Serge Rezvani

La chanson, art majeur ou art mineur VIII. Chanson et peinture 14/17

On s’attaque maintenant à ces artistes qui ont touché à la fois à la peinture et à la chanson. Je n’en ai pas trouvé au sommet de la gloire dans les deux domaines, pas de Brueghel-Brassens, pas de Brel-Goya, pas de Warhol-Dylan. Pas même de Kandinsky-Ligeti. Comme artiste reconnu dans les deux arts, je propose toutefois Serge Rezvani, peintre et auteur de chansons. Vous pouvez découvrir ses peintures et ses chansons sur un beau site web qui lui est consacré, ici et .

Je vous ai choisi une chanson moins connue que son tube (Le tourbillon) : Ma ligne de chance, dans Pierrot le fou, film de Jean-Luc Godard. Par Anna Karina et Jean-Paul Belmondo.

Jeanne Moreau disait à propos de Rezvani, dans l’émission Tour de Chant, le 26 novembre 2017 :
L’écriture de ses chansons est très simple, mais en même temps, c’est pas bête. En général, on confond la simplicité et la bêtise. Là, c’est pas intellectuel, mais c’est pas sot.

1 – Pourquoy n’aura mon langage, son or et ses douces fleurs ?
2 – Être Dieu
3 – Brel à Gauguin
4 – Goya et la chanson
4bis – Goya bis
5 – La peinture en bâtiment est-elle un art majeur ?
6 – Figure mythique du peintre
7 – Van Gogh, peintre par excellence de la chanson
8 – Autres personnages de peintres
9 – Les arbres de Corot
10 – Regard impressioniste
11 – La Joconde
12 – Nicolas Schöffer
13 – Ekphrasis
14 – Serge Rezvani
15 – Nino Ferrer
16 – Mick Micheyl
17 – Serge Gainsbourg

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Brel à Gauguin

La chanson, art majeur ou art mineur VIII. Chanson et peinture 3/17

Patrick Hannais, fidèle abonné du Jardin, a attiré mon attention sur les destins parallèles de Jacques Brel et Paul Gauguin. À presque un siècle d’intervalle, tous les deux quittent les affaires pour se lancer dans l’art, épousent des femmes du nord aux prénoms similaires (Miche Brel, Mette Gauguin). Ils sont morts à peu près au même âge et sont enterrés côte-à-côte dans le même petit cimetière de l’île de Hiva Oa, aux Marquises.

Patrick Hannais a écrit une chanson sur ces histoires parallèles : Brel à Gauguin. Sur la vidéo, regardez les documents qu’il a réunis et cet étrange air de famille entre Brel et Gauguin.

Brel lui-même évoque Gauguin dans sa chanson testament, Les Marquises.

La pluie est traversière
Elle bat de grain en grain
Quelques vieux chevaux blancs
Qui fredonnent Gauguin

Quel dommage que Gauguin n’ait pas peint un portrait de Brel… Je vous passe aussi Gauguin, de Pierre Delorme.

1 – Pourquoy n’aura mon langage, son or et ses douces fleurs ?
2 – Être Dieu
3 – Brel à Gauguin
4 – Goya et la chanson
4bis – Goya bis
5 – La peinture en bâtiment est-elle un art majeur ?
6 – Figure mythique du peintre
7 – Van Gogh, peintre par excellence de la chanson
8 – Autres personnages de peintres
9 – Les arbres de Corot
10 – Regard impressioniste
11 – La Joconde
12 – Nicolas Schöffer
13 – Ekphrasis
14 – Serge Rezvani
15 – Nino Ferrer
16 – Mick Micheyl
17 – Serge Gainsbourg

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Amsterdam

Plagiats en chanson 4/9
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La musique d’Amsterdam de Jacques Brel rappelle celle de Greenleeves, une chanson traditionnelle anglaise.

Comme j’ai déjà passé les versions de Brel et Parabellum (excellente, ici), je suis parti en quête d’une bonne reprise. Pas facile, allez-y voir sur youtube. J’ai trouvé ça. Amsterdam, par Isabelle Boulay.

