À la turque

Nougaro et ses compositeurs 5/15
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Nougaro a mis en parole deux musiques de Dave Brubeck. Ce compositeur de jazz est célèbre pour ses innovations rythmiques. Ici, À bout de souffle adaptation du Blue Rondo a la Turk.

Ce morceau a un rythme inhabituel. Pour vous en rendre compte, essayer de compter en boucle :

1-2  1-2  1-2  1-2-3
1-2  1-2  1-2  1-2-3
1-2  1-2  1-2  1-2-3
1-2-3 1-2-3 1-2-3

En mettant bien un accent sur chaque « 1 », c’est tout à fait bancal, mais c’est bien le rythme du morceau (vous pouvez répéter ça en rythme par dessus le morceau d’ailleurs).  Vous noterez que chaque ligne a neuf temps (ou neuf syllabes si vous préférez), mais que le découpage est parfois 2+2+2+3, parfois 3+3+3. Brubeck tire parti de ce rythme curieux, et Nougaro y glisse très habilement ses paroles…

Au fait, une petite devinette. Si vous écoutez bien les paroles, vous entendrez que Nougaro mentionne explicitement le compositeur de la chanson. Pouvez-vous citer une autre chanson, pas de Nougaro, avec cette particularité ? Un indice, elle a déjà été donnée dans ce blog (mais il y en a sûrement d’autres…).

Une version en concert, trois ans seulement avant la mort de Nougaro. Il avait encore une énergie impressionnante (le montage de la vidéo est fatiguant).

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Thélonious Monk

Nougaro et ses compositeurs 4/15
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On s’intéresse aujourd’hui au compositeur de Round Midnight, Thélonious Monk, pianiste et compositeur génial. On commence par l’écouter jouer Round Midnight.

Non mais quelle idée Claude de mettre des paroles là-dessus, c’est tellement expressif sans… Pas besoin d’une grande oreille pour entendre que Monk avait un traitement très personnel du rythme et de l’harmonie. Il était un peu bizarre. Il avait l’habitude de se lever pendant ses concerts et de faire le tour de ses musiciens, voyez plutôt, à 18min22s, ou à 24min12s sur la vidéo suivante. Vous pouvez observer son style très inspiré bien que peu virtuose et gêné par une grosse bague à l’auriculaire, à partir de 18min58s. À 25min4s commence notre Round Midnight. Mais vous pouvez aussi vous délecter du premier morceau, Lulu’s back in town.

Sur le site de l’INA, vous trouverez une interview de Monk (l’interviewer rame comme une bête, il s’agit de Jacques B. Hess, qui a l’étrange spécificité (pour un jazzman français) que la seule page wikipedia le concernant est en allemand) : ici.

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Autour de minuit

Nougaro et ses compositeurs 3/15
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Nougaro a mis en paroles au moins une composition de Thélonious Monk, Round Midnight, ou plutôt ici Autour de Minuit. On retrouve Thélonious Monk dans le prochain post.

 

A noter, une version avec la cantatrice Nathalie Dessay, enregistrée sur le dernier album (posthume) de Nougaro, La note bleue.

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Je suis snob

Nougaro et ses compositeurs 2/15
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Le dernier post était consacré à une chanson de Nougaro composée par Jimmy Walter. Conformément à la logique implacable de cette série, je vous donne maintenant une autre composition du même Jimmy Walter (sans Nougaro). Je suis snob, Boris Vian.

Vous pouvez regarder sur le site de l’INA une interprétation un peu ratée de Serge Gainsbourg qui lit ses paroles sur un gros papier ! ici.

