée dans l’air de son temps, chanson énumérative, rime rare en « ang », chanson de description, sociale et sans poncif, teintée d’érotisme et de didactique. Pour être plus précis, chanson du non-univers de Gainsbourg, puisqu’il n’a pas d’univers défini n’est-ce pas.

Alors voilà : après tout ça, comment dire si Gainsbourg est un génie ? Il se distingue tellement des autres ACI, qu’il est difficile à classer sur une échelle de valeur. Et puis il faut s’entendre sur ce qu’est un « génie ». Si un génie est un artiste qui s’est hissé au sommet de son art, alors je suis d’accord pour dire que Gainsbourg ne mérite pas l’appellation : peintre raté, versificateur habile, parolier inventif, compositeur énigmatique… C’est sûrement un artiste surdoué, mais à mon goût, c’est un mélodiste moins « génial » que Brassens, un parolier moins « génial » que Brel ou Souchon. Et plus un suiveur qu’un inventeur, mais un suiveur qui a su maintenir une certaine qualité au long de carrière, ce qui le rend crédible et recyclable. Pris globalement, son cas est donc quand même défendable : il n’a pas de grand point faible, pas mal de bonnes chansons, plusieurs très bonnes, c’est quand même le principal.

Mais je pense qu’on fait qu’on fait fausse route, parce que Brassens ou Brel ne sont en aucun cas des « génies ». Ils se sont hissés au sommet de leur art et l’ont même ré-inventé, mais y compris dans l’espace médiatique, le mot génie doit s’entendre dans un sens plus restreint. Le génie est un individu dont la créativité et les capacités intellectuelles surhumaines ont un impact majeur dans les domaines artistiques, scientifiques, sociaux et politiques, impact supérieur à celui des meilleurs spécialistes de chacun de ces domaines. Il provient d’un de ces champs particuliers, dans lequel il est le meilleur, mais il les transcende. La notion émerge avec l’humanisme. Elle culmine alors avec Léonard de Vinci. Puis elle se renouvelle et trouve toute sa plénitude sociale et politique, voire messianique, à la charnière entre les Lumières et le Romantisme, moment où l’individu peut occuper la place laissé vacante par Dieu. Le premier génie de ce point de vue est peut-être Goethe. En France, on pourrait opter pour Napoléon, ou plus sûrement pour Victor Hugo. En ce sens, le seul génie incontestable de la chanson française, ce fut en son temps Béranger, même si son œuvre est aujourd’hui complètement dévaluée. Le dernier « génie » français en ce sens, c’est peut-être Jean-Paul Sartre. L’espèce a proliféré au XIXe siècle, puis a décliné jusqu’à disparaître à peu près au long du vingtième siècle. Elle ne subsiste aujourd’hui qu’en des variantes dégénérées dont aucune ne parvient à même faire croire à un consensus : entrepreneurs qui inventent le futur (Steve Jobs est peut-être le moins antipathique), prophètes-imposteurs résiduels du totalitarisme en leur pays (dynastie Kim), leader populistes, penseurs autoproclamés, etc.

Nos chanteurs les plus estimés affichent une grande modestie, ils sont tous d’accord pour n’être pas poète, je vous épargne les extraits d’interview de Brassens, Brel ou Barbara qui se gargarisent de cette formule. Trenet la chante même : « J’suis pas poète, mais je suis ému » (Ménilmontant). Quelques ambitieux, comme Léo Ferré, bornent leur prétention à être de grands poètes et composent un opéra pour marquer le coup. La question du « génie » ne se pose même pas pour eux. Sauf pour Vian et son éclectisme peut-être, et pour Gainsbourg bien sûr. Peut-être ironiquement, mais pour lui et rien que pour lui. Déjà, il a la première qualité requise : une certaine mégalomanie. Il s’inscrit dans les plus grandes lignées, se compare discrètement à Chopin ou à Rimbaud dans des interviews. Et puis, il émarge à tous les débats de son siècle, parfois dans une certaine indifférence, quelques fois avec un vrai impact sur la société. Je pense à Je t’aime moi non plus, ou à sa reprise de la Marseillaise. Il est en ce sens notre seul « génie » de la chanson. Avec son personnage de marquis de Sade à paillettes, sodomite inassouvi et alcoolique véritable qui hantait les plateaux de télé , il incarne bien sûr une forme décadente et parodique de génie, un pale reflet de cette catégorie en son temps déjà désuète. Et qui avait bien compris qu’un authentique génie doit se hisser au-dessus de son art. Sur ce point, Gainsbourg a eu une idée de génie : pour se situer loin au-dessus, plutôt que de se fatiguer à grimper, autant rabaisser son art. En le déclarant mineur.

Tous les thèmes

Pérégrination d’Amsterdam

Amour et mélancolie des villes, 27/28

Tout ceci est déjà plus ou moins passé dans le blog, mais je vous le ressers. S’il y a une ville dépassée par sa chanson, c’est bien Amsterdam. L’histoire est parait-il unique dans annales du music-hall : Jacques Brel ne croyait pas trop à sa chanson. Elle a toutefois remporté un triomphe en concert, alors que le public ne la connaissait pas, en contradiction avec la règle sselon laquelle le public ne veut écouter que ce qu’il a déjà entendu. On écoute.