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La sonate au clair de lune de Beethoven

La chanson, art majeur ou art mineur VI. Musique classique, chanson, et réciproquement, 12/18
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En chanson, on entend parfois une citation classique subreptice. Dans Les bonbons de Jacques Brel, au moment de « sur le kiosque on joue Mozart », l’orchestre se prend pour Mozart un quart de seconde.

 

Dans Couché dans le foin, une chanson de Mireille et Jean Nohain, il y a un emprunt rapide à Carmen de Georges Bizet (sur « Hélas le métier de toréador », vers 1:02). Je vous propose une interprétation par Pills et Tabet. On aperçoit Jean Nohain au début de la vidéo.

Dans Il fait des …, l’une des 87 chansons écrites par Édith Piaf, Yves Montand nous fait entendre quelques passages classiques, dont un petit bout de la Sonate au clair de lune de Beethoven, c’est vers la fin.

J’en profite pour vous repasser l’excellent sketch de Bernard Haller.

Il est vrai que cette sacrée sonate se prête volontiers à toutes sortes de massacres. Au kazoo, Joël Van Der Mark.

Puisqu’on parle de Beethoven, je vous raconte un souvenir personnel. En cours de solfège, la prof nous demande pourquoi à la fin de la Cinquième symphonie, l’orchestre joue plusieurs fois l’accord de tonique. J’ai répondu : « parce que Beethoven était sourd ». On m’a viré de l’école de musique.

Meuh non, on ne m’a pas viré, personne n’a entendu ma bonne blague. Et la vraie réponse c’était plutôt que vue la colossale quantité d’énergie harmonique accumulée, il fallait résoudre plusieurs fois.

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La gare Saint Lazare de Brel

Lieux possibles, impossibles et imaginaires de la chanson 15/17

Mystère aujourd’hui. Je ne sais pas pourquoi la Gare Saint-Lazare apparaît dans trois chansons de Jacques Brel. La belle Frida y était peut-être guichetière ?

Vesoul, version auto-parodique

Les timides

Titine

Cette apparition de Lazare le ressuscité est peut-être une réminiscence de l’époque catholique de Brel ? Mais « on s’égare » peut-être …

Dites si c’était vrai

Lieux possibles, impossibles et imaginaires de la chanson
1 – Entre Cuba et Manille
2 – Ménilmontant
3 – Le paradis
4 – La Molvanie
4bis – Le kamklep
5 – Chez Laurette
6 – L’underground café déménage rue Watt
6bis – La rue Watt
7 – Café Pouchkine
8 – Rue de la Grange aux Loups
9 – Le café des délices
10 – Quand la RATP invalide les chansons
11 – Les chants du Pelennor
12 – Comment se rendre en Transylvanie Transsexuelle
13 – Leindenstadt
14 – Porte des Lilas et Paimpol
14bis – Porte des Lilas (bis)
15 – La gare Saint Lazare de Brel
16 – San Francisco
17 – Rochefort
17bis – Saint-Lazare, bis
17ter – Gare du nord et Lountatchimo

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Porte des Lilas et Paimpol

Lieux possibles, impossibles et imaginaires de la chanson 14/17

Je vous propose maintenant des lieux non pas inventés, mais comme habités par des chansons… Ceci est bien sûr hautement subjectif, mais tout amateur de chanson associe tel lieu à telle chanson, et réciproquement. Pour moi, Arras, c’est la ville du soldat Bidasse, Tampico, c’est La chanson de Margaret, Vesoul c’est Brel. L’Amsterdam de Brel est presque plus réelle que la véritable. Et Broadway, c’est la Java of course. À moins que ça ne soit Meudon ? Je m’y perds. Rassurez-vous, je ne repasse pas La java de Broadway, je suis en cure de désintoxication. Aujourd’hui on va à Paimpol, avec sa célèbre Paimpolaise, chanson de Théodore Botrel. Par Anton Valéry.