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Pléthore

Nougaro et ses compositeurs 1/15
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Dans cette dernière longue série d’été, on explore une caractéristique de l’œuvre de Claude Nougaro : le nombre incroyable des compositeurs de ses musiques. J’ai glané une liste sur wikipedia, mais je pense qu’elle est un peu exagérée parce que certains paroliers de chansons originellement en anglais ou en portugais se sont glissés dedans par erreur et je n’ai pas le courage de tout trier. D’un autre côté, il y a peut-être des oublis. J’ai essayé d’exclure de la liste les compositeurs de chansons simplement reprises par Nougaro. Si ces imprécisions vous froissent, signalez-moi les erreurs, je tiendrai la liste à jour. Je vous la donne telle quelle à la fin de ce post, elle comporte 73 noms si mes comptes sont exacts (auxquels il faudrait ajouter Claude Nougaro lui-même puisqu’il a écrit certaines de ses musiques).

On y trouve bien des grands noms du jazz américain (Dave Brubeck, Herbie Hancock, Quincy Jones, Charles Mingus, Thélonius Monk, Gerry Mulligan, Wayne Shorter …), des jazzmen français (Richard Galliano, Didier Lockwood, Bernard Lubat, Michel Portal …), des compositeurs brésiliens (Chico Buarque, Gilberto Gil, Baden Powell…).  Et puis la fine fleur de ces compositeurs français sans étiquette bien définie, qui ont navigué entre musiques de film, variété, arrangements, musique plus ou moins savante, etc (Michel Colombier, Michel Legrand, Jean-Claude Vannier …). Il y a des compositeurs œuvrant principalement pour la chanson (Jacques Datin, Marguerite Monnot, Jimmy Walter, …). Très peu de musiciens classiques (je n’ai trouvé que Robert Schumann). Il y a le cas particulier de Maurice Vander qui était compositeur attitré de Nougaro.  Et la catégorie majoritaire, c’est ceux dont (par ignorance) je n’ai jamais entendu parler…

Dans les prochains posts, on va écouter des chansons de Nougaro, suivies d’autres musiques des compositeurs pour faire un peu connaissance. Afin de ne pas y passer l’année, on se limitera à une petite poignée, choisie en toute subjectivité. Dernier truc avant de commencer : je vous promets une autre série pour plus tard : les compositeurs qui curieusement n’ont pas écrit de musique de chansons de Nougaro !! Si, il y en a. Pour m’en tenir aux catégories un peu artificielles du paragraphe précédent, je citerais :  Cole Porter, Martial Solal, Tom Jobim, Alain Goraguer, Jacques Revaux et Frédéric Chopin. Une infime minorité quoi.

On attaque avec Jimmy Walter, compositeur de Maman m’a dit, qu’on a déjà vu dans le post spécial fête des mères, ici. Il a composé les musiques de plusieurs autres chansons, comme par exemple Toutes les Musiques.

La liste complète
Nat Adderley, Bernard Algarra, Steve Allen, Bernard Arcadio, Jean-Michel Arnaud,  J. Campbel Badiane, Denis Benarrosh, Marc Berthoumieux, Bruno Brighetti, Ray Brown, Oscar Brown Jr, Dave Brubeck, Chico Buarque de Hollanda, Carlos Byas, H. Canto, Jose Capinan, Yvan Cassar, André Ceccarelli, Christian Chevallier, Michel Colombier, Tania Correa Reis, Jacques Datin, Jean-Marie Ecay, Michel Emer, Fred Freed, W. Gilbert Fuller, Richard Galliano, Claude Gaudette, Gilberto Gil, L. Pozo Gonzales, Daniel Goyone, Slide Hampton, Herbie Hancock, Bernard Hanighen, Neal Hefti, Marc Hemmeler, Al Hoffman, Quincy Jones, Michel Legrand, Didier Lockwood, Eddy Louiss, Bernard Lubat, Bruno Martino, Jean-Pierre Mas, Charles Mingus, Thélonius Monk, Marguerite Monnot, Jean Mora, Vinícius de Moraes, Gerry Mulligan, Gérard Pontieux, Loïc Pontieux, Michel Portal, Baden Powell, Eric Robrecht, Sonny Rollins, Aldo Romano, D. Sadi, Philippe Saisse, Sébastian Santa Maria, Lalo Schifrin, Robert Schumann, Wayne Shorter, Maurice Sigler, Jean « Toots » Thielemans, Maurice Vander, Jean-Claude Vannier, Laurent Vernerey, Jimmy Walter, Rick Ward, Mabel Wayne, Cootie Williams, Fodé Youla.

