Higelin n’est pas le grand bluesman français

Qui est le plus grand bluesman français ? 3bis/8
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Sur Facebook, Pierre Inkognito propose Higelin comme plus grand bluesman français. L’idée est excellente, je me suis presque laissé convaincre. Banlieue Boogie Blues.

Mais je ne peux pas accepter cette suggestion, j’ai déjà nommé Higelin chanteur français du bonheur (ici), il ne peut en même temps être le plus grand bluesman. Au fait, il va falloir arrêter de faire des suggestions de plus grand bluesman français, parce que je vais bientôt être à bout d’arguments de mauvaise fois pour les refuser…

Inkognito signale aussi Hold Tight, dans un style ragtime très réjouissant (profitez-en pour retourner voir les deux billets consacrés au ragtime, ici et ici).

 

Sinon, dans un des billets sur le blues, je vous ai passé Blind Willie Mctell. Bob Dylan lui a rendu un hommage que me signale Pierre Delorme. No one sings the blues like Blind Willie McTell, ici, chanté avec Mark Knopfler (je pense qu’il accompagne à la guitare, je ne suis pas sûr de l’entendre chanter… et si quelqu’un me trouve une version sans ce piano balourd, j’achète).

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The times they are a-changin’

Les chansons de Mai 9bis/9
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J’ai écrit dans le dernier billet que je trouvais la placement rythmique de Bob Dylan dans The times they are a-changin’ complètement absurde. Ceci m’a valu une demande d’explication de Pierre Delorme. C’est évidemment exagéré, mais je m’explique. D’abord on réécoute une version de la chanson, dont j’avais mal orthographiée le titre (le a avant changin’, qui fait bien partie du titre, était oublié). The times they are a-changin’, par Simon and Garfunkel. Vous pouvez aussi lire les paroles avec leur traduction ici.

Ce qui me frappe dans cette chanson, c’est la phrase For the times they are a-changin’ qui contrevient à une règle évidente : l’efficacité. On ne dit pas en six ou sept mots ce qu’on peut dire en trois, surtout dans le titre ou le refrain. Je ne suis pas anglophone, mais times are changing me paraît assez suffisant, non ? Rajouter for, the et they n’apporte pas grand-chose. Le a rajouté avant changin’ est un préfixe archaïque qui intensifie le sens des mots, en usage dans des chansons anglaises il y a un ou deux siècles (d’après Wikipedia). Le for, qui dans ce contexte veut dire car ou parce que, est aussi un peu archaïque.

On peut comparer la chanson à This land is your land de Woody Guthrie, autre hymne contestataire, autre chanson avec un titre-refrain-slogan. L’énoncé « this land is your land » est bien plus simple, carré et percussif.

Le « placement rythmique » maintenant. Bob Dylan insiste beaucoup sur they, mot sans signification, qui tombe sur une valeur assez longue. Ce que j’en pense : Dylan s’affranchit de toute règle. Il chante une chanson de jeunes avec un refrain archaïque, il complique autant qu’il peut une phrase toute simple de trois mots times are changing. Cette phrase toute simple, il aurait pu la placer sur sa mélodie (ou une variante) sans difficulté. Pour placer la version rallongée, il insiste sur le they qui n’apporte rien au sens.

Pourquoi est-ce que ça marche si bien alors ? D’abord c’est nouveau. Ensuite, la maladresse de l’expression n’enlève rien à sa véhémence, au contraire. Elle participe d’une ambiance de prêche grandiloquent (les paroles sont truffés de références bibliques, au jugement dernier notamment). Et puis elle évoque un adolescent qui revendique en cherchant ses mots. Cette maladresse n’est pas occultée, elle est mise en avant, à la place d’honneur (dans le refrain), et donc implicitement revendiquée. Il est évident que les « for », « the », « they » ont été rajoutés intentionnellement. On retrouve ce procédé de maladresse intentionnelle quelques années plus tard dans le punk.

Bon, c’est juste ce que j’en pense… Il y a sûrement pleins d’autres explications aux bizarreries de cette chanson fascinante. Demain, on quitte Mai 68 pour se plonger dans l’univers des geeks, quel repos ce sera !

