Dire « dire » : ce qu’en dit Brassens

Peut-on chanter en français – 11bis

Dans le billet consacré à Cole Porter, j’ai eu le malheur de dire (ou de dir-euh) que « Tout dire dans des vers de six pieds » est un octosyllabe. Ce à quoi Pierre Delorme et Patrick Hannais m’ont rétorqué qu’il s’agit techniquement d’un vers de neuf pieds, puisque « dire » compte en théorie pour deux syllabes. Je les remercie pour leur vigilance.

Évidemment, en chanson, on peut souligner ou pas les « e » muets. C’est une question de respect des règles, de goût, de mode, de cohérence entre musique et paroles, de sonorité, bref de technique d’écriture, on peut ergoter sans fin. Mais partant du principe que la règle est avant tout le reflet des meilleures pratiques et non l’inverse, je me suis demandé comment un auteur qu’on ne peut suspecter de nonchalance versificatoire, à savoir Georges Brassens, abordait la prononciation du verbe « dire » à l’infinitif dans ses chansons. À ma grande surprise, j’ai dénombré pas moins de quarante-deux chansons du bon maître où l’on dit « dire », ce qui fait que l’échantillon a une certaine significativité statistique. Je ne sais pas si un seul parolier est aussi prodigue de « dire »… Brassens serait le chanteur du dire, je vous laisse à vos conjectures sur ce surprenant phénomène dont je ne sais s’il a déjà été noté.

Malgré des données assez substantielles, la question de la prononciation de « dire » chez Brassens reste assez complexe. Il y a plusieurs subtilités : est-ce que « dire » est en fin de vers ou pas ? Est-ce qu’il est suivi d’une voyelle ou d’une consonne ? Est-ce que Brassens a décidé lui-même, ou est-ce qu’il adapte un poète ? Est-ce que Brassens a écrit lui-même une musique, et si oui, a-t-il enregistré la chanson, seule preuve irréfutable de la manière dont il dit « dire » ? Revue de détails ci-dessous, et le score final sera tout au bout du suspense.

Je commence par trois chansons qui ne comptent pas vraiment, puisque ce sont des adaptations de poètes. Dans Pensées des morts (adaptée d’Alphonse de Lamartine) et Les Oiseaux de passage (adaptée de Jean Richepin), « dire » compte bien pour deux syllabes. Pensées des morts a une structure de rimes assez irrégulière (A-B-A-B-C-C-D-E-E-D) et est écrite en vers de sept pieds. Brassens en transforme certains en octosyllabes prononçant des « e » muets en fin de vers, ce qu’a priori il ne faudrait pas faire lors d’une lecture sans musique. Allez y comprendre quelque chose.

Extrait de la chanson numéro 1 de notre échantillon, Pensées des morts :
C’est l’ombre pâle d’un père
Qui mourut en nous nommant ;
C’est une sœur, c’est un frère
Qui nous devance un moment,
Tous ceux enfin dont la vie
Un jour où l’autre ravie,
Emporte une part de nous,
Semblent dire sous la pierre :
« Vous qui voyez la lumière,
De nous vous souvenez vous ? »


Extrait de la chanson numéro 2 de notre échantillon, Les oiseaux de passage :
Elle a fait son devoir c’est-à-dire que oncques
Elle n’eut de souhait impossible, elle n’eut
Aucun rêve de lune, aucun désir de jonque
L’emportant sans rameur sur un fleuve inconnu.


Dans Le roi boiteux, le « e » muet est aussi souligné. C’est assez étrange, parce qu’avec « dire » en fin de vers, ça n’est pas obligatoire, voire même interdit. Et en plus, ça transforme l’octosyllabe en vers de 9 pieds, en contradiction avec la métrique apparente du texte ! Mais quand le sujet est boiteux, pourquoi le roi ne le serait-il pas (je parle du roi des chanteurs bien sûr)… L’auteur des paroles est Gustave Nadaud, qui avait la particularité exceptionnelle pour son époque d’être auteur-compositeur-interprète. Hélas, je crois que la musique originale du Roi boiteux est perdue, et il n’y a évidemment pas d’enregistrement. On ne saura peut-être jamais s’il prononçait son « e » muet.

Extrait de la chanson numéro 3 de notre échantillon, Le roi boiteux :
Tout le monde se mit à rire,
Excepté le roi qui, tout bas,
Murmura : »Monsieur, qu’est-ce à dire ?
Je crois que vous ne boitez pas. »

J’aborde maintenant le cas particulier des sept chansons de Brassens où « dire » tombe à la fin d’un vers. Comme Patrick Hannais le rappelle dans son commentaire, souligner le « e » muet n’est alors pas obligatoire, ou incorrect. Effectivement, dans Histoire de faussaire, le « e » final de « dire » n’est pas souligné. C’est plus ou moins obligatoire à cause de la rime avec « mentir ».

Extrait de la chanson numéro 4 de notre échantillon, Histoire de faussaire :
En l’occurrence Cupidon
Se conduisit en faux-jeton,
En véritable faux témoin,
Et Vénus aussi, néanmoins
Ce serait sans doute mentir
Par omission de ne pas dire
Que je leur dois quand même une heure
Authentique de vrai bonheur.


Mais dans pas moins de quatre chansons, à savoir À l’ombre des maris, Le bulletin de santé, Le vin et Pauvre Martin, le « e » final de « dire » est bien souligné, même en fin de vers ! Sans toutefois compter dans le nombre de pieds.

Extrait de la chanson numéro 5 de notre échantillon, À l’ombre des maris :
À l’ombre des maris, mais cela va sans dire,
Pas n’importe lesquels, je les trie, les choisis.
Si madame Dupont, d’aventure, m’attire,
Il faut que, par surcroît, Dupont me plaise aussi !


Extrait de la chanson numéro 6 de notre échantillon, Le bulletin de santé :
Qu’on me comprenne bien, j’ai l’âme du satyre
Et son comportement, mais ça ne veut point dire
Que j’en aie le talent, le génie, loin s’en faut !
Pas une seule encor’ ne m’a crié : « Bravo ! »


Extrait de la chanson numéro 7 de notre échantillon, Le vin :
Jadis, aux enfers,
Certes, il a souffert,
Tantale,
Quand l’eau refusa
D’arroser ses a-
Mygdales
Être assoiffé d’eau,
C’est triste, mais faut
Bien dire
Que l’être de vin,
C’est encore vingt
Fois pire…


Extrait de la chanson numéro 8 de notre échantillon, Pauvre Martin :
Il creusa lui-même sa tombe
En faisant vite, en se cachant,
En faisant vite, en se cachant,
Et s’y étendit sans rien dire
Pour ne pas déranger les gens


Je laisse ouverte la question pour Le pince-fesse et Le sein de chair et le sein de bois, textes que Brassens n’a pas mis en musique et qu’a fortiori il n’a pas chanté. Il sont en alexandrins et decasyllabes, et il serait curieux de souligner le « e » final. Mais Brassens l’aurait sans doute fait si on se réfère aux chansons passées jusqu’ici.