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Chansonnette à celle qui reste

Quand l’esprit d’épicerie rencontre la révolution sexuelle 11/11
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Il est temps de conclure cette série d’été…  Chansonnette à celle qui reste. Paroles de Georges Brassens, musique de Jean Bertola, interprétée par Maxime Le Forestier.

 

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Touch me

Quand l’esprit d’épicerie rencontre la révolution sexuelle 10/11
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Pas si simple de dénicher des chansons sur les défloraisons tardives. À part Sous les Palétuvier, la seule autre que j’ai trouvée vient aussi d’une comédie musicale. Peut-être la virginité tardive se prête-t-elle mieux à un traitement théâtral qu’en chanson ? À méditer. Le Rocky Horror Picture Show, déjà vu dans ce blog (ici) : la très sage Susan Sarandon (who « never kissed before », de son propre aveu) connait ses premiers émois dans les bras musclés de la créature du Dr Frank-N-Furter, tout un programme.

 

Chez Flaubert, on a un peu fait le tour de la question. Je mets juste la toute dernière page de L’éducation sentimentale, et ça ira comme ça.

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On appelait ainsi une femme qui se nommait de son vrai nom Zoraïde Turc ; et beaucoup de personnes la croyaient une musulmane, une Turque, ce qui ajoutait à la poésie de son établissement, situé au bord de l’eau, derrière le rempart ; même en plein été, il y avait de l’ombre autour de sa maison, reconnaissable à un bocal de poissons rouges près d’un pot de réséda sur une fenêtre. Des demoiselles, en camisole blanche, avec du fard aux pommettes et de longues boucles d’oreilles, frappaient aux carreaux quand on passait, et, le soir, sur le pas de la porte, chantonnaient doucement d’une voix rauque.

Ce lieu de perdition projetait dans tout l’arrondissement un éclat fantastique. On le désignait par des périphrases : « L’endroit que vous savez, — une certaine rue, — au bas des Ponts ». Les fermières des alentours en tremblaient pour leurs maris, les bourgeoises le redoutaient pour leurs bonnes, parce que la cuisinière de M. le Sous-Préfet y avait été surprise ; et c’était, bien entendu, l’obsession secrète de tous les adolescents.

Or, un dimanche, pendant qu’on était aux vêpres, Frédéric et Deslauriers, s’étant fait préalablement friser, cueillirent des fleurs dans le jardin de Mme Moreau, puis sortirent par la porte des champs, et, après un grand détour dans les vignes, revinrent par la Pêcherie et se glissèrent chez la Turque, en tenant toujours leurs gros bouquets.

Frédéric présenta le sien, comme un amoureux à sa fiancée. Mais la chaleur qu’il faisait, l’appréhension de l’inconnu, une espèce de remords, et jusqu’au plaisir de voir, d’un seul coup d’œil, tant de femmes à sa disposition, l’émurent tellement, qu’il devint très pâle et restait sans avancer, sans rien dire. Toutes riaient, joyeuses de son embarras ; croyant qu’on s’en moquait, il s’enfuit ; et, comme Frédéric avait l’argent, Deslauriers fut bien obligé de le suivre.

On les vit sortir. Cela fit une histoire qui n’était pas oubliée trois ans après.

Ils se la contèrent prolixement, chacun complétant les souvenirs de l’autre ; et, quand ils eurent fini :

— C’est là ce que nous avons eu de meilleur ! dit Frédéric.

— Oui, peut-être bien ? c’est là ce que nous avons eu de meilleur ! dit Deslauriers.

Gustave Flaubert, L’éducation sentimentale. 

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Sous l’évier

Quand l’esprit d’épicerie rencontre la révolution sexuelle 9/11
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Pour finir cette série et prouver que les auteurs de chansons ne sont pas tous obsédés d’amours juvéniles, quelques chansons qui évoquent au contraire des virginités tardives. On commence par Sous les Palétuviers, tube drôlatique des années 1930, par l’excellente Pauline Carton et le copieux André Berley. « L’amour, ce fruit défendu vous est donc inconnu ?! », tout est dit.

