Mireille

Les Juifs et la chanson II – La chanson et le problème de l’éléphant 5

En écoutant l’émission Tour de chant de Martin Pénet et ses épisodes consacrés à la compositrice et chanteuse Mireille (en réécoute ici), j’ai découvert qu’elle était la fille d’un immigré juif polonais. Elle a dû se cacher pendant la guerre. Voilà ce qu’elle racontait sur sa vie clandestine.

Quand il a fallu se cacher, se sauver, un ami de Théodore, Emmanuel Arago, avait une maison en Corrèze, tout à fait perdue, perdue, perdue, dans un endroit qui s’appelait Argentat. Et il nous avait demandé de venir nous réfugier là, de nous sauver à ce moment-là. Et ils nous ont envoyés chez le facteur d’Argentat. Monsieur et madame Bouilloux, Je dois ma vie et longtemps celle de Théodore à monsieur et madame Bouilloux. Et je suis resté cinq ans. Il y a eu mille, mille, mille et mille aventures à Argentat.

Et j’ai eu cette chose extraordinaire que le facteur m’achète le piano droit qu’il y avait à l’hôtel de ville d’Argentat, à la salle des fêtes. J’ai ri énormément en Corrèze avec madame Bouilloux. Et le facteur, c’était formidable parce que il me disait : « n’allez pas là », « n’achetez pas là », « ne vous promenez pas là ». Il savait avec ses rondes naturellement tout ce qui se passait. La gestapo était dans les parages. C’est comme ça que j’ai pu faire venir André Malraux et Josette. Je pensais pouvoir les cacher là, et c’est là qu’il a commencé le maquis de Corrèze. On pouvait se servir de moi parce que je jouais les artistes folles, qui cherchais des sous pour la Croix rouge, les blessés. Ça me permettait de bouger, j’étais la seule à pouvoir voyager, bouger en tout cas avec une bicyclette.

À l’instar de nombreux chanteurs juifs, il n’y a aucune allusion au judaïsme dans les chansons de Mireille. Tout au plus Martin Penet note-t-il quelques accents klezmer dans les arrangements Dine et Din (due au violoniste Michel Warlop).

Je vous propose aussi La complainte des caleçons, paroles de Robert Desnos. Par l’orchestre de Ray Ventura, autre grande juive de la musique populaire d’avant-guerre.

« Théodore », auquel Mireille fait allusion plus haut, est le surnom affectueux qu’elle donnait à son mari, Emmanuel Berl. Ce dernier était issu d’une famille bourgeoise de juifs alsaciens. Journaliste, historien et écrivain, il était aussi conseiller auprès d’hommes politiques. Étrangement, il a travaillé quelques semaines pour le maréchal Pétain en juin et juillet 1940. Il parait qu’il a écrit certains de ses discours et qu’on lui doit la célèbre formule qui résume la « révolution nationale » promue par Vichy : « La terre, elle, ne ment pas ». Extrait de Mélancolie d’Emmanuel Berl, essai d’Henri Raczymow. À propos de la judéité de Berl :

Une judéité dépourvue de tout « judaïsme ». Et même une judéité athée. « La plupart des Juifs de ma connaissance, et moi tout le premier, ne voyaient pas plus de difficulté à professer l’athéisme en restant juifs qu’à être libre penseur et dauphinois. » Nous ne sommes pas loin de ce qu’Alain Finkielkraut, en 1980, définissait comme « le Juif imaginaire » : un Juif vidé de toute substance, ou quasi. Comment dès lors, pour Berl, une judéité aussi dépourvue de contenu peut-elle constituer l’armature d’une réflexion critique indéfinie ? Justement, Berl cite son ami Drieu : « Avant de céder lui-même à l’antisémitisme, Drieu écrivait dans La comédie de Charleroi : ‘’Jacob était juif. Qu’est-ce qu’un Juif ? Personne n’en sait rien. Enfin, on en parle.’’

Puisqu’on parle de « la terre », qui ment ou pas, je vous passe Terre, chanson sortie par Charles Trenet en 1941. Prenez garde au deuxième couplet, assez complaisant avec l’idéologie de la France de Vichy.