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L’avant-garde

Les chansons de Mai 9/9
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Aujourd’hui, c’est les funérailles nationales de Johnny. Dans toutes les analyses, interviews, etc, à la radio, je n’ai pas entendu une seule fois évoqué le précédent de Pierre-Jean de Béranger, poète et chansonnier qu’on a justement évoqué dans la présente série.  Le gouvernement de Napoléon III lui organisa des funérailles nationales. Belle opération de com’ à destination du peuple qui vénérait Béranger… et prétexte à la présence de soldats autour du cortège au cas où ça dégénère. Revenons à Mai 68.

Dans Opinions littéraires, philosophiques et industrielles publié à Paris en 1825, Saint-Simon écrivait :

C’est nous, artistes, qui vous servirons d’avant-garde : la puissance des arts est en effet la plus immédiate et la plus rapide. Nous avons des armes de toute espèce : quand nous voulons répandre des idées neuves parmi les hommes, nous les inscrivons sur le marbre ou sur la toile… Quelle plus belle destinée pour les arts, que d’exercer sur la société une pression, un véritable sacerdoce et de s’élancer en avant de toutes les facultés intellectuelles, à l’époque de leur plus grand développement !

Pour la première fois, le mot d’avant-garde s’appliquait à des artistes et non à des militaires. De révolution en révolution, l’idée d’une avant-garde artistique qui devance les combats politiques ou sociaux a perduré. Puis le sens a un peu glissé : l’avant-garde désigne non plus des artistes à l’avant garde des luttes sociales, mais des artistes à l’avant-garde de l’art.

L’âge d’or de l’avant-garde se situe probablement autour de la révolution russe de 1917. Mais 68 ne fut pas en reste, surtout pour ce qui est de la musique : on ne peut pas dire que les années 1960 aient été spécialement calmes musicalement… Ce dernier billet sur les chansons de mai présente un florilège d’artistes (plus ou moins) avant-gardistes et qui ont émergé (plus ou moins) dans la mouvance soixante-huitarde.

Sur le strict plan musical, je vous propose le groupe Magma, qui a exercé une grande influence dans le rock expérimental jusqu’à aujourd’hui (on le revoit dans la prochaine série sur Mai 68).

En chanson, pour ce qui est du bizarre, on a déjà entendu Évariste (ici et ici), laissons la place à d’autres. Je vous propose Catherine Ribeiro + Alpes.

Ou encore Jacques Higelin et Brigitte Fontaine qui ont su combiner jusqu’à aujourd’hui chansons assez traditionnelles et avant-gardisme. Cet enfant que je t’avais fait, avec un dialogue à la Ionesco au début.

Belle vidéo d’époque avec Brigitte Fontaine en concert.

Évidemment, « l’avant-garde » de Mai 68, c’était Bob Dylan. The times they are changin’, en 1964.

J’aime bien le placement rythmique du refrain : complètement absurde.

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Rainy day woman

Les cultures soixante-huitardes 7bis/8
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A propos de la culture de la drogue dans les année 1960, Pierre Delorme propose Rainy Day Women de Bob Dylan :

À part ça, je profite de ce dimanche pour signaler deux émissions de radio sur Anne Sylvestre, qui fêtera ses soixante ans de carrière prochainement lors de trois concerts au Théâtre du 13è art à Paris, voir ici.

Première émission sur France Culture, dans Continent Vinyles de Matthieu Conquet, en réécoute ici. Deuxième émission sur France Musique, chez Benoît Duteurtre, ici.

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Charlot chante

Le silence en chanson 2/8
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Je vous rappelle qu’on cherche toujours le plus long silence dans une chanson. Christelle de Villeurbanne me propose l’absence de réaction de Bob Dylan à son prix Nobel de littérature. Merci. C’est effectivement un très long silence d’un chanteur (voir ici), mais pas dans une chanson, réponse refusée !

On a vu dans le premier post de la série comment, en 1927, le tout premier film parlant entremêlait chanson, silence et dramatisation. Qu’en est-il du dernier grand film muet ?

