La décadanse

Expressions et mots venant de la chanson : les sources et les robinets 6/13
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Nous sommes toujours en quête d’expressions courantes de la langue française venant de la chanson. Nous avons vu des phrases toute faites, moitié proverbe, moitié expression, bref un peu à côté. Nous avons vu le rickroll et la franck-mickaélisation, deux expressions intéressantes mais plutôt confidentielles et spécialisées. Et qui ne viennent pas tant de la chanson que de la politique et de l’internet, grands pourvoyeurs d’expressions nouvelles. Explorons d’autres grandes sources de néologismes, expressions, phrases toutes faites, etc.

Tout d’abord, les antonomases, figures consistant en la transformation d’un nom propre en nom commun, ce qui a donné silhouette ou poubelle. Ensuite la bande dessinée. Saviez-vous que le mot « pied » a été inventé par un personnage de bande dessinée ? La dame assise, dans Les poulets n’ont pas de chaise, de Copi.

pouletPasDeChaise

 

Bécassine fut une bande dessinée avant d’être une chanson ou un synonyme d’idiote évidemment. On doit « ils sont fous ces romains » et « il est tombé dedans quand il était petit » au grand René Goscinny. Le génial Franquin nous a laissé, « m’enfin » et « rogntudju ». Quant aux « pieds nickelés » c’est bien sûr une bande dessinée, quoique le titre provienne selon certains d’une pièce de théâtre. La palme du genre revient à Cabu, le plus merveilleux des dessinateurs de presse, assassiné le 7 janvier 2015, et qui a inventé un mot passé dans le langage courant : « beauf ». Le 25 juillet 1980, Cabu invité de l’émission de Bernard Pivot, Apostrophe. Regardez notamment la fin de la vidéo.

Plus généralement, la littérature est bien sûr une bonne source d’expressions toutes faites, comme d’innombrables moralités de fables de La Fontaine. Si vous êtes un Don Juan, vous devez quelque chose à Molière… à moins que ne soyez un tartuffe ou que vous ne vous embarquiez dans une galère ?

J’aime beaucoup l’expression « élémentaire mon cher Watson » parce qu’il paraît qu’on ne la trouve dans aucune aventure de Sherlock Holmes. C’est le comble de l’inventeur d’inventer ce qu’il n’invente pas. Notez que dans un précédent billet, on a eu un cas similaire. Comme me l’a fait remarquer Daniel Maillot dans un commentaire, Georges Marchais  n’a jamais dit « taisez-vous Elkabbach ». La citation est en fait une invention de Thierry Le Luron ! Ce qui nous amène aux comiques…

Les comiques ne sont pas en reste donc : le schmilblick, « faire chauffer la colle », ou loufoque (qui n’est autre que le mot fou traduit en loucherbem, voir ici) sont des expressions inventées par Pierre Dac. « C’est étudié pour », « tonton, pourquoi tu tousses ? » ou « ça eu payé, mais ça paye plus » furent inventées par Fernand Raynaud. On doit à Coluche « C’est l’histoire d’un mec », ou « sans blague merde ». Les Deschiens nous ont laissé le gibolin. N’oublions pas Nabila qui a su renouveler le mot allô.

C’est triste à dire quand on aime la chanson, mais les paroliers paraissent bien faibles à côté de Cabu, Goscinny, Pierre Dac, Fernand Reynaud, Charles de Gaulle ou Nabila. Ces prétendus génies du mot ont l’oreille du peuple tout entier. Radio Nostalgie nous bourrent le crâne de leurs ritournelles. Résultat : le sociologue Michel Delpech, le provocateur Serge Gainsbourg, l’amoureuse Véronique Sanson, l’ado révolté Renaud, le droitiste Michel Sardou, l’idole des vieux/jeunes Johnny… quelles expressions toutes faites nous ont-ils laissées ? « Que je t’aime » ? Soyons sérieux : pas grand chose.

Ont-ils seulement essayé ? Je le crois. Par exemple, Serge Gainsbourg a essayé d’inventer tout ensemble une nouvelle chanson, un nouveau mot et une nouvelle danse : La décadanse, tentative contre-nature de rétrograder ce bon vieux slow au niveau de ringardise de la position du missionnaire. Jane Birkin et Serge Gainsbourg, La décadanse, en 1972.