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Norbert Glanzberg

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Je vous présente aujourd’hui Padam Padam, spectacle d’Isabelle Georges consacré à l’œuvre de Norbert Glanzberg, compositeur juif polonais immigré en France. L’une des chansons du spectacle, Sophie.

Les paroles de Sophie ont été écrites par une certaine Édith Piaf, qui l’a aussi chantée.

La chanson la plus célèbre de Glanzberg est bien sûr Padam padam.

Norbert Glanzberg a aussi écrit une Suite yiddish.

J’en profite pour mentionner un autre compositeur juif immigré en France : Joseph Kosma (à ne pas confondre avec Vladimir Cosma !). Excellente série d’émissions Tour de chant sur lui, en réécoute ici.

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Jacques Offenbach

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Jacques Offenbach est probablement le musicien du XIXe siècle dont l’influence sur la musique populaire se fait le plus sentir jusqu’aujourd’hui. C’était un juif allemand, envoyé par sa famille étudier la musique en France. Pour ce que j’en sais, le judaïsme n’a pas spécialement influencé son œuvre. Il a certes joué dans des synagogues au début de sa carrière, mais c’était semble-t-il plus pour des raisons alimentaire que pour louer le Très-haut. Il ne devait pas être spécialement attaché au judaïsme puisqu’il s’est converti au catholicisme pour se marier. Suite à la guerre de 1870, il a eu des ennuis sérieux, mais plus en tant qu’Allemand qu’en tant que juif. Il faut dire qu’il est mort une quinzaine d’années avant la grande vague antisémite de l’affaire Dreyfus.

Il est donc représentatif du siècle courant de l’émancipation des juifs français en 1791 à l’affaire Dreyfus en 1894, période où l’on a pu croire que le vieil antisémitisme médiéval ne survivrait pas longtemps aux Lumières.

Je me demande si dans son film La vie est belle, qui raconte l’histoire d’un juif italien qui finira par être déporté, Roberto Benigni avait bien conscience de la portée de la scène de La barcarolle. Au moment où l’Italie fasciste bascule dans l’antisémitisme, pouvait-on voir une représentation des Contes d’Hoffmann, composition d’un juif ? La barcarolle, dans La vie est belle.

En fait, je ne permettrais pas d’être trop affirmatif sur la possibilité d’une représentation d’Offenbach dans l’Italie fasciste. Si ce régime a bien promulgué et appliqué des lois antisémites, ça n’a pas été avec la même sauvagerie qu’en Allemagne ou même qu’en France. Le Trio Lescano, constitué de trois femmes d’origine juive hongroise, a pu par exemple continuer à chanter jusqu’en 1943. Tulipan.

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Isaac Gorni, le troubadour juif

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On plonge aujourd’hui dans le très lointain passé de la présence juive en France, avec Isaac Gorni, troubadour juif du XIIIe siècle, né à Aire-sur-l’Adour (aujourd’hui dans le département des Landes). Il nous est connu est grâce à Jefim Schirmann, historien et auteur d’une monumentale Histoire de la poésie hébraïque. Le tout premier article publié par Schirmann à l’âge de 20 ans était consacré à Isaac Gorni : Isaac Gorni, poète hébreux de Provence. Il débute ainsi :

Dans un manuscrit hébreux de la bibliothèque de Munich, on peut lire, entre deux traités d’astronomie du XIVe siècle, un petit recueil de poésies hébraïques, sans aucun rapport avec les autres textes. Le copiste, saisi sans doute de l’horreur du vide, s’est plu à couvrir de vers six feuillets resté vierges : c’est ainsi qu’il nous a conservé une partie de l’œuvre de Gorni, poète hébreux de la fin du XIIIe siècle.