 

Chez Flaubert, on avait laissé dans le dernier post ce pauvre Pécuchet vierge à 52 ans. Le revoilà quelques pages plus loin.
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Pécuchet, le matin du même jour, s’était promis de mourir s’il n’obtenait pas les faveurs de sa bonne, et il l’avait accompagnée dans la cave, espérant que les ténèbres lui donneraient de l’audace.

Plusieurs fois, elle avait voulu s’en aller ; mais il la retenait pour compter les bouteilles ; choisir des lattes, ou voir le fond des tonneaux, cela durait depuis longtemps.

Elle se trouvait, en face de lui, sous la lumière du soupirail, droite, les paupières basses, le coin de la bouche un peu relevé.

— M’aimes-tu ? dit brusquement Pécuchet.

— Oui ! je vous aime.

— Eh bien, alors, prouve-le-moi !

Et l’enveloppant du bras gauche, il commença de l’autre main à dégrafer son corset.

— Vous allez me faire du mal ?

— Non ! mon petit ange ! N’aie pas peur !

— Si M. Bouvard…

— Je ne lui dirai rien ! Sois tranquille !

Un tas de fagots se trouvait derrière. Elle s’y laissa tomber, les seins hors de la chemise, la tête renversée ; puis se cacha la figure sous un bras ; et un autre eût compris qu’elle ne manquait pas d’expérience.

Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet. 

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La princesse et le croque-notes

Quand l’esprit d’épicerie rencontre la révolution sexuelle 8/11
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Hier, Sardou descendait à « pas 15 ans », ce qui doit donc faire 14. Qui osera descendre plus bas ? Il y a bien ex-æquo avec une chanson de Linda Lemay, La lune et le miel, mais c’est vraiment trop mauvais, j’arrive pas à la mettre dans mon blog, cherchez la vous-même si ça vous chante. Heureusement, il y a Georges Brassens, plus provocateur que Sardou et Gainsbourg réunis, bien sûr. Si si, écoutez bien. La Princesse et le Croque-Notes.

Chez Flaubert, on passe à messieurs Bouvard et Pécuchet, qui après avoir tâté de l’art, de la science, de l’agronomie, de je ne sais plus trop quoi encore, s’intéressent enfin à l’amour.

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L’audition, la phonation, la vision furent expédiées lestement ; mais Bouvard s’étala sur la génération.

Les réserves de Pécuchet, en cette matière, l’avaient toujours surpris. Son ignorance lui parut si complète, qu’il le pressa de s’expliquer, et Pécuchet, en rougissant, finit par faire un aveu.

Des farceurs, autrefois, l’avaient entraîné dans une mauvaise maison, d’où il s’était enfui, se gardant pour la femme qu’il aimerait plus tard. Une circonstance heureuse n’était jamais venue, si bien que, par fausse honte, gêne pécuniaire, crainte des maladies, entêtement, habitude, à cinquante-deux ans, et malgré le séjour de la capitale, il possédait encore sa virginité.

Bouvard eut peine à le croire, puis il rit énormément, mais s’arrêta en apercevant des larmes dans les yeux de Pécuchet ; car les passions ne lui avaient pas manqué, s’étant tout à tour épris d’une danseuse de corde, de la belle-sœur d’un architecte, d’une demoiselle de comptoir, enfin d’une petite blanchisseuse, et le mariage allait même se conclure, quand il avait découvert qu’elle était enceinte d’un autre.

Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet

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Des idées qui dérangent

Quand l’esprit d’épicerie rencontre la révolution sexuelle 7/11
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On a vu dans le dernier post que Serge Gainsbourg fixait une limite à 17 ans. Aujourd’hui, Michel Sardou descend bien plus bas : « pas 15 ans ». Mais il considère que « danser, c’est suffisant », ouf. Je vous laisse à vos méditations devant ce « morceau » comme eût justement dit ce bon Flaubert, lui qui disait aussi : « Il y a là dedans des mines de comique immenses, des Californies de grotesque » (mais c’était à propos d’Auguste Comte).