Extrait de la chanson numéro 9 de notre échantillon, Le pince-fesse :
Les fesses, ça me plaît, je n’crains pas de le dire,
Sur l’herbe tendre j’aime à les faire bondir.
Dans certains cas, je vais jusqu’à les botter mais
Dieu m’est témoin que je ne les pince jamais.

Extrait de la chanson numéro 10 de notre échantillon, Le sein de chair et le sein de bois :
Après avoir fait son devoir de mère,
Gorgé de lait notre dernier blanc-bec,
Ma femme constata, surprise amère,
Qu’il avait tété la mamelle avec.
Le cœur rongé, c’est le cas de le dire,
La malheureuse criait comme un putois.
Le lendemain, pour calmer son délire,
Je lui fis faire un nouveau sein de bois.

J’aborde maintenant les dix-sept chansons de Brassens ou « dire » n’est pas en fin de vers, mais suivi d’une voyelle, ce qui fait que souligner le « e » muet crée un hiatus désagréable. La règle est alors de compter « dire » pour une syllabe, ce qui est bien le cas dans toutes les chansons effectivement chantées par Brassens, à savoir Brave Margot, Il suffit de passer le pont, L’épave, La messe au pendu, La tondue, Le gorille, Maman papa, Trompe la mort, Vénus Callipyge, Supplique pour être enterré sur la plage de Sète et Mourir pour des idées. Détails ci-dessous.

Extrait de la chanson numéro 11 de notre échantillon, Brave Margot :
Le chat la prenant pour sa mère
Se mit à téter tout de go
Émue, Margot le laissa faire
Brave Margot
Un croquant passant à la ronde
Trouvant le tableau peu commun
S’en alla le dire à tout l’ monde
Et le lendemain…

Extrait de la chanson numéro 12 de notre échantillon, Il suffit de passer le pont :
Ding ding dong ! les matines sonnent
En l’honneur de notre bonheur,
Ding ding dong ! faut l’dire à personne :
J’ai graissé la patte au sonneur.

Extrait de de la chanson numéro 13 de notre échantillon, L’épave :
Et j’étais là, tout nu, sur le bord du trottoir
Exhibant, malgré moi, mes humbles génitoires.
Une petit’ vertu rentrant de travailler,
Elle qui, chaque soir, en voyait une douzaine,
Courut dire aux agents : « J’ai vu quelque chose d’obscène ! »
Ça n’ fait rien, il y a des tapins bien singuliers…

Extrait de la chanson numéro 14 de notre échantillon, La messe au pendu :
Et, plein d’une sainte colère,
Il partit comme à l’offensive
Dire une grand’ messe exclusive
À celui qui dansait en l’air.

Extrait de la chanson numéro 15 de notre échantillon, La tondue :
J’aurais dû prendre un peu parti pour sa toison,
Parti pour sa toison,
J’aurais dû dire un mot pour sauver son chignon,
Pour sauver son chignon

Extrait de la chanson numéro 16 de notre échantillon, Le gorille, avec une particularité étrange : le verbe « dire » est dans une citation, alors qu’en général, il introduit une citation.
« Bah ! soupirait la centenaire,
Qu’on puisse encor’ me désirer,
Ce serait extraordinaire,
Et, pour tout dire, inespéré ! »

Extrait de la chanson numéro 17 de notre échantillon, Maman, papa :
Maman, maman, je préfère à mes jeux fous,
Maman, maman, demeurer sur tes genoux,
Et, sans un mot dire, entendre tes refrains charmants,
Maman, maman, maman, maman.

Extrait de la chanson numéro 18 de notre échantillon, Trompe la mort :
Et si j’ai l’air moins guilleret,
Moins solide sur mes jarrets,
Si je chemine avec lenteur
D’un train de sénateur,
N’allez pas dire : « Il est perclus »
N’allez pas dire : « Il n’en peut plus « ,
C’est rien que de la comédie,
Que de la parodie

Extrait de la chanson numéro 19 de notre échantillon, Vénus callipyge :
Votre dos perd son nom avec si bonne grâce,
Qu’on ne peut s’empêcher de lui donner raison.
Que ne suis-je, Madame, un poète de race,
Pour dire à sa louange un immortel blason.

Extrait de la chanson numéro 20 de notre échantillon, Supplique pour être enterré à la plage de Sète :
Mon caveau de famille, hélas, n’est pas tout neuf.
Vulgairement parlant il est plein comme un œuf
Et, d’ici que quelqu’un n’en sorte,
Il risque de se faire tard et je ne peux
Dire à ces braves gens : « Poussez vous donc un peu !
Place aux jeunes ! » en quelque sorte.

Extrait de la chanson numéro 21 de notre échantillon, Mourir pour des idées :
Dans presque tous les camps on en voit qui supplantent
Bientôt Mathusalem dans la longévité.
J’en conclus qu’ils doivent se dire, en aparté :
« Mourons pour des idées, d’accord, mais de mort lente,
D’accord, mais de mort lente. »

Je la laisse la question ouverte pour La visite, L’antéchrist, S’faire enculer, Le vieux Normand, L’orphelin et Discours de fleur que Brassens n’a pas chantées.

Extrait de la chanson numéro 22 de notre échantillon, La visite :
On venait pas les sermonner,
Tenter de les endoctriner,
Pas leur prendre leur site.
On venait leur dire en passant,
Un petit bonjour innocent,
On venait en visite.

Extrait de la chanson numéro 23 de notre échantillon, L’antéchrist :
En se sacrifiant, il sauvait tous les hommes.
Du moins le croyait-il ! Au point où nous en sommes,
On peut considérer qu’il s’est fichu dedans.
Le jeu, si j’ose dire, en valait la chandelle.
Bon nombre de chrétiens et même d’infidèles,
Pour un but aussi noble, en feraient tout autant.

Extrait de la chanson numéro 24 de notre échantillon, S’faire enculer :
Lâcher ce terme bas, Dieu sait ce qu’il m’en coûte,
La chose ne me gêne pas mais le mot me dégoûte,
Je suis désolé de dire « enculé ».

Extrait de la chanson numéro 25 de notre échantillon, Le vieux Normand :
Crosse en l’air ou bien fleur au fusil,
C’est à toi d’en décider, choisis !
À toi seul de trancher s’il vaut mieux
Dire « amen » ou « merde à Dieu ».

Extrait de la chanson numéro 26 de notre échantillon, L’orphelin :
Celui qui a fait cette chanson
A voulu dire à sa façon,
Que la perte des vieux est par-
Fois perte sèche, blague à part.
Avec l’âge c’est bien normal,
Les plaies du cœur guérissent mal.
Souventes fois même, salut !
Elles ne se referment plus.