En 1934, Charlie Chaplin décide de tourner un Charlot parlant. Mais après quelques essais, il réalise que la poésie de son personnage est difficile à transposer en film parlant… Il se décide donc finalement pour un film muet, alors que toute l’industrie du cinéma est déjà passée au parlant depuis longtemps. Les Temps Modernes sera donc le dernier grand film muet de l’histoire du cinéma. Certains passages sont parlants ou sonorisés, mais on peut y voir une critique du parlant, puisqu’on entend surtout le bruit aliénant des machines et la voix tyrannique du patron de l’usine.

La voix de Charlot résonne toutefois dans une unique scène vers la fin du film. Il doit chanter une chanson, mais incapable de mémoriser les paroles, il en place une copie sur  des manchettes qu’il perd au début de sa performance. Il improvise alors un texte fantaisiste en grommelot, variante de charabia en usage dans la Commedia dell’arte.

Juste avant qu’il chante, dans un bel intertitre, Paulette Goddard lance un ultime plaidoyer pour le cinéma muet : »Sing, never mind the words ! » Et oui, qu’importent les mots… On retiendra que le long silence de Charlot (sa filmographie s’étale sur une vingtaine d’années) est brisé par une chanson en charabia.

Pour finir, que diriez vous d’un petit massage ?

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Cording, Bike et Sainclair : rockeurs

Les péchés originels du rock français 3/8
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On a vu dans le dernier post avec le ragtime que la France était parfaitement capable d’accommoder une musique étrangère. Le ragtime n’a pas pour autant marqué  la musique populaire française, on aurait pu prendre des exemples bien plus probants dans la chanson : Charles Trenet qui arrive même à faire swinguer Verlaine (voir ici), ou les Double Six avec le jazz (voir notre série sur le Vocalese, ici), ou même plus récemment le rap. Mais le rock, au départ, ça a donné ça.

Non mais quelle daube (et pour rappel, le rollmops, c’est du hareng roulé et mariné dans une sorte de saumure).  Qui chante ? Qui a écrit les paroles ? Et la musique ? Sûrement de pauvres nazes aujourd’hui bien oubliés. Effectivement, avez-vous entendu parler du chanteur Henry Cording, du compositeur Mig Bike, et du parolier Vernon Sinclair ?  Peut-être pas, mais sous ces trois pseudonymes se cachent respectivement Henri Salvador, Michel Legrand et Boris Vian ! Donc, c’est clair, ils se fichent de nous les vilains garnements, et ils n’osent même pas mettre leur vrai nom. Voilà le péché originel : le rock n’a pas été pris au sérieux. Il faut dire que dans ces années 1950, c’est pas génial le rock. Écoutons Rock Around The Clock de Bill Haley, l’un des tous premiers tubes de rock (regardez bien la vidéo, il y a même un accordéon derrière, et si vous voulez savoir ce que veut dire marquer les temps 2 et 4, regardez bien les petites filles qui tapent dans leurs mains).

 

C’est plein d’entrain, mais musicalement, après un demi-siècle de Ragtime, de Blues, de Swing, de Stride, de Be Bop, ça n’est vraiment pas une révolution. On dirait plutôt à une tentative de tirer le dernier jus commercial du jazz avant de passer à autre chose. Rien de très innovant. Pourquoi s’intéresser à cette mode passagère ? Surtout dans cette France qui a dominé la musique légère pendant des décennies avec les opérettes (par exemple Offenbach…), et dont les chanteurs populaires comme Maurice Chevalier ou Édith Piaf sont des stars planétaires dans ces années 1950.

Le rock de la fin des années 1950 c’est trois accords de blues, un rythme syncopé avec appui sur les temps 2 et 4, le tout chanté trop vite et trop fort pour de jeunes babyboomers à peine adolescents. Voilà, rien du tout. Évidemment, c’est sa vacuité même qui est pleine de promesses : c’est une page blanche, un cadre d’une surprenante plasticité où Bob Dylan allait pouvoir déverser de la poésie, les Beach Boys de la polyphonie, les Rolling Stones de la révolte, et les Beatles tout, et en particulier n’importe quoi. Etc. En 1960, il aurait fallu une sacrée boule de cristal pour deviner que le rock n’allait pas finir aux oubliettes, allongeant la litanie des musiques à danser et autres coups commerciaux sans lendemain : twist, jerk, smurf, tecktonik…

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