Jacques Offenbach

Les Juifs et la chanson II – La chanson et le problème de l’éléphant 3

Jacques Offenbach est probablement le musicien du XIXe siècle dont l’influence sur la musique populaire se fait le plus sentir jusqu’aujourd’hui. C’était un juif allemand, envoyé par sa famille étudier la musique en France. Pour ce que j’en sais, le judaïsme n’a pas spécialement influencé son œuvre. Il a certes joué dans des synagogues au début de sa carrière, mais c’était semble-t-il plus pour des raisons alimentaire que pour louer le Très-haut. Il ne devait pas être spécialement attaché au judaïsme puisqu’il s’est converti au catholicisme pour se marier. Suite à la guerre de 1870, il a eu des ennuis sérieux, mais plus en tant qu’Allemand qu’en tant que juif. Il faut dire qu’il est mort une quinzaine d’années avant la grande vague antisémite de l’affaire Dreyfus.

Il est donc représentatif du siècle courant de l’émancipation des juifs français en 1791 à l’affaire Dreyfus en 1894, période où l’on a pu croire que le vieil antisémitisme médiéval ne survivrait pas longtemps aux Lumières.

Je me demande si dans son film La vie est belle, qui raconte l’histoire d’un juif italien qui finira par être déporté, Roberto Benigni avait bien conscience de la portée de la scène de La barcarolle. Au moment où l’Italie fasciste bascule dans l’antisémitisme, pouvait-on voir une représentation des Contes d’Hoffmann, composition d’un juif ? La barcarolle, dans La vie est belle.

En fait, je ne permettrais pas d’être trop affirmatif sur la possibilité d’une représentation d’Offenbach dans l’Italie fasciste. Si ce régime a bien promulgué et appliqué des lois antisémites, ça n’a pas été avec la même sauvagerie qu’en Allemagne ou même qu’en France. Le Trio Lescano, constitué de trois femmes d’origine juive hongroise, a pu par exemple continuer à chanter jusqu’en 1943. Tulipan.

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Quand la musique classique fait des chansons

La chanson, art majeur ou art mineur VI. Musique classique, chanson, et réciproquement, 3/18
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Êtes-vous amateur de rondeaux ? Liriez-vous un blog consacré aux formes strophiques ? Écouteriez-vous une radio appelée « rire et lieds » ? À toutes ces questions, je réponds oui à votre place, puisqu’en musicologie, rondeau, forme strophique et lied sont plus ou moins des synonymes de chansons ! Les plus grand compositeurs ne rechignent pas à écrire des airs faciles à chanter, à la structure « strophique » (= couplet/refrain) facilement identifiable, des sortes de chansons donc. Je vous en passe quelques-uns. Mozart en a composé plusieurs, comme Der Vogelfänger bin ich, ja!, dans La flûte enchantée. Par le baryton Teddy Tahu Rhodes.

Autre air très connu, déjà passé dans le blog, Voi che sapete. Je vous passe ma version préférée, par Julia Lezhneva. Je lui trouve quelque chose de plus droit et net que d’autres… Mais partez à la pêche sur youtube, il y a toute sorte d’interprétations.

J’observe que de bonnes chanteuses de variété peuvent se casser les dents sur cet air. Le chant classique ne s’improvise pas… Par Natasha St-Pier.

D’un autre côté, quand des vedettes du chant classique s’essayent à la chanson, le résultat n’est pas toujours génial, mais enfin à vous de voir. Je m’voyais déjà, par Philippe Jaroussky & friends. On reconnait Natalie Dessay, Karine Deshayes et Philippe Jaroussky. J’adore l’air des musiciens, un peu « mais qu’est-ce qu’on s’encanaille aujourd’hui ». Le timbre « lyrique » plait ou pas… mais pour passer par dessus un orchestre, on est contraint d’utiliser certaines harmoniques. On reparle de cette version bientôt dans la série.

Jusqu’à une époque récente, certains de ces airs étaient repris par des vedettes. Le rondeau du brésilien, air célèbre de La vie parisienne, opérette de Jacques Offenbach, par Dario Moreno.

Pour conclure ce billet, puisqu’on parle d’airs favoris, une citation assez éclairante tirée de l’extraordinaire Guide illustré de la musique d’Ulrich Michels. Cette curieuse mini-encyclopédie, richement illustrée et très complète ne comporte qu’un ou deux paragraphes sur la chanson, alors qu’il y a des tartines sur des notions aussi centrales que les appoggiatures ou autres conneries, passez-moi l’expression. Mais ça tombe bien, ça nous fera moins à lire aujourd’hui … Voilà les deux paragraphes.