Extrait de la chanson numéro 27 de notre échantillon, Discours de fleur :
Mais minuit sonnait déjà,
Lors en pensant que mes chats,
Privés de leur mou, peuchère,
Devaient dire : « Il exagère »,
Et saluant mes amies
Les fleurs je leur ai promis
Que je reviendrais bientôt.
Et vivent les végétaux !

On en arrive enfin au cœur de la question. Qu’en est-t-il quand « dire » est placé bien au milieu d’un vers et suivi d’une consonne ? Chante-on « dir-EUH » ou « dir’ » ? Maitre Brassens, venez-nous en aide. Le score est très serré ! Dans six chansons, Brassens dit « di-reuh », à savoir Tonton Nestor, Hécatombe, La guerre de 14-18, Trompettes de la renommée, Le pornographe et Le testament.

Extrait de la chanson numéro 28 de notre échantillon, Tonton Nestor :
Quand la fiancée,
Les yeux baissés,
Des larmes pleins les cils,
S’apprêtait à
Dire « oui da ! »
À l’officier civil,
Qu’est-c’ qui vous prit,
Vieux malappris,
D’aller, sans retenue,
Faire un pinçon
Cruel en son
Éminence charnue ?

Extrait de la chanson numéro 29 de notre échantillon, Hécatombe :
Jugeant enfin que leurs victimes
Avaient eu leur content de gnons,
Ces furies comme outrage ultime
En retournant à leurs oignons,
Ces furies, à peine si j’ose
Le dire tellement c’est bas,
Leur auraient mêm’ coupé les choses
Par bonheur ils n’en avaient pas.
Leur auraient mêm’ coupé les choses
Par bonheur ils n’en avaient pas.

Extrait de la chanson numéro 30 de notre échantillon, La guerre de 14-18 :
Est-ce à dire que je méprise
Les nobles guerres de jadis,
Que je m’ soucie comm’ d’un’ cerise
De celle de soixante-dix ?

Extrait de la chanson numéro 31 de notre échantillon, Trompettes de la renommée (qui compte aussi pour dire suivi d’une voyelle d’ailleurs, « dire » y est donc prononcé de deux manières différentes) :
Le ciel en soit loué, je vis en bonne entente
Avec le Père Duval, la calotte chantante,
Lui, le catéchumène, et moi, l’énergumène,
Il me laisse dire merde, je lui laisse dire amen.

Extrait la chanson numéro 32 de notre échantillon, Le pornographe :
Ma femme est, soit dit en passant,
D’un naturel concupiscent
Qui l’incite à se coucher nue
Sous le premier venu…
Mais
M’est-il permis, soyons sincères,
D’en parler au café-concert
Sans dire qu’elle a, suraigu,
Le feu au cul ?

Extrait de la chanson numéro 33 de notre échantillon, Le testament :
Avant d’aller conter fleurette
Aux belles âmes des damnées,
Je rêve d’encore une amourette,
Je rêve d’encore m’enjuponner…
Encore une fois dire : « Je t’aime »…
Encore une fois perdre le nord
En effeuillant le chrysanthème
Qui est la marguerite des morts.
En effeuillant le chrysanthème
Qui est la marguerite des morts.

Et dans cinq chansons, Brassens compte « dire » pour une seule syllabe, à savoir La ballade des cimetières, L’amandier, Le fossoyeur, Le mauvais sujet repenti, et Une jolie fleur.

Extrait de la chanson numéro 34 de notre échantillon, La ballade des cimetières :
Mais, seul, un fourbe aura l’audace,
De dire :  » J’ l’ai vu à l’horizon,
Du cimetière du Montparnasse,
À quatre pas de sa maison « .

Extrait de la chanson numéro 35 de notre échantillon, L’amandier :
Un écureuil en jupon
Dans un bond,
Un écureuil en jupon,
Dans un bond,
Vint me dire : « Je suis gourmande
Et mes lèvres sentent bon,
Et, si tu m’ donnes une amande,
J’ te donne un baiser fripon ! »

Extrait la chanson numéro 36 de notre échantillon, Le fossoyeur :
J’ai beau m’ dire que rien n’est éternel,
J’peux pas trouver ça tout naturel ;
Et jamais je ne parviens
A prendre la mort comme ell’evient…
J’suis un pauvre fossoyeur.

Extrait de la chanson numéro 37 de notre échantillon, Le mauvais sujet repenti :
Elle avait la taille faite au tour,
Les hanches pleines,
Et chassait le mâle aux alentours
De la Mad’leine…
À sa façon d’ me dire : « Mon rat,
Est-ce que j’te tente ? »
Je vis que j’avais affaire à
Une débutante…

Extrait de la chanson numéro 38 de notre échantillon, Une jolie fleur :
Jamais sur terre il n’y eut d’amoureux
Plus aveugle que moi dans tous les âges,
Mais faut dire qu’je m’étais crevé les yeux
En regardant de trop près son corsage…

Je laisse à la sagacité de lecteurs qui voudraient refaire le match quatre chansons non chantées par Brassens.

Extrait la chanson numéro 39 de notre échantillon, Le progrès :
Supplantés par des betteraves,
Les beaux lilas ! Les beaux lilas !
Sans mentir, il faut être un brave
Fourbe pour dire d’un ton grave,
Que le jardin du curé garde tout son éclat,
Tout son éclat.

Extrait la chanson numéro 40 de notre échantillon, Le myosotis :
Le myosotis
Braillait comme dix
Pour dire : »Hé là-bas,
Ne m’oubliez pas. »

Extrait de la chanson numéro 41 de notre échantillon, Les radis :
Certaines pécores futées dirent sans façons : « Nous, on s’en fiche
De cette pénurie, on emploie le radis postiche
Qui garantit
Du manque de radis. »

Dans la chanson numéro 42 de notre échantillon, il y a deux fois le verbe dire. Extrait de Tant qu’il y aura des Pyrénées :
Frapper le gros Mussolini,
Même avec un macaroni,
Le Romain qui jouait à ça
Se voyait privé de pizza.
Après le Frente Popular,
L’hidalgo non capitulard
Qui s’avisait de dire « niet »
Mourait au son des castagnettes.

J’ai conspué Franco, la fleur à la guitare,
Durant pas mal d’années ;
Faut dire qu’entre nous deux, simple petit détail,
Y avait les Pyrénées !

Donc, le résultat des élections est sans appel : six contre cinq. Lorsque « dire » n’est pas en fin de vers et suivi d’une consonne, la règle est bien de compter « dire » pour deux syllabes. Mais je note que la plupart des chansons s’abstiennent et comme en bien des élections, l’abstention est majoritaire. Les chansons pas contentes du résultat n’avaient qu’à voter. Bon, maintenant j’avoue : ce billet c’était en fait un pastiche du chapitre de Bouvard et Pécuchet (celui qui commence par « Ils écrivirent des chansons. Ils se demandèrent d’abord quelles étaient les règles pour compter les pieds, etc, etc ».) Qu’on se le dise.