 

Pendant ce temps, la belle princesse Salammbô s’est introduite sous la tente du chef de la rébellion, Mâtho, pour reprendre le voile sacré de la déesse, le zaïmph.

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Il était à genoux, par terre, devant elle ; et il lui entourait la taille de ses deux bras, la tête en arrière, les mains errantes ; les disques d’or suspendus à ses oreilles luisaient sur son cou bronzé ; de grosses larmes roulaient dans ses yeux pareils à des globes d’argent ; il soupirait d’une façon caressante, et murmurait de vagues paroles, plus légères qu’une brise et suaves comme un baiser.

Salammbô était envahie par une mollesse où elle perdait toute conscience d’elle-même. Quelque chose à la fois d’intime et de supérieur, un ordre des Dieux la forçait à s’y abandonner ; des nuages la soulevaient, et, en défaillant, elle se renversa sur le lit dans les poils du lion. Mâtho lui saisit les talons, la chaînette d’or éclata, et les deux bouts, en s’envolant, frappèrent la toile comme deux vipères rebondissantes. Le zaïmph tomba, l’enveloppait ; elle aperçut la figure de Mâtho se courbant sur sa poitrine.

— Moloch, tu me brûles !

Et les baisers du soldat, plus dévorateurs que des flammes, la parcouraient ; elle était comme enlevée dans un ouragan, prise dans la force du soleil.

Il baisa tous les doigts de ses mains, ses bras, ses pieds, et d’un bout à l’autre les longues tresses de ses cheveux.

— Emporte-le, disait-il ; est-ce que j’y tiens ! Emmène-moi avec lui ! j’abandonne l’armée ! je renonce à tout ! Au-delà de Gadès, à vingt jours dans la mer, on rencontre une île couverte de poudre d’or, de verdure et d’oiseaux. Sur les montagnes, de grandes fleurs pleines de parfums qui fument se balancent comme d’éternels encensoirs ; dans les citronniers plus hauts que des cèdres, des serpents couleur de lait font avec les diamants de leur gueule tomber les fruits sur le gazon ; l’air est si doux qu’il empêche de mourir. Oh ! je la trouverai, tu verras. Nous vivrons dans les grottes de cristal taillées au bas des collines. Personne encore ne l’habite, ou je deviendrai le roi du pays.
Il balaya la poussière de ses cothurnes ; il voulut qu’elle mît entre ses lèvres le quartier d’une grenade, il accumula derrière sa tête des vêtements pour lui faire un coussin. Il cherchait les moyens de la servir, de s’humilier, et même il étala sur ses jambes le zaïmph, comme un simple tapis.

— As-tu toujours, disait-il, ces petites cornes de gazelle où sont suspendus tes colliers ? Tu me les donneras ; je les aime !

Car il parlait comme si la guerre était finie, des rires de joie lui échappaient ; les Mercenaires, Hamilcar, tous les obstacles avaient maintenant disparu. La lune glissait entre deux nuages. Ils la voyaient par une ouverture de la tente.

— Ah ! que j’ai passé de nuits à la contempler ! elle me semblait un voile qui cachait ta figure ; tu me regardais à travers ; ton souvenir se mêlait à ses rayonnements ; je ne vous distinguais plus !
Et, la tête entre ses seins, il pleurait abondamment.

« C’est donc là, songeait-elle, cet homme formidable qui fait trembler Carthage ! »

Il s’endormit. Alors, en se dégageant de son bras, elle posa un pied par terre, et elle s’aperçut que sa chaînette était brisée.

On accoutumait les vierges dans les grandes familles à respecter ces entraves comme une chose presque religieuse, et Salammbô, en rougissant, roula autour de ses jambes les deux tronçons de la chaîne d’or.

Gustave Flaubert,  Salammbô.

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