 

Et l’aura de la chanson Les Lilas est suffisante pour que la RATP affiche un beau portrait de Georges Brassens à la station Porte des Lilas.

brassensLilas

Lieux possibles, impossibles et imaginaires de la chanson
1 – Entre Cuba et Manille
2 – Ménilmontant
3 – Le paradis
4 – La Molvanie
4bis – Le kamklep
5 – Chez Laurette
6 – L’underground café déménage rue Watt
6bis – La rue Watt
7 – Café Pouchkine
8 – Rue de la Grange aux Loups
9 – Le café des délices
10 – Quand la RATP invalide les chansons
11 – Les chants du Pelennor
12 – Comment se rendre en Transylvanie Transsexuelle
13 – Leindenstadt
14 – Porte des Lilas et Paimpol
14bis – Porte des Lilas (bis)
15 – La gare Saint Lazare de Brel
16 – San Francisco
17 – Rochefort
17bis – Saint-Lazare, bis
17ter – Gare du nord et Lountatchimo

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La reprise : un art majeur

La chanson, art majeur ou art mineur V. Les nanards de la chanson, 9/11
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Composer, écrire des chansons, voilà sûrement un art mineur : c’est Gainsbourg qui le dit. Mais les reprendre, leur apporter jeunesse, les magnifier, voilà un art majeur. Extrait de La musique et l’ineffable, de Vladimir Jankélévitch, philosophe et musicien :

Le créateur, l’exécutant qui est recréateur actif, l’auditeur qui est recréateur fictif participent tous les trois à une sorte d’opération magique : l’exécutant coopère avec le premier opérateur en faisant exister l’œuvre effectivement dans l’air vibrant pendant un certain laps de durée, et l’auditeur, recréateur tertiaire, coopère en imagination ou par des gestes naissants avec les deux premiers. Refaire, disions-nous, c’est faire, et le recommencement est parfois un vrai commencement […]
_______________________

La nuit, je mens, chanson d’Alain Bashung reprise par Cazoul. À force de l’écouter, je lui trouve quelques mérites, mon côté recréateur actif sans doute. D’ailleurs, pour une fois qu’une chanson parle de théorie des graphes (« voleur d’amphores au fond des cliques »).

Sinon, je me demande à quoi tient ce génie de la chanson pour le mauvais goût. Je dirais qu’entre tous les arts, la chanson est celui dans lequel on regarde l’artiste avant l’œuvre. C’est l’art de la sincérité, de l’identification par excellence. J’en tiens pour preuve l’hystérie des fans, phénomène qui concerne surtout la chanson (on y consacrera une série bientôt).

Autre indice : on juge souvent un chanteur sur l’authenticité du personnage qu’il incarne (encore une série en préparation). On reproche à Renaud de ne pas être un vrai loubard, à tel rappeur de ne pas venir d’une cité. Mais on congratule Daniel Guichard d’avoir vraiment perdu son père, qui était vraiment un prolo, Brel de vraiment avoir des problèmes avec les femmes, Barbara d’être vraiment amoureuse, d’avoir vraiment visité Göttingen, d’avoir vraiment perdu son père à Nantes, père qui avait vraiment abusé d’elle. Quand Sardou explique benoitement que dans Je suis pour, ce n’est pas lui mais son personnage qui défend la peine de mort, personne ne le croit. Probablement, lui-même n’y croit pas. On se félicite par contre que Brassens soit vraiment un bon bougre. Et Pierre Perret, qu’il soit peut-être un faux bon bougre, que son amitié avec Léautaud soit peut-être inventée, l’affaire est assez grave pour mériter une campagne de presse et un procès. Si vous ne connaissez pas cette étrange histoire, tapotez dans votre moteur de recherche préféré, vous verrez.