Dernière chose : je me demande si je n’ai pas découvert La grande question sur la vie, l’univers et le reste.

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Gustave Flaubert confiné (dans sa correspondance)

Cinq écrivains confinés 6/6

Je vous ai dit qu’il y avait cinq écrivains pastichés dans la série, mais il y a six épisodes ! Car Flaubert a le droit à un deuxième pastiche, le confinement vu non plus dans ses romans, mais dans sa correspondance.

____________________
À Louis Bouilhet, Croisset, le 7 avril 2020

Mon pauvre Louis,

Avec ce confinement, je m’abrutis de travail depuis bientôt quatre semaines. J’ai pioché durant cinq jours pour écrire seulement deux pages, une scène assez drôle où le père Bonveau range des côtes de bœuf tandis que son fils envoie des émoticones de poireaux à la belle, tableau. Du reste, je pose les premiers jalons de la baisade entre la jeune Louise et le fils Bonveau, mais comme elle sera enchâssée dans la faillite de la start-up du père, les tournures du HTML et du régime fiscal du capital-risque (sur lesquels je viens de lire trente quatre volumes !) me posent des problèmes d’assonance presque insurmontables… quelle bêtise. Les Rabelais, Homère, Shakespeare n’avaient pas à les endurer, aussi nous passent-ils de très loin et je vomis mon époque. J’aurai essayé au moins d’approcher le Beau. J’ai lu hier l’appel aux infirmières de Lamartine, c’est gigantesque, à se tordre. J’en viens à me souhaiter le sort commun, à vouloir crever une bonne fois pour toutes de ce Covid.

Merci pour les quatre cents vers que tu m’as envoyés. Garde courage. Je perçois dans ton tableau en octosyllabes des mœurs de l’Abyssinie au Ier siècle l’avenir de la littérature sans doute, qui n’aura bientôt plus que faire de se vautrer dans le bourgeois… la postérité t’en saura gré. Je les lirai demain, ils ont l’air bien roides. J’embrasse ta bonne balle (et ton couillon (gausche)),

Ton G.
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Pour conclure cette série, Michèle Bernard nous chante l’histoire d’un petit asticot blanc : L’éducation sentimentale.

Je vous recommande aussi les excellents pastiches de Paul Strocmer, a voir ici.

1 – Gustave Flaubert confiné
2 – Georges Perec confiné
3 – Jean Racine confiné
4 – René Goscinny confiné
5 – Jorge Luis Borges confiné
6 – Gustave Flaubert confiné (dans sa correspondance)

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Alphonse de Lamartine

La chanson, art majeur ou art mineur VII. Été 2019, chaque jour un poète, 15/68
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C’est l’été 2019, chaque jour un poète. En ce jour de fête nationale, le seule poète qui se soit jamais présenté aux élections présidentielles, Alphonse de Lamartine, né en 1790.

Georges Brassens nous chante Pensées des morts.

Alphonse de Lamartine inaugure le grand siècle romantique, dans lequel on va rester une bonne partie de l’été. Adieu poètes du moyen-âge, de la renaissance, classiques, précieux… Je n’ai trouvé aucune mise en chanson un peu moderne de François de Malherbe ou d’André Chénier, mais qu’est-ce qu’ils fichaient à Saint-Germain des Prés en 1950 tous nos poètes-chanteurs ? Il y a pourtant à faire…

Toujours ce souvenir m’attendrit et me touche,
Quand lui-même, appliquant la flûte sur ma bouche,
Riant et m’asseyant sur lui, près de son cœur,
M’appelant son rival et déjà son vainqueur.
Il façonnait ma lèvre inhabile et peu sûre
À souffler une haleine harmonieuse et pure

André Chénier.

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Grand malentendu pour grande dispute

La chanson, art majeur ou art mineur VI. Musique classique, chanson, et réciproquement, 5/18
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On a vu dans les billets précédents des jugements contrastés : la chanson de variété, véhicule des « clichés les plus éculés » selon Ulrich Michels, opposée à la « musique morte, impuissante et statique » dénoncée par Bernard Lavilliers. Et dans la série consacrée à l’histoire ancienne de la controverse art majeur / art mineur, on a vu que dès le XVIIe siècle, on opposait art savant et art populaire, bien souvent pour préférer (ou prétendre préférer) le second. Voir les citations de Molière ici, Rousseau ici ou Lamartine ici. On ne va pas épiloguer là-dessus plus longtemps… Dans ce billet, je voudrais juste insister sur une dimension purement musicale de l’opposition chanson/musique classique, apparu au tournant du XIXe et du XXe siècle, dimension à l’origine de certains malentendus.

Les coupables sont deux grandes innovations. Première innovation, du côté de la musique classique : le phrasé rubato, en plein siècle romantique, le XIXe. Le rubato, c’est l’art de ne pas suivre un tempo figé : ralentir ou accélérer au gré de l’émotion, se décaler un peu pour faire ressortir le soliste, etc. Deuxième innovation, du côté de ce qui allait devenir le jazz : le métissage entre musiques occidentales et africaines, initié par le ragtime et suscitant de nombreuses inventions rythmiques au tournant du XIXe et du XXe siècle. Extrait de La partition intérieure, de Jacques Siron, extraordinaire ouvrage sur les musiques improvisées modernes :

La conception du rythme est un point de désaccord majeur entre les musiciens de jazz et les musiciens qui n’ont baigné que dans la tradition rythmique de la musique classique. Faute de connaissance et de reconnaissance réciproque, de nombreux malentendus existent entre ces deux univers rythmiques.

Dans la musique classique, on n’utilise pas la très grande stabilité de la pulsation recherchée dans les musiques syncopées. Très souvent, les pulsations suivent le phrasé, ralentissent à la fin des phrases, introduisent de subtiles césures ; depuis la tradition romantique du XIXe siècle, le phrasé rubato est utilisé pour donner plus de souplesse et plus de vie à la phrase ; la plupart des interprètes classiques l’utilisent de manière expressive au détriment de la stabilité de la pulsation de base. Dans les orchestres classiques, la présence d’un chef d’orchestre responsable du tempo général ne favorise pas la prise en charge individuelle et collective du tempo ; de plus la précision rythmique de l’oreille est de beaucoup supérieure à la vue du geste silencieux de la baguette.

La stabilité de la pulsation du jazz est souvent perçue comme rigide ou redondante par des oreilles classiques, alors que, pour les musiciens de jazz, le phrasé classique passe pour anémique et totalement dépourvu des qualités du swing : il n’est que rarement en place, les syncopes sont sautillantes, hachées et précipitées, le rythme est décollé de la terre et perd ses qualités dansantes.