 

Vidéo de l’Ina qui atteste le côté « plan com » de l’opération : ici ! Cette danse, je l’aurais plutôt appelée slowrette… Le plan n’était pas mauvais toutefois, j’en conviens. Mais l’échec fut complet : la chanson, quoique sulfureuse et bien écrite, n’a pas marché. Et surtout, la danse n’a rencontré aucun succès, je ne connais personne qui danse la décadanse (si vous en connaissez, balancez, hashtag balance ton décadanseur). Pourquoi cet échec ? Le public était peut-être rassasié de scandale après le succès de Je t’aime moi non plus ? Le contraste entre érotisme torride et jeu de mot bidon a dû plomber le concept « décadanse ». Et puis franchement, je ne suis pas danseur, mais ça m’a l’air un peu nul comme danse, je veux dire d’un point de vue strictement dansant, non ? Aller, on remet ça.

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C’est la même chanson

Expressions et mots venant de la chanson : les sources et les robinets 5/13
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On enfonce une dernière porte ouverte aujourd’hui avec les expressions qui contiennent une variante du mot « chanson » comme « on connait la chanson », « c’est toujours la même chanson » ou « céder au chant des sirènes ». Ces expressions sont tout à fait respectables, mais on ne peut pas dire qu’elles viennent d’une chanson. Quoiqu’elles soient parfois utilisées en chanson.

C’est la même chanson, par Claude François.

 

Puisqu’on parle de Claude François, Nadia (de Meylan) me propose le mot « claudette » et ses dérivés, comme bernardette. J’apprends que ce mot est inspiré de « ikette », nom des danseuses de Ike et Tina Turner.  Bien joué, mais ça ne vient pas vraiment d’une chanson. Pour continuer sur Cloclo, vous pouvez aussi vous procurer le récent ouvrage de Philippe Chevalier, La chanson exactement, l’art difficile de Claude François. Je ne l’ai pas encore lu, mais ça a l’air intéressant. Interview de l’auteur en réécoute sur le site de France Culture, ici.

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Allô ! maman bobo

Expressions et mots venant de la chanson : les sources et les robinets 4/13
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On aborde aujourd’hui un vaste continent : ces expressions qui font tout de suite penser à une chanson, qui ont peut-être été inventées dans une chanson, mais dont le moindre défaut est de ne pas être des expressions. Roland, internaute de Toulouse (merci) nous propose dans cette catégorie « il sentait bon le sable chaud », qui fait penser à Mon légionnaire. Mais avez-vous déjà entendu quelqu’un dire ça ? D’ailleurs, ça sent quoi le sable chaud ? Et le sable froid, il sent le pâté ?

On peut multiplier à l’infini ce genre d’exemples : « viens poupoule », « jouer du piano debout », « c’est la ouate qu’elle préfère », etc, voire même le patriotique « allons z’enfants ». Ces expressions ne veulent pas dire grand chose, en contraste de quoi leur pouvoir d’évocation paraît grandi : ça ne veut rien dire, ça n’évoque pas beaucoup plus, mais en regard de ce rien, ce pas beaucoup n’est déjà pas si mal. L’impossibilité d’utiliser l’expression dans la vie courante garantit à la chanson une forme d’exclusivité. L’expression et la chanson sont en l’espèce deux mèmes qui vivent en symbiose. Pour rappel, un « mème » est « un élément d’une culture pouvant être considéré comme transmis par des moyens non génétiques, en particulier par l’imitation ».

Ce type d’inventions fait pleinement partie de l’art du parolier. Alain Souchon est peut-être l’un des maître du genre (« foule sentimentale », « allo maman bobo », « j’veux du cuir », « passer l’amour à la machine », « j’suis bidon » proposé par Genzo le parolier dans un commentaire, etc etc). Mais dans la présente série, c’est un peu hors sujet. Je vous passe quand même Allô ! maman bobo. Les paroles ressemblent à une litanie de demi-expressions proverbiales…

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Chanson de vache

En ce 1er avril, j’interromps la série en cours pour une annonce que je rumine depuis quelques jours : la ligne éditoriale de mon blog fait un virage complet, halte à l’avachissement : je mise tout sur la chanson vacharde à présent. Uniquement de la chanson pour vaches. Live Burp Concert in Front of a Herd of Cows par Yanagi.