Mais savoir si Louis de Funès est vraiment colérique, Chaplin vraiment un vagabond, etc., tout le monde s’en fout. Au contraire, on mesure le talent de l’acteur au nombre de kilos qu’il prend ou qu’il perd pour n’être plus lui-même et coller à son personnage, on félicite Bruno Ganz pour incarner son contraire (Hitler dans La chute), on admire Peter Sellers qui dans Docteur Folamour est successivement un savant nazi, un colonel british et un président des états-unis falot, on adore Sabine Azéma et Pierre Arditi qui interprètent tous les personnages de Smoking, no smoking, etc.  Je ne parle même pas des cantatrices, des mimes, des imitateurs, des marionnettistes, …

Le chanteur de chansons, c’est le seul dont on exige qu’il soit lui-même. Tout lui sera alors pardonné, il peut chanter faux, mal jouer de la guitare, écrire des paroles con-con et des musiques simplettes. Mais s’il fait du kitsch ou du bidon, on l’entend comme une part essentielle de sa personne. Et de la notre, car dans l’offense au bon goût du chanteur, notre complicité de « recréateur tertiaire » (cf Jankélévitch au début du billet) est requise. Dans le vague karaoké permanent, le casque sur les oreilles ou dans sa voiture, l’amateur de chansons n’entend pas la chanson-hon comme il jetterait un œil distrait sur un bibelot kitch.

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La CSQ (chanson sexuelle de qualité)

La chanson sexuellement explicite 9/18
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La chanson explicite n’est pas le point fort des grands poètes de la chanson. Voyez L’amour est cerise, de Jean Ferrat, véritable accident industriel (à mon humble avis). Mais où a-t-il été fourrer sa moustache pour nous pondre une chanson pareille ? Je ne parle même pas des roses écarquillées du clip, voyez plutôt.

Jean Ferrat, L’amour est cerise.

Dommage Jean Ferrat, j’aimais mieux quand tu disais simplement dans Ma môme :

On s’dit toutes les choses qui nous viennent
C’est beau comm’ du Verlaine
On dirait
On regarde tomber le jour
Et puis on fait l’amour
En secret

Chez Charles Trenet, il n’y a pas trop de sexe, pas explicite en tout cas. La folle complainte, chanson personnelle à l’ambiance provinciale, bourgeoise et poisseuse, contient le célèbre couplet de la bonne qui se donne de la joie. Avec une passoire.

La folle complainte est très souvent reprise. Après un petit tour sur le web, je vous ai choisi ma reprise préférée, par Romain Didier.

Higelin adore.

Brassens, parle très souvent de sexe dans ses chansons, sur un mode tendre, humoristique ou paillard. Puisqu’aujourd’hui c’est grand-de-la-chanson-bashing, je vous passe Le blason, l’une des rares chansons de Brassens que je trouve un peu ratée. Le texte en est si alambiqué que je l’aurais plutôt appelée Les circonlocutions, mais faites-vous votre opinion vous-même. Le blason, version tempo endiablé. Brassens en casse une corde à sa guitare !

Une amie me disait à propos de cette chanson : imagine-t-on une femme qui chante la gloire de cet engin viril, qu’on qualifie par un mot de quatre lettres, ignoble, infâme, désignant normalement un dispositif d’amarrage ? Une femme, certes non. Mais un homme oui. Dans C’est extra, Léo Ferré compare sa quéquette à un archet. Si, si, écoutez bien. Contradiction surprenante : comment une métaphore peut-elle être simultanément aussi prétentieuse et si peu virile ? C’est extra (j’aime pas du tout, voilà, c’est dit).

Si vous vous intéressez à Léo, je vous propose l’exercice suivant. Réécoutez attentivement La mémoire et la mer, puis Jolie môme, et partout où vous le pouvez, interprétez chaque tournure et chaque métaphore sexuellement. Racontez votre expérience dans un commentaire.

Dans cette série, je vous épargne Que je t’aime de Johnny National : le cheval mort, ou lourd, ou en sueur, ou tiède et gluant, ou je ne sais plus trop quoi, j’ai même pas envie d’aller vérifier, beuaaaark. Johnny, je préfère quand tu es enfermé dans un pénitencier (au fait, pénitencier, d’après mon psychanalyste, ce serait en fait pénis-entier, et ce serait à cause de ça que j’ai joué de la guitare).