Pour illustrer cette citation, je vous propose de réécouter la reprise de J’m voyais déjà par Jaroussky & friends. Si vous prêtez attention au rythme, vous entendrez que les chanteurs ne se fondent pas complètement dans la métrique dansante du morceau. Ils préfèrent faire valoir leur timbre ou leurs émotions par de subtils ralentissements ou des notes tenues qui cassent le groove (sauf Natalie Dessay qui semble avoir réfléchi à la question, cf le billet précédent, et fait bien le job, enfin je trouve …).

À comparer avec Aznavour. Lui aussi prend quelques libertés avec le rythme, mais en respectant la métrique, et donc sans que l’orchestre ait à ralentir…

En plus de l’opposition musique populaire / musique savante, présente dans notre culture depuis le XVIIe siècle au moins, il y a donc une opposition musicologique, plus discrète dans les débats, mais qui saute aux oreilles prévenues… Entre deux conceptions du rythme donc, disons conception « expressive » (avec le phrasé rubato, et la nécessité d’un chef d’orchestre) et conception « stable » faute de meilleures appellations. Cette deuxième opposition date en gros de la fin du XIXe siècle. Il se trouve que les contingences de l’histoire ont mis la conception expressive du rythme du côté de la musique classique, et donc savante. Tandis que la conception stable, plus dansante, a petit à petit conquis le grand public et a relégué la conception expressive au répertoire classique et à ses amateurs éclairés. Le « stable » s’est donc retrouvé du côté des musiques populaires. Mais il n’y a aucune nécessité, musicale en tout cas, à cet appariement qui admet d’ailleurs tant d’exceptions qu’on peut dire qu’il semble en fait un déplacement conventionnel de la grande querelle savant/populaire. Cette vieille guerre a de temps à autres besoin de nouveaux champs de bataille. Et au fait, puisqu’il y a deux oppositions, il devrait y avoir 2×2 = 4 sortes de musique. Voyons cela.

1. Musique savante / stable, avec bien sûr le jazz, musique qui n’a plus rien de populaire depuis longtemps. Mais on pourrait ranger dans la catégorie « stable » toute la musique baroque, qui a de nombreux points communs avec le jazz (sophistication, musique improvisée et dansée, ce qui nécessite structures répétitives et stabilité rythmique).

2. Musique savante / expressive : musique classique, confondue pour les besoins de la présente démonstration avec la période romantique de la musique classique.

3. Musique populaire / stable : à peu près tout ce qui se vend, tout ce qui groove, tout ce qui balance à Paris, depuis Scott Joplin (ou Charles Trenet en chanson française), en passant bien sûr par le rock et jusqu’au rap.

4. Musique populaire / expressive : courant plus ou moins porté disparu… On peut réécouter Barbara peut-être, ou les grandes chanteuses réalistes. Tout fout le camp. Par Damia, la tragédienne de la chanson, qui fait son entrée au 817e billet du blog…

Cette classification de la musique en quatre cases est bien sûr grossière… Son seul mérite est de clarifier certains malentendus dans l’opposition musique classique / chanson.

Pour conclure, trois versions d’un même morceau, pour un peu entendre différentes manières d’aborder le rythme. Si vous voulez ressentir l’émergence d’une pulsation stable au milieu d’un phrasé plus confus, je vous recommande Caravan, par Michel Petrucciani. Confusion, puis swing, jusqu’à la mise à nu du thème, encore porté par l’imprégnation de la pulsation… et puis voyage en dissonance, magnifique.

Intéressant à comparer avec la version d’un autre grand pianiste, Art Tatum, le maitre du piano « stride », héritier en jazz du ragtime. Je trouve l’approche rythmique intéressante aussi, sans swing, un peu saccadée.

Si vous n’avez pas eu votre dose de rythme, essayez cette dernière version de Caravan. À la batterie, Charly Antolini. J’aime bien l’air consterné du contrebassiste qui aimerait bien jouer un peu lui aussi, vers 2:20 …

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Béranger

La chanson, art majeur ou art mineur IV. Archéologie d’une question 8/16
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Nous voilà au XIXè siècle. La question des mérites comparés de la grande poésie et de la chanson populaire a déjà une longue histoire. Elle a commencé au XVIIè, siècle classique, siècle de l’art de cour et des règles. L’art de cour est par nature élitiste, mais les règles sont communes, et portent donc en elles le germe d’un art « majeur » et populaire, ou au moins partagé. La controverse connait un premier revirement au XVIIIè siècle, où les philosophes louent « les chansons villageoises préférables à nos plus savantes compositions », voir les billets précédents.

Au XIXè siècle, la poésie se porte bien à nouveau grâce aux romantiques, c’est le grand siècle des poètes : Lamartine, Hugo, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Heredia, etc. En parallèle, la célébration de la Chanson atteint son point culminant avec le véritable culte voué à Pierre-Jean de Béranger, aujourd’hui considéré comme un poète tout à fait mineur. Voilà ce qu’on peut lire à son propos dans le Cours familier de littérature de Lamartine :

Souvent il était interrompu par quelques noces, de paysans ou d’ouvriers qui venaient passer leur journée de miel dans les guinguettes de Neuilly qui le reconnaissaient sous son chapeau de feutre gris et sous sa redingote couleur de muraille.

Ils se rangeait respectueusement et se chuchotaient l’un à l’autre le nom du Père la joie, comme disent les Arabes ; ils levaient leur chapeau et criaient quand il avait passé : Vive Béranger !

Béranger se retournait, leur souriait d’un sourire moitié attendri, moitié jovial. « Merci mes enfants ! merci leur disait-il; amusez-vous bien aujourd’hui, mais songez à demain. Chantez une de mes chansons puisqu’elles vous consolent, mais surtout suivez ma morale : le bon Dieu, le travail et les honnêtes gens. »

Ces scènes se renouvelaient pour lui à chaque promenade que nous faisions ensemble. Il y avait autant de couplets de Béranger chantés que de verres de vin versés dans les jours de fête de ce pauvre peuple. Combien de fois moi-même, dans des réunions d’un ordre moins plébéien, à la campagne avec le riche cultivateur, le curé, le notaire, le médecin, l’officier en retraite groupés autour d’une table rustique à la fin du jour, combien de fois n’ai-je pas entendu le coryphée libéral du canon entonner au dessert d’une voix chevrotante, la chanson du Dieu des bonnes gens, du Vieux Sergent, de la Bonne Vieille, tandis que la table tout entière répétait en chœur, excepté moi, le refrain aviné, et qu’une larme d’enthousiasme mal essuyée sur la manche du vieil uniforme tombait entre la poire et la noix dans le verre du vétéran !… Béranger, pour ces ouvriers, n’était réellement plus un homme ; c’était un ménétrier national dont chaque coup d’archet avait pour cordes les cœurs de trente millions d’hommes exaltés ou attendris.