Après le succès remporté depuis le milieu du XIXè siècle par certains airs favoris d’opéra et d’opérette, on a vu se créer de toutes pièces des « succès » dont les médias, en particulier le disque et la radio, ont fait une véritable marchandise musicale, qui représente un chiffre d’affaire important.

Des équipes organisée de façon rationnelle et professionnelle collaborent à cette production : auteurs, compositeurs, arrangeurs, chanteurs, acteurs, ingénieurs du son, directeurs commerciaux, jusqu’aux disc-jockeys. Ces musiques de variété s’appuient sur les habitudes auditives et les sentiments les plus simples. Faisant rarement preuve d’originalité, elles s’inscrivent toujours dans les courants de la mode, qu’elles contribuent parfois à orienter. À des paroles sur le thème de la solitude, de l’amour, correspond une musique délibérément simple — mélodies diatoniques aux intervalles caractéristiques, rythmes réguliers, harmonies tonales, structure strophique avec refrain, sonorités connues et parois clichés les plus éculés : valse musette pour Paris, guitare hawaïenne pour les mers du sud, etc.

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Cording, Bike et Sainclair : rockeurs

Les péchés originels du rock français 3/8
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On a vu dans le dernier post avec le ragtime que la France était parfaitement capable d’accommoder une musique étrangère. Le ragtime n’a pas pour autant marqué  la musique populaire française, on aurait pu prendre des exemples bien plus probants dans la chanson : Charles Trenet qui arrive même à faire swinguer Verlaine (voir ici), ou les Double Six avec le jazz (voir notre série sur le Vocalese, ici), ou même plus récemment le rap. Mais le rock, au départ, ça a donné ça.

Non mais quelle daube (et pour rappel, le rollmops, c’est du hareng roulé et mariné dans une sorte de saumure).  Qui chante ? Qui a écrit les paroles ? Et la musique ? Sûrement de pauvres nazes aujourd’hui bien oubliés. Effectivement, avez-vous entendu parler du chanteur Henry Cording, du compositeur Mig Bike, et du parolier Vernon Sinclair ?  Peut-être pas, mais sous ces trois pseudonymes se cachent respectivement Henri Salvador, Michel Legrand et Boris Vian ! Donc, c’est clair, ils se fichent de nous les vilains garnements, et ils n’osent même pas mettre leur vrai nom. Voilà le péché originel : le rock n’a pas été pris au sérieux. Il faut dire que dans ces années 1950, c’est pas génial le rock. Écoutons Rock Around The Clock de Bill Haley, l’un des tous premiers tubes de rock (regardez bien la vidéo, il y a même un accordéon derrière, et si vous voulez savoir ce que veut dire marquer les temps 2 et 4, regardez bien les petites filles qui tapent dans leurs mains).

 

C’est plein d’entrain, mais musicalement, après un demi-siècle de Ragtime, de Blues, de Swing, de Stride, de Be Bop, ça n’est vraiment pas une révolution. On dirait plutôt à une tentative de tirer le dernier jus commercial du jazz avant de passer à autre chose. Rien de très innovant. Pourquoi s’intéresser à cette mode passagère ? Surtout dans cette France qui a dominé la musique légère pendant des décennies avec les opérettes (par exemple Offenbach…), et dont les chanteurs populaires comme Maurice Chevalier ou Édith Piaf sont des stars planétaires dans ces années 1950.

Le rock de la fin des années 1950 c’est trois accords de blues, un rythme syncopé avec appui sur les temps 2 et 4, le tout chanté trop vite et trop fort pour de jeunes babyboomers à peine adolescents. Voilà, rien du tout. Évidemment, c’est sa vacuité même qui est pleine de promesses : c’est une page blanche, un cadre d’une surprenante plasticité où Bob Dylan allait pouvoir déverser de la poésie, les Beach Boys de la polyphonie, les Rolling Stones de la révolte, et les Beatles tout, et en particulier n’importe quoi. Etc. En 1960, il aurait fallu une sacrée boule de cristal pour deviner que le rock n’allait pas finir aux oubliettes, allongeant la litanie des musiques à danser et autres coups commerciaux sans lendemain : twist, jerk, smurf, tecktonik…

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