Je me permets une hypothèse légèrement plus anachronique : le copiste anonyme est le premier « fan » répertorié de l’histoire de la chanson ! Gorni gagnait sa vie en chantant ses poésies, accompagné par lui-même au kinnor (le luth en hébreux). Dans plusieurs textes, il raconte l’accueil que lui réservaient les communautés juives des villes qu’il visitait lors de ses « tournées » dans toute la « Provence » (qui désignait alors pour les juifs tout le sud de la France jusqu’à la côté atlantique). Les juifs étaient nombreux à cette époque, juste avant la grande expulsion ordonnée par Philippe le Bel en 1306. Gorni fut bien accueilli à Arles ou Apt, mais très mal à Aix :

Mon esprit ne trouva point de paix à Aix,
Mon peuple ne voulut point entendre ma voix,
Et ils m’offensèrent par leurs paroles : « voyez
Gorni le poète qui a tant péché ! »

À Perpignan, il rencontre le célèbre savant et poète Jedaiah ben Abraham Bedersi, avec qui il ne se montre pas assez condescendant. Il s’ensuit une violente controverse sur leurs mérites comparés. Bedersi, qui à la différence de Gorni est un notable respecté, écrit à propos des poètes itinérants :

Je maudis les poètes de ce temps qui vont par monts et par vaux,
Afin d’abaisser la splendeur de la poésie […]

On croirait les débuts de la controverse sur la chanson art mineur ! Dans ses textes, Gorni se montre tour à tour provocateur ou mégalomane :

Si les idolâtres (= les chrétiens) viennent à entendre mon chant
[…]
Alors ils cesseront de préparer l’encens pour leurs idoles,
Et c’est pour moi qu’ils le feront brûler.

D’autres fois, il se lamente sur sa condition de poète maudit. Se comparant aux notables des villes qu’il traverse :

Je suis affligé — eux sont comme un jardin irrigué

Il recourt parfois à des images curieuses, très originales pour son époque selon Schirmann :

Si ma pensée pouvait se muer en couleurs,
Je peindrais ce qu’aucun peintre n’a représenté en couleurs.

Pour conclure, un extrait d’un texte de Gorni trouvé dans l’article de Schirmann.

Mon luth joyeux est maintenant en deuil,
Et ma flûte pleure de longs sanglots ;
Et nul vent ne souffle dans les jardins.
L’angoisse de la mort habite mon cœur.
[…]
Alors de loin on apportera à tous les marchands
La poussière de mon tombeau en guise d’onguent pour les jolies filles.
Et des planches de mon cercueil pour les stériles,
Afin qu’elles mettent au monde des fils et des filles ;
Et les cendres de mon corps seront distribuées comme remède aux bègues
Et aux muets afin qu’ils parlent en soixante-dix langues ;
Mes cheveux deviendront des cordes d’instruments,
Qui feront retentir de belles mélodies sans qu’on en joue.

Pas de chanson de Gorni aujourd’hui. Comme expliqué dans la vidéo à suivre (trouvée sur une excellente chaine youtube consacrée à la poésie (ici)), on n’a le plus souvent pas trace des musiques utilisées à l’époque. Trouvères juifs au XIIIème siècle.

Un petit extrait de musique juive médiévale pour finir, Moniot de Paris, Shalfu tzarim, poème liturgique du XIIIe siècle, par l’ensemble Alla Francesca

Pour en savoir plus sur le judaïsme médiéval en Europe, excellente émission de La fabrique de l’histoire : Comment faire l’archéologie du judaïsme ? En réécoute ici.

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Gypsies rock’n roll band

Les Juifs et la chanson II – La chanson et le problème de l’éléphant 1

Voici notre deuxième série consacrée au thème de l’année : les Juifs et la chanson. Son point de départ est une célèbre blague juive, popularisée par le livre de Hugh Nissenson, L’éléphant et le problème juif, dont voici un extrait :

C’est une classe de zoologie qui doit faire un devoir sur l’éléphant. L’Anglais écrit :« La Chasse à l’Eléphant », le Français : « La Vie amoureuse de l’Eléphant », et le juif : « l’Eléphant et le problème juif ».