Grandiose, comme il nous manque. Aznavour ou Johnny, c’est du pipi de chat à côté, je demande qu’on privatise leurs funérailles nationales, ils ne les méritaient pas. En ce grand siècle de la bêtise bourgeoise, il faut aller chez Flaubert pour trouver le début de la réaction à Béranger. Lettre à Mlle Leroyer de Chantepie, Croisset, le 4 novembre 1857.

Vous me parlez de Béranger dans votre dernière lettre. L’immense gloire de cet homme est, selon moi, une des preuves les plus criantes de la bêtise du public. Ni Shakespeare, ni Goethe, ni Byron, aucun grand homme enfin n’a été si universellement admiré. Ce poète n’a pas eu jusqu’à présent un seul contradicteur et sa réputation n’a pas même les taches du soleil. Astre bourgeois, il pâlira dans la postérité, j’en suis sûr. Je n’aime pas ce chansonnier grivois et militaire. Je lui trouve partout un goût médiocre, quelque chose de terre à terre qui me répugne. De quelle façon il parle de Dieu ! et de l’amour ! Mais la France est un piètre pays, quoi qu’on dise. Béranger lui a fourni tout ce qu’elle peut supporter de poésie. Un lyrisme plus haut lui passe par-dessus la tête. C’était juste ce qu’il fallait à son tempérament. Voilà la raison de cette prodigieuse popularité. Et puis, l’habileté pratique du bonhomme ! Ses gros souliers faisaient valoir sa grosse gaieté. Le peuple se mirait en lui depuis l’âme jusqu’au costume.

En 1857, un procès est intenté à Charles Baudelaire, pour l’immoralité de son recueil Les fleurs du mal. Flaubert, qui a subi quelques mois auparavant un procès similaire contre Madame Bovary, conseille à Baudelaire de se prévaloir de Béranger pour sa défense ! Lettre à Charles Baudelaire, le 23 Août 1857, Croisset.

Mon cher ami,

[…] Tenez-moi au courant de votre affaire, si ça ne vous ennuie pas trop. Je m’y intéresse comme si elle me regardait personnellement. Cette poursuite n’a aucun sens. Elle me révolte.
Et on vient de rendre des honneurs nationaux à Béranger ! à ce sale bourgeois qui a chanté les amours faciles et les habits râpés !
J’imagine que, dans l’effervescence d’enthousiasme où l’on est à l’encontre de cette glorieuse binette, quelques fragments de ses chansons (qui ne sont pas des chansons, mais des odes de Prud’homme), lus à l’audience, seraient d’un bel effet. Je vous recommande Ma Jeanneton, la Bachante, la Grand’mère, etc. Tout cela est aussi riche de poésie que de morale. – Et puisqu’on vous accuse, sans doute, d’outrages aux moeurs et à la religion, je crois qu’un parallèle entre vous deux ne serait pas maladroit. Communiquez cette idée (pour ce qu’elle vaut ?) à votre avocat.
Voilà tout ce que j’avais à vous dire, et je vous serre les mains.
À vous.

Je vous passe La Grand’mère, de Béranger donc. Effectivement je ne vois pas très bien en quoi c’est plus moral que Baudelaire.

 

Allez, encore un peu de Flaubert, c’est addictif. Et puis qui d’autre que lui imaginerait un hamac en plume de colibri… Notez aussi que Flaubert sous-entend que Béranger serait « de grand talent ».

Lettre à Louise Collet, Rouen, le 11 janvier 1847.

C’est pr cela que je suis toujours prévenu contre Béranger avec ses amours dans les greniers et son idéalisation du médiocre. Je n’ai jamais compris que dans un grenier on fût bien à vingt ans. et dans un palais sera-t-on mal ? Est-ce que le poète n’est pas fait pr nous transporter ailleurs ? je n’aime pas à retrouver l’amour de la grisette, et la loge du portier et mon habit râpé là où je vais pr oublier tout cela – Que les gens qui sont heureux là-dedans s’y tiennent, mais donner ça comme du beau, non, non. j’aime encore mieux rêver, dussé-je en souffrir, des divans de peau de cygne et des hamacs en plume de colibri.

[…]

On a fait l’éloge de Béranger dans presque tous les discours. Quel abus on en fait de ce bon Béranger ! Je lui garde rancune du culte que les esprits bourgeois lui portent. il y a des gens de gd talent qui ont la calamité d’être admirés par de petites natures. Le bouilli est désagréable surtout parce que c’est la base des petits ménages – Béranger est le bouilli de la poésie moderne – tout le monde peut en manger et trouve ça bon.

Béranger apparaît aussi à plusieurs reprises dans les romans de Flaubert. À propos de Charles Bovary, jeune étudiant en médecine, avant qu’il n’épouse Emma. J’aime bien la description si concise du peu d’immatériel concédé à ce bon bougre : « … s’enthousiasma pour Béranger, sut faire du punch et connut enfin l’amour. » (connut l’amour, probablement au boxon, je pense qu’à l’époque, ce n’était même pas la peine de le préciser).

Naturellement, par nonchalance, il en vint à se délier de toutes les résolutions qu’il s’était faites. Une fois, il manqua la visite, le lendemain son cours, et, savourant la paresse, peu à peu, n’y retourna plus.

Il prit l’habitude du cabaret, avec la passion des dominos. S’enfermer chaque soir dans un sale appartement public, pour y taper sur des tables de marbre de petits os de mouton marqués de points noirs, lui semblait un acte précieux de sa liberté, qui le rehaussait d’estime vis-à-vis de lui-même. C’était comme l’initiation au monde, l’accès des plaisirs défendus ; et, en entrant, il posait la main sur le bouton de la porte avec une joie presque sensuelle. Alors, beaucoup de choses comprimées en lui, se dilatèrent ; il apprit par cœur des couplets qu’il chantait aux bienvenues, s’enthousiasma pour Béranger, sut faire du punch et connut enfin l’amour.

À propos de Dussardier, personnage secondaire de l’Éducation sentimentale. Dussardier est peut-être le seul personnage positif de tout ce long roman, le seul honnête, généreux et le seul courageux en tout cas. Mais cet ouvrier est perméable à la bêtise bourgeoise, symbolisée par un portrait de Béranger, déité suprême d’une sorte d’autel naïf consacré au mauvais goût de l’époque. Le passage ci-dessous décrit les préparatifs du « bon commis » afin de bien recevoir ses amis bourgeois ou étudiants. « Tout le rêve de la démocratie est d’élever le prolétaire au niveau de bêtise du bourgeois » disait Flaubert.