Johnny, je te range dans le billet sur la chanson de qualité aujourd’hui. Mais c’est juste pour que Crapauds et Rossignols s’indigne bruyamment, ce qui me fera un peu de pub. En attendant, c’est moi qui leur fait de la pub… Bon, il faut bien en passer une de Johnny, je propose la jolie Sarah, une de mes préférées, le Johnny destroy des seventies. Le parolier, l’écrivain Philippe Labro, raconte qu’une fois, pour se plaindre de ses visites trop espacées, sa vieille maman lui a dit : « tu viens me voir… merci pour ton effort ». Oh ma jolie Sarah, avec David Hallyday à la batterie, pauvre petit bonhomme, je réclame une juste part de l’héritage pour lui.

 

Finalement, parmi les « grands de la chanson », je trouve que Jacques Brel tire son épingle du jeu. Jamais paillard Brel. Il fait rarement allusion au sexe. Sur un mode caustique dans Les Jardins du Casino (tiens un jardin…) :

Passent aussi indifférents
Quelques jeunes gens faméliques
Qui sont encore confondant
L’érotisme et la gymnastique

Fataliste et désabusé dans Les vieux amants :
Bien sûr tu pris quelques amants
Il fallait bien passer le temps
Il faut bien que le corps exulte

Ce misogyne maladif trouve finalement les mots justes dans J’arrive.

J’arrive, j’arrive
Mais qu’est-ce que j’aurais bien aimé
Encore une fois remplir d’étoiles
Un corps qui tremble et tomber mort
Brûlé d’amour, le cœur en cendres
J’arrive

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Les fesses

La chanson sexuellement explicite 2/18
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Merci à Loïc, Jacquouille, Catherine, Nadia, Arnaud et Bertrand pour leurs gentils « appels de phares », voir le billet du 24 décembre.

Pas facile de concevoir cette série sur la chanson sexuellement explicite… D’abord, je croule sous le nombre. Le nombre incroyable de chansons parlant de sexe. Toute une psychanalyse de bazar nous explique d’ailleurs que chaque comptine pour enfant recèle un sens sexuel caché : « Il court, il court, le furet » doit en fait s’entendre « il fourre, il fourre le curé », évident. Au clair de la lune, « ma chandelle est morte », « plus de feu », « ouvre moi ta porte » : du sexe. Fais dodo Colas mon p’tit frère, « papa est en haut, maman est en bas », à moins que ça ne soit le contraire. Les parents font comme ils veulent, ce n’est pas l’affaire des enfants. Etc. Le pire en fait, c’est que je pense que c’est vrai…

Autre exemple : Michel Sardou chante en faveur de la peine de mort, scandale national. Il cherche une chanson populaire, pour se réconcilier avec la France. Son parolier lui offre En chantant, chanson naïve et entrainante pour enfin réjouir les chaumières. Mais qu’est-ce qu’il a besoin de dire qu’il fait l’amour dix fois dedans ? Quel fanfaron à la fin. Je la passerai une autre fois, aujourd’hui il est censuré, bien fait pour lui.

Un autre. Le grand capteur d’air du temps, Jacques Lanzman, qui en avril 1968 fait chanter à une sorte de dandy décadent que Paris s’éveille : quelle intuition, quel sociologue, bravo. Mais qu’est-ce que cette « obélisque bien dressée entre la nuit et la journée » ? Vieux dégoutant, on a compris le sens caché de tes glorieuses matinées…

Je peux continuer cette litanie lubrique : La chasse aux papillons, ça consiste en quoi exactement ? La petite entreprise, pourquoi ne connait-elle pas la crise ? Et si vous chantez La quête de Jacques Brel, surtout, ne bégayez pas au moment d’entonner crescendo « Telle est ma quête ! ». Bref, chaque chanteur, chaque chanson, parle de sexe, et quand elle n’en parle pas, c’est bien sûr pour mieux l’évoquer en creux, ou le refouler. Du sexe, du sexe, du sexe, partout de la fesse. Les fesses, par les Frères Jacques,

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Poncifs à l’envers

La chanson, art majeur ou art mineur, III. Les expressions toute faites chez Brassens 1/10
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Voici notre troisième série consacrée à la grande question : la chanson est-elle un art majeur ou un mineur ? On revient sur l’usage immodéré que la chanson fait du poncif, signe indiscutable d’art mineur. Et on s’intéresse dans toute cette série au seul cas de Georges Brassens. Ceci ne fera pas du tout avancer le débat, mais mon but étant de ne parvenir à aucune réponse, c’est la bonne approche.