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Battre le briquet

Expressions et mots venant de la chanson : les sources et les robinets 3/13
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On enquête toujours sur les expressions, ou mots, qui trouvent leur origine dans une chanson. Proposez-moi vos trouvailles, on fera le top 10, ou le top 3, ou le top je-ne-sais-pas-combien à la fin de la série.

Aujourd’hui, on enfonce une porte ouverte, avec les expressions qui ne viennent pas d’une chanson, mais qui peuvent en donner l’impression parce qu’elles ont presque disparu : la tabatière n’est plus guère en usage que dans J’ai du bon tabac. L’expression « battre le briquet », qui signifiait allumer du feu et avait un double sens sexuel, ne survit plus que dans Au clair de la lune, chanson elle aussi remplie de double sens sexuels (on reverra ça dans une prochaine série). Au clair de la lune, par Yvonne Printemps.

Au clair de la lune,
Pierrot répondit :
« Je n’ai pas de plume,
Je suis dans mon lit.
Va chez la voisine,
Je crois qu’elle y est,
Car dans sa cuisine
On bat le briquet. »

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Franck-mickaélisation

Expressions et mots venant de la chanson : les sources et les robinets 2/13
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On explore les mots et expressions plus ou moins courants qui viennent de la chanson. Proposez-moi vos idées d’ailleurs. Et maintenant, la réponse à la devinette du dernier billet : pourquoi une chanson de Frank Michael dans cette série ?

Le mot d’aujourd’hui est « franck-mickaélisation », qui ne vient pas d’une chanson mais du nom du chanteur Frank Michael. Le mot a été inventé par Thomas Legrand, éditorialiste sur France Inter, le 11 octobre 2011. C’était à propos de l’échec de Ségolène Royal, aux primaires du parti socialiste. Extrait :

Ils [les partisans de Ségolène Royal] se raccrochaient à la ferveur des salles de militants à travers la France. Ils ne pouvaient pas concevoir que l’on peut remplir des salles et vider des urnes à la fois. C’est le syndrome Franck Michael [sic]. Vous connaissez peut-être ce chanteur ? Il remplit tous les palais des sports et les Zénith de France… Beaucoup plus que bien des vedettes que l’on entend sur toutes les radios ! Mais son nom et ses chansons sont inconnues du plus grand nombre. Le dernier cercle des proches de Ségolène Royal ne s’est tout simplement pas aperçu de la « Franck-michaélisation » de leur candidate.

Vous pouvez trouver le texte intégral ici. Notez que le site internet de France Inter parvient à faire une faute d’orthographe dans le prénom et dans le nom de Frank Michael (le nom est parfois bien orthographié, parfois non). Voilà comment le service public traite la chanson française de qualité ! Je garde les fautes, je trouve qu’elles font pleinement partie de ce nouveau mot. L’expression franck-mickaélisation n’a rencontré quasiment aucun succès, et à bien y réfléchir, elle vient plutôt de la politique que de la chanson.

La politique, voilà une bonne source d’expressions. Elle nous a donné la chienlit, un quarteron (De Gaulle), adacadabrantesque (Chirac), « il faut terroriser les terroristes » (Pasqua)… Je me demande même si l’expression « il fait chaud » n’a pas été inventé par Édouard Balladur…

La gauche se débrouille bien aussi, avec « c’est un scandale » ou « taisez-vous Elkabbach » (Georges Marchais), « moi président » (Hollande), ou « travailleurs, travailleuses » (Laguiller), etc, etc.

Pour conclure ce billet, saviez-vous que le personnage de Fanfan la Tulipe vient à l’origine d’une chanson ? Fanfan la tulipe donc, sur des paroles d’Émile Debraux en 1819, ici chanté par Pierre Bertin.

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Tube

Expressions et mots venant de la chanson : les sources et les robinets 1bis/13
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Point sur les premières propositions des lecteurs. Diego me propose gendarmicide, due à Brassens dans Hécatombe (déjà passée ici). On reparlera de Brassens dans la série. Diego me propose aussi attachiant, qui a paraît-il été inventé par le parolier Pierre Delanoë pour désigner Joe Dassin. Je range ces mots dans la catégorie des néologismes, mais un mot vous me direz, c’est juste un néologisme qui a réussi…

Diego encore, ainsi que Nadia (de Meylan) me proposent le mot « tube » dans le sens de chanson ayant du succès. Cet usage du mot tube a été inventé par Boris Vian. Le tube désignait le cylindre sur lequel les chanson étaient gravées, tout en évoquant l’idée du creux et de la circulation. À ma connaissance, Vian  n’a pas fait usage du mot tube dans ses paroles de chansons. Nadia ajoute que le nom du site Youtube pourrait se rattacher au tube au sens de Vian… Je n’ai pas trouvé d’élément probant !