Dussardier, trois jours d’avance, avait ciré lui-même les pavés rouges de sa mansarde, battu le fauteuil et épousseté la cheminée, où l’on voyait sous un globe une pendule d’albâtre entre une stalactite et un coco. Comme ses deux chandeliers et son bougeoir n’étaient pas suffisants, il avait emprunté au concierge deux flambeaux ; et ces cinq luminaires brillaient sur la commode, que recouvraient trois serviettes, afin de supporter plus décemment des macarons, des biscuits, une brioche et douze bouteilles de bière. En face, contre la muraille tendue d’un papier jaune, une petite bibliothèque en acajou contenait les Fables de Lachambeaudie, les Mystères de Paris, le Napoléon, — de Norvins, — et, au milieu de l’alcôve, souriait, dans un cadre de palissandre, le visage de Béranger !

Une chanson de Béranger, très morale, Les cinq étages, par Germaine Montero.

Un de ses plus grands succès, Le vieux drapeau. Par Isabelle Druet, Jean-François Novelli.

Gaël Liardon nous chante Le bon Dieu, de Pierre-Jean de Béranger

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Rousseau

La chanson, art majeur ou art mineur IV. Archéologie d’une question 6/16
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Pour commencer ce billet, une devinette : pouvez-vous citer un seul poète français né entre 1639 (naissance de Racine) et 1790 (naissance de Lamartine) ? Bien du courage, bravo si vous y arrivez sans documentation. Voilà ce que j’ai trouvé. Les vers de mirliton de Voltaire, ça ne compte pas. Vous pouvez tenter Rouget de Lisle (auteur des paroles de la Marseillaise) ou Fabre d’Églantine (Il pleut, il pleut bergère), mouais, un peu discutable. Mieux, André Chénier, c’est peut-être la meilleure réponse. Ou encore le fabuliste Florian… Savez-vous que les expressions « pour vivre heureux, vivons cachés » ou « chacun son métier, les vaches seront bien gardées » sont des moralités tirées de ses fables ? Voilà toute ma maigre récolte, vous pouvez aller en pêcher d’autres dans des listes qui trainent ici ou là. Mais aucun n’a la gloire ou la célébrité de ceux des deux siècles précédents ou suivants. Il faut croire que le classicisme et ses règles ont durablement stérilisé le lyrisme français. Un bon siècle et demi, le XVIIIè siècle découpé très large donc, belle prouesse, bravo Monsieur de Malherbe.

Le XVIIIè siècle est donc un siècle de philosophes plus que de poètes… On y trouve toutefois des textes intéressants, qui montrent une grande indulgence à l’égard de la chanson. Assez logique vu l’état de la poésie me direz-vous. Dans l’Encyclopédie, à l’article « chanson ».

CHANSON, s. f. (Litt. & Mus.) est une espece de petit poëme fort court auquel on joint un air, pour être chanté dans des occasions familieres, comme à table, avec ses amis, ou seul pour s’égayer & faire diversion aux peines du travail ; objet qui rend les chansons villageoises préférables à nos plus savantes compositions.

La définition est peut-être due à Rousseau, qui a écrit les articles de l’Encyclopédie concernant la musique. Dans l’article suivant, on reconnait son style caustique, prompt à s’en prendre à la langue ou à la musique française, comme dans ses textes écrits lors de la querelle des bouffons, voir ici. On reparlera de ça dans une série en préparation sur le génie lyrique propre à chaque langue (ce débat concerne aujourd’hui les mérites comparés du français et de l’anglais, mais autrefois l’italien était le concurrent du français, et encore avant le latin et le grec pour la poésie). Du reste, la langue française a toujours souffert d’un complexe. Dans la Lettre à l’Académie de Fénelon : « Me sera-t-il permis de représenter ici ma peine sur ce que la perfection de la versification française me paraît presque impossible ? … ». Voici donc l’article « romance » de l’Encyclopédie. Pour rappel, la romance est un style très populaire en France au tournant XVIIIè — XIXè siècle.

ROMANCE, s. f. (Littérat.) vieille historiette écrite en vers simples, faciles & naturels. La naïveté est le caractere principal de la romance. Ce poëme se chante ; & la musique françoise, lourde & niaise est, à ce me semble, très-propre à la romance ; la romance est divisée par stances. M. de Montgrif en a composé un grand nombre. Elles sont toutes d’un goût exquis, & cette seule portion de ses ouvrages suffiroit pour lui faire une réputation bien méritée. Tout le monde sait par cœur la romance d’Alis & d’Alexis. On trouvera dans cette piece des modeles de presque toutes sortes de beautés, par exemple, de récit ;

Conseiller & notaïre
Arrivent tous ;
Le curé fait son ministère,
Ils sont époux.

de description :
En-lui toutes fleurs de jeunesse
Apparoissoient ;
Mais longue barbe, air de tristesse
Les ternissoient.
Si de jeunesse on doit attendre
Beau coloris ;
Pâleur qui marque une ame tendre,
A bien son prix.

de délicatesse & de vérité :
Pour chasser de la souvenance
L’ami secret,
On ressent bien de la souffrance
Pour peu d’effet :
Une si douce fantaisie
Toujours revient
En songeant qu’il faut qu’on l’oublie,
On s’en souvient.

de poésie, de peinture, de force, de pathétique & de rithme :
Depuis cet acte de sa rage,
Tout effrayé,
Dès qu’il fait nuit, il voit l’image
De sa moitié ;
Qui du doigt montrant la blessure
De son beau sein,
Appelle avec un long murmure,
Son assassin.

Il n’y a qu’une oreille faite au rithme de la poésie, & capable de sentir son effet, qui puisse apprécier l’énergie de ce petit vers tout effrayé, qui vient subitement s’interposer entre deux autres de mesure plus longue.

Pour partir vous-même à la pêche dans l’Encyclopédie : ici. Le style « romance » a été un peu éclipsé par son successeur, la mélodie française, plus raffinée musicalement. Pour découvrir les romances de la poétesse Marceline Desbordes-Valmore et de la compositrice Pauline Duchambge, vous pouvez réécouter l’émission Chanson Boom ! qu’Hélène Hazera leur a consacré. En réécoute ici.

Quelques romances sont tout de même restées populaires jusqu’à aujourd’hui. Il pleut, il pleut Bergère par exemple, ou encore Plaisir d’amour, l’une des chansons française les plus reprises. Musique de Jean-Paul-Égide Martini, adaptée d’un texte de Florian dont on parlait au début de ce billet. Je vous propose six versions, trouvez celle que vous préférez !

Par Isabelle Druet

Par Yvonne Printemps

Par Rina Ketty (j’ai un faible pour celle-là, et je ne dois pas être le seul, elle a presque 700 000 vues sur youtube quand même…).

Par Tino Rossi

Par Joan Baez, pas à son meilleur je trouve.

Par Dorothée, ça aurait pu être pire franchement (à part le clip, lui il ne peut pas être pire).