Cette blague moque donc gentiment un problème identitaire (réel ou supposé) se traduisant par une obsession (encore une fois réelle ou supposée) des juifs pour les questions juives. Mais, en ce qui concerne les chanteurs juifs français, cette réputation est simplement l’exact opposé de la réalité. On va le voir dans cette série : si de nombreux romanciers, philosophes, historiens juifs se revendiquent comme tels, ils n’en est rien de la plupart des chanteurs français juifs, qui abordent très peu le judaïsme dans leurs chansons.

La chanson n’est pourtant par un art rétif à toute affirmation identitaire. Tout le jazz est parfois revendiqué comme musique noire par les noirs américains. La chanson francophone québécoise est en partie identitaire. Certaines communautés immigrées en France ont leur chanteur. Je pense surtout aux Italiens, de la variétoche de Claude Barzotti (« je suis rital et je le reste ») à la chanson « de qualité » de Serge Reggiani (« C’est moi, c’est l’Italien / Je reviens de si loin »). Il y a aussi Linda de Suza qui a chanté et représenté la grande vague d’immigration portugaise des années 1970-80. Ou Rachid Taha dont toute l’œuvre est traversée par l’histoire compliquée de la France et de l’Algérie, et qui chante Je suis Africain. Et bien sûr, l’arménien Charles Aznavour qui parvient à réunir quasiment toutes les vedettes du Top 50 dans Pour toi Arménie.

Mais à part peut-être Enrico Macias (qui sera bien sûr évoqué bientôt), je ne vois pas de chanteur français qui ait vraiment représenté une figure juive auprès du grand public, pas explicitement au moins. Il y a pourtant plusieurs chanteurs juifs très connus. Je me propose d’appeler « problème de l’éléphant » ce paradoxe, qu’on va explorer en chanson dans cette série. Lors de cette déambulation dans l’œuvre ou la vie de quelques chanteurs et musiciens juifs, il y aura plus de questions que de réponses…

Pour commencer, Jean-Pierre Kalfon. Jusqu’à récemment, je ne savais même pas qu’il était chanteur, alors qu’il a chanté toute sa vie dans un groupe de rock, le Kalfon rock chaud. Un de ses disques, passé inaperçu à sa sortie dans les années 1960, est même considéré aujourd’hui comme précurseur du punk (on en reparle un jour où c’est le sujet). Dans l’une de ses chansons, qu’il chante en début de concert pour se présenter, ses origines juives séfarades du côté de son père sont très discrètement évoquées. Extrait des paroles de Gypsies rock’n roll band, qui en quelques mots évoque l’arrière plan familial : l’Algérie française, les persécutions antisémites…

Père importé et mère papiste,
Planqué côté colonialiste […]
Avant ma naissance, une guerre braquait la race de mon père,
Ma mère gauloise se planquait, comme mon père

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Serge Gainsbourg

La chanson, art majeur ou art mineur VIII. Chanson et peinture 17/17

Pour conclure, le tout dernier billet de la toute dernière série sur la question de la chanson art majeur ou mineur, avec celui qui a initié le débat, Monsieur Serge Gainsbourg. Jeune, il voulait être peintre, puis il a brûlé tous ses tableaux, et il s’est lancé dans la chanson. Excellente émission sur lui, sur France Culture, en réécoute ici.

Je vous passe sa toute première chanson déposée à la SACEM, Les mots inutiles. Elle semble déjà curieusement débattre de notre question : « emmène moi loin des lieux communs ».

Vous pouvez aller visiter la chaine youtube de Catherine Laurier, avec une très belle liste de 109 chansons sur la peinture, dans laquelle j’ai déniché plusieurs titres pour cette série.

1 – Pourquoy n’aura mon langage, son or et ses douces fleurs ?
2 – Être Dieu
3 – Brel à Gauguin
4 – Goya et la chanson
4bis – Goya bis
5 – La peinture en bâtiment est-elle un art majeur ?
6 – Figure mythique du peintre
7 – Van Gogh, peintre par excellence de la chanson
8 – Autres personnages de peintres
9 – Les arbres de Corot
10 – Regard impressioniste
11 – La Joconde
12 – Nicolas Schöffer
13 – Ekphrasis
14 – Serge Rezvani
15 – Nino Ferrer
16 – Mick Micheyl
17 – Serge Gainsbourg

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