Peu d’auteurs de chansons ont pu prétendre comme Brassens au titre mythique de poète, certificat indiscutable d’art majeur. Il a reçu le grand prix de poésie de l’Académie Française en 1967, ce qui causa une controverse à l’époque, voir le site de l’Amandier qui rassemble à ce sujet des documents très intéressants, ici.

Pourtant, à l’instar de Brel, Brassens ne revendiquait pas le titre de poète, et je pense qu’il ne faut pas voir là une coquetterie. Il savait la différence entre une poésie et une chanson, voir sa réponse à la question « êtes-vous poète », c’est vers 8:00 dans la vidéo suivante.

Je vous renvoie aussi aux pages que Bertrand Dicale consacre dans Brassens ? au véritable charcutage auquel se livrait Brassens pour adapter Victor Hugo : des dizaines de strophes caviardées, des mots changés par ci par là. Il transformait des poésies en chansons. En d’autres temps, s’il y avait eu un public pour ça, peut-être aurait-il essayé le chemin inverse ?

Dans ses paroles, Brassens utilisait des tics typiques de la chanson. Dans Corne d’Aurochs il écrit 52 fois « ô gué ». Je parie que Rimbaud ou Ronsard n’auraient pas fait ça. Il écrit « tralala » dans La mauvaise herbe. Est-ce qu’un poète a jamais écrit « tralala » ? Et puis imaginez le texte du GoriIle au milieu d’un recueil de Baudelaire, ça ferait tâche franchement.

Pourtant Brassens travaillait ses textes jusqu’à la perfection, ou jusqu’à son idée de la perfection. Comment traitait-il le poncif ? En bon auteur de chansons, il devait offrir cette accroche facile à son public, mais en artiste ambitieux, il devait s’en défier. Brassens a résolu cette équation impossible en inventant un mode spécial d’usage des expressions toute faites : les utiliser systématiquement, mais sous une forme surprenante, retournée ou détournée. Brassens est le maître de l’expression toute faite détournée. Avec son art de la mélodie, c’est selon moi la clef d’un des mystères de son succès : comment pouvait-il parler à chacun dans une écriture aussi classique et parfois compliquée ?

Je vous propose une exploration raisonnée et aussi exhaustive qu’il m’a été possible des expressions toute faites chez Brassens : il y a plusieurs dizaines d’exemple. Allez, au boulot.

Tout d’abord, Brassens utilise souvent des expressions toute faites à l’envers. Dans La mauvaise réputation « tous les chemins mènent à Rome » devient « en suivant les ch´mins qui n´mènent pas à Rome ». Dans Le fossoyeur : « prendre la vie comme elle vient » devient « prendre la mort comme elle vient ». Dans La guerre de 14-18 « un coup d’épée dans l’eau » devient « Je sais que les guerriers de Sparte / Plantaient pas leurs épées dans l’eau ». Dans La non demande en mariage, le titre et le refrain sont des expressions classiques prises à l’envers : « demande en mariage », et « demander la main ». Dans L’orage, « parler de la pluie et du beau temps » ne devient qu’à moitié négative : « Parlez-moi de la pluie et non pas du beau temps ».

Une inversion discrète donne parfois du relief au propos. Dans La ronde des jurons, « par-ci, par-là » est retournée : « jurant par-là, jurant par-ci ». Dans Les croquants, « mettre la main dessus » devient « mettre la main dessous », ce qui, appliquée à une « pucelle », est assez graveleux si on y réfléchit. Mais digne cependant (quant à l’écriture).

Les croquants.

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