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Hukuna matata

Expressions et mots venant de la chanson : les sources et les robinets 7/13
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Ça rame cette série… On ne trouve pas d’expression très convaincante venant de la chanson. Je propose une explication. Supposons que la langue soit un vaste système hydrologique. Les mots, les expressions, c’est une eau qui fait tourner nos moulins (à paroles ?) et qui à l’occasion désaltère nos esprits. Il y a de l’eau, et donc des sources.  Et il y a des robinets. Les sources inventent la langue, les robinets la restituent.

La chanson se placerait du côté des robinets tout simplement… elle pourvoit plus qu’elle ne sourçoit. N’a-t-on pas parlé à propos de radios ou de chaines de télé de « robinet à musique » ? Il y a aussi des bassins d’épandage et de vastes usines d’épuration comme Walt Disney. On y recycle des expressions comme « Hakuna matatizo » qui signifie en swahili « pas de problème ». Sur wikipedia, j’apprends que

L’expression s’est d’abord fait connaître dans les pays occidentaux en 1983, avec la reprise, par Boney M., de la chanson Jambo Bwana du groupe kényan Them Mushrooms, sortie l’année précédente et qui reprend la phrase « Hakuna matata » dans son refrain. Elle a ensuite connu une nouvelle popularité avec le film d’animation Le Roi lion en 1994.

On écoute tout ça.

Jambo Bwana, du groupe kényan Them Mushrooms.

Jambo Bwana par Boney M.

Hakuna matata, dans le Roi lion.

Walt Disney ne fait pas que recycler. Le mot Supercalifragilisticexpidélilicieux a bien été inventé pour Mary Poppins, mais il ne sert quand même pas tous les jours. Supercalifragilisticexpidélilicieux, par Julie Andrews et Dick Van Dyke.

 

NB : Je ne suis moi-même qu’un robinet, puisque j’emprunte la métaphore de la source et du robinet à une lettre de Gustave Flaubert à Louise Colet, le 16 septembre 1853.

Pourquoi perds-tu ton temps à relire Graziella quand on a tant de choses à relire ? Voilà une distraction sans excuse, par exemple ! Il n’y a rien à prendre à de pareilles œuvres. Il faut s’en tenir aux sources, or Lamartine est un robinet.

(Notez le Lamartine bashing, sport en vogue chez les écrivains, dont on a déjà eu un exemple ici).

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Il n’y a pas d’amour heureux

Cinq devinettes sur Georges Brassens 5/6
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Voici la réponse à notre quatrième énigme : Dans quelle chanson Brassens se livre-t-il à la censure ? En fait dans presque toutes ses chansons adaptées de poésies (voir le livre Brassens ? de Bertrand Dicale, page 111). Brassens coupe 23 des 29 strophes de Pensée des Morts de Lamartine, 17 des 27 strophes des Oiseaux de passage de Jean Richepin, 15 des 24 strophes de La vierge séduite de Victor Hugo qui deviendra La légende de la nonne… On a déjà vu qu’il coupe une strophe des Passantes, bonne occasion d’aller revoir la série du Jardin sur Brassens et les poètes. Dans de nombreuses poésies, il introduit de petites variantes. Pourquoi diable ? Souvent pour resserrer le propos. Et bien sûr, de bonnes poésies ne font pas nécessairement de bonnes paroles, et réciproquement…

Bref, Brassens transforme les poésies en paroles de chanson, on ne peut pas vraiment parler de censure, au sens politique du terme. Sauf quand il se refuse à chanter l’amour de la patrie, en caviardant cette strophe d’Aragon dans Il n’y a pas d’amour heureux !

Il n’y a pas d’amour qui ne soit à douleur
Il n’y a pas d’amour dont on ne soit meurtri
Il n’y a pas d’amour dont on ne soit flétri
Et pas plus que de toi l’amour de la patrie
Il n’y a pas d’amour qui ne vive de pleurs
Il n’y a pas d’amour heureux

Louis Aragon ne prenait pas ombrage que les chanteurs malmènent ses poèmes. Dans le numéro 601 de la N.R.F., Variété. Littérature et Chanson, sous la direction de Stéphane Audeguy et Philippe Forest, on peut lire une interview d’Aragon par Francis Crémieux. À la question de savoir si cela le dérange que Léo Ferré modifie ses textes, Aragon répond :

Non, pourquoi est-ce que ça me gênerait ? (…) Je trouve très naturel qu’un homme qui fait des chansons, un homme du talent et de la sensibilité de Léo Ferré, prenne quelque chose de moi, j’en suis même absolument honoré, et je suis même très intéressé à ce qu’il fait en coupant ainsi, en distribuant les choses : c’est comme s’il pratiquait une critique de ma poésie. (…) Cela m’apprend énormément sur mes poèmes (…)

Je vous propose une version d’Il n’y a pas d’amour heureux par Nina Simone.

Il ne reste qu’une seule devinette.

Cinquième devinette : quand Brassens se livre-t-il à l’auto-censure ?
D’accord, Brassens censure, l’affaire est entendue. Mais dans quelle chanson Brassens s’autocensure-t-il ? Évidemment, c’est impossible à déduire de la simple écoute de la chanson, puisque le couplet caviardé ne s’y trouve pas (ce ne serait pas de la censure sinon)… Attention, il y a au moins deux réponses possibles.

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Brassens chante Lamartine

Paralipomènes 61/67
(la série qui revient en 68 billets sur les 44 premiers thèmes du blog)
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La quarante-deuxième série du blog abordait les poètes mis en musique par Brassens. Le sujet est loin d’être épuisé, je vous propose aujourd’hui Pensées des morts adaptation d’un poème d’Alphonse de Lamartine. C’est assez incompréhensible, alors qu’à peu près tout Brassens est en ligne sur Youtube, pour cette chanson, on ne trouve que des reprises plus ou moins lourdeaudes par des fans, allez voir si vous ne me croyez pas… Je vous en propose une qui est très bien par Michel8h.

C’est bien chanté, il faudrait juste juste éviter « c’est alors-re que ma paupière ». Il y a aussi une reprise par Hubert Félix Thiefaine (pas à son meilleur je trouve) ça intéressera les fans.

 

Et puisque dans la série sur Brassens, on citait la préface de l’Anthologie de la poésie française d’André Gide, je vous en ressers un extrait.

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Je me souviens d’avoir entendu Verlaine, ce musicien, déclarer que, de beaucoup, il préférait à Hugo Lamartine. En tout cas Lamartine est le premier en date et c’est de lui qu’il convient d’abord de parler. Il a des départs prestigieux et je ne connais rien qui puisse être comparé aux premiers vers du Lac ou du Vallon ; mais son essor atteint aussitôt son plafond ; hauteur où il plane ensuite inlassablement (ou du moins ne lassant que le lecteur), sans sursauts, sans nouveaux coups d’ailes. Ce qui manque le plus à ces suites de vers, d’un bercement égal et quelque peu fastidieux, c’est à quoi Baudelaire excellait avec audace : la surprise. Mais, dans le flasque, c’est encore ce que l’on a fait de mieux ;

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