Cette chanson passée dans l’histoire le jour même de sa création a suscité quelques jalousies. Léo Ferré lui a répondu par Rotterdam.

Et puis Guy Béart a fait son propre Amsterdam.

Et puis ces coquins de Parabellum ont aussi donné leur version, en traitant Brel d’abruti. Ilot d’Amsterdam. À la fin de la vidéo, vous aurez en bonus une belle chanson d’Aristide Bruant, qui vous fera visiter quelques villes : Paris, et son mystérieux cimetière de la rue Saint-Martin que je cherche encore, Saint-Denis, et bien sûr Cayenne.

1 – La ville morte
2 – Hôtel Périphérique
3 – Marseille
4 – Rio
5 – Grenoble
6 – Vienne
7 – Lyon
8 – Numance
9 – New York
10 – Hong Kong
11 – Bruxelles
11bis – Un chameau à Bruxelles
12 – Le regard tranquille des vieilles villes
13 – Moscou
13bis – Il neige sur Liège
14 – Paris
15 – Madrid
16 – Barcelone
17 – Je reviendrai à Montréal
18 – Il faut s’offrir du bitume
19 – Marseille
20 – L’ennui des villes
21 – La Havane
22 – Anarchy in Tokyo
23 – Cergy
24 – La fille de Londres
25 – The old main drag
26 – Vancouver
27 – Pérégrination d’Amsterdam
28 – Venise n’est pas en Italie

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Gainsbourg est-il misogyne ?

Féminisme / sexisme 9/16

On a parlé de Jane Birkin il y a quelques billets, mais qu’en est-il de son mentor Serge Gainsbourg ? Pour instruire son procès en misogynie il y a une difficulté. Son personnage est embrouillé par toutes ses ambiguïtés et provocations. Exemple avec Sois belle et tais-toi. Est-ce une injonction ou la critique de cette injonction ?

Autre exemple, Les femmes ça fait pédé, qui renvoie dos-à-dos des poncifs sur femmes et pédés, manière amusante de montrer leur inanité… tout en les exposant par le menu. Par Régine.

Je vous propose aussi Ronsard 58, chanson revancharde d’homme laid (thème très gainsbourien). Sur le plateau de l’émission Apostrophe. Notez que Guy Béart n’applaudit pas à la fin. La prestation est musicalement assez nulle soit dit en passant.

En conclusion, je risque cette hypothèse : Serge Gainsbourg n’était pas un féministe enragé.
1 – Les petites filles de Michèle Bernard
2 – Êtes-vous sexiste-Beatles ou sexiste-Rolling Stones ?
3 – Jane Birkin
4 – Marie Dubas nous fait mal
5 – Les rapeurs sont-ils jugés sexistes ?
6 – Léo Ferré est-il misogyne ?
7 – Jacques Brel est-il misogyne ?
8 – Georges Brassens est-il misogyne ?
9 – Gainsbourg est-il misogyne ?
10 – Les z’hommes
11 – Le monsieur du métro
12 – À part peut-être Renaud
13 – Anne Sylvestre
13bis – La faute à Ève
14 – Rimes féminines
15 – Ne vous mariez pas les filles
16 – Nettoyer, balayer

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Charles Guérin

La chanson, art majeur ou art mineur VII. Été 2019, chaque jour un poète, 32/68
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C’est l’été 2019, chaque jour un poète. Aujourd’hui Charles Guérin, né en 1873.

Guy Béart nous chante Au bout du chemin.

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Philippe Desportes

La chanson, art majeur ou art mineur VII. Été 2019, chaque jour un poète, 8/68
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C’est l’été 2019, chaque jour un poète. Aujourd’hui Philippe Desportes né en 1546.

Guy Béart nous chante Le mariage.

Le jour où j’ai trouvé la vidéo sur youtube, elle n’avait qu’une seule vue ! Au jour où je mets mon billet en ligne, c’est 7. Grâce à vous ce sera au moins 12.

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Pierre de Ronsard

La chanson, art majeur ou art mineur VII. Été 2019, chaque jour un poète, 6/68
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C’est l’été 2019, chaque jour un poète. Aujourd’hui Pierre de Ronsard, né en 1524.

Guy Béart nous chante les Stances.

Je profite du billet d’aujourd’hui pour mentionner Jacques Tahureau, poète tout à fait charmant, et qui n’a pourtant inspiré aucun chanteur à ma connaissance. Amis compositeurs, au travail. Voilà ce qu’il écrivait à propos de Ronsard :

Que veux-tu dire Ronsard,
Qui le premier de ton pouce
Nous as instruit en l’art
D’animer la harpe douce ?
Où sont vos divins esprits,
Ô Français tant bien appris ?
Où est la lyre immortelle
Qui par vous se renouvelle ?

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