Pour célébrer le mot tube, Je vous propose Le tube de toilette, de Boby Lapointe, avec la complicité de Pierre Doris, sur le site de l’Ina, ici.

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Rickroll

Expressions et mots venant de la chanson : les sources et les robinets 1/13
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On aborde un nouveau thème à partir d’aujourd’hui, mais avant de commencer, j’ai une communication importante. Je vous demande à tous de cliquer ici.

Alors, ça vous a plu ? C’était Never gonna give you up de Rick Astley. Et vous, vous avez victime d’un rickroll, une sorte de T’as-une-tache-pistache-2.0. D’après wikipedia :

Le rickroll est un phénomène internet qui s’est développé autour du clip vidéo de la chanson Never Gonna Give You Up, interprétée par le chanteur anglais Rick Astley. Il consiste à renvoyer un internaute vers le clip en question via un lien apparemment en rapport avec le texte qu’il consulte. On dit alors que l’internaute a été « rickrollé ».

Bref, un truc de geek, retournez donc voir la série sur les geeks dans la chanson. Et plus d’information sur les rickrolls ici. Regardez notamment le poisson d’avril des députés de la chambre des représentants de l’Oregon, qui ont glissé des morceaux des paroles de Never gonna give you up dans leurs interventions d’un 1er avril, afin d’en faire un montage, ici.

Le thème qui commence aujourd’hui, c’est donc les mots ou expressions (plus ou moins courants) qui viennent de la chanson. Par exemple le rickroll. Mais cet exemple n’est pas génial, je lance donc un grand concours : trouvez moi la plus belle expression, ou le plus beau mot de la langue française qui trouve son origine dans une chanson. On va mener une longue enquête sur ce sujet intrigant.

Je vous passe maintenant une chanson de Frank Michael. Vous ne connaissez peut-être pas ce chanteur de charme pour femmes d’un certain âge, qui vend des millions de disques et rassemble un public nombreux et fervent en dehors de tous les circuits médiatiques. Je vous propose Toutes les femmes sont belles. Et une devinette pour la prochaine fois : pourquoi une chanson de Frank Michael dans cette série ?

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Le p’tit rouquin du faubourg Saint-Martin

L’homosexualité en chanson 15/15
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Au début du XXè siècle, l’homosexualité est parfois un sujet de moquerie, déjà. Comme dans Titi Toto et Patata, par Ouvrard (sans doute Gaston, à moins que ça ne soit Éloi), enregistrée en 1935 (je ne sais pas de quand date la chanson). Je n’ai rien trouvé sur youtube, allez voir ici.

L’homosexualité est aussi une accusation portée à l’encontre des Boches dans Scandale teuton par Jean Péheu. Là encore, pas de vidéo youtube, il faut cliquer ici.

Enfin, dans la chanson réaliste, l’homme efféminé est un sujet bien interlope… Le p’tit rouquin du faubourg Saint-Martin de Fortugé.

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Ouvre

L’homosexualité en chanson 14/15
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On en a fini avec la période qui va de nos jours aux années 1950. Avant ça, la Seconde guerre mondiale et la Libération n’ont pas été propices à la chanson homosexuelle. Il faut remonter avant-guerre pour trouver des chansons intéressantes, durant la période des années folles. En 1922, un roman de Victor Margueritte popularise un type de femme émancipée et parfois bisexuelle ou lesbienne : La garçonne. En chanson, la meilleure incarnation de la garçonne est probablement Suzy Solidor, déjà vue ici dans le blog.

Je vous propose sa chanson Ouvre, chanson de femme adressée à une femme. On est en 1934.

Vous avez peut-être remarqué que la plupart des chansons de la série évoquent l’homosexualité entre hommes (c’est aujourd’hui la première chanson réellement lesbienne, avant, il n’y a eu que des évocations dans Pour ne pas vivre seul et Sans contrefaçon). Le biais de genre va se nicher partout… C’est promis, la balance sera rétablie avec une prochaine série sur les lesbiennes en chanson.

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