François de Malherbe vint

La chanson, art majeur ou art mineur IV. Archéologie d’une question 4

Ce n’est donc qu’à partir de l’an 1600 environ que : l’Anglais bouté hors de France depuis longtemps, la Bourgogne et la Bretagne ingurgitées et le protestant massacré, la France va enfin pouvoir consacrer deux siècles de relative stabilité politique à des questions sérieuses comme l’orthographe ou les règles de la versification. Au XVIIè siècle on commence à trouver des textes qui nous intéressent directement. Mais patience, on verra ces textes dans le prochain billet.

Étudions d’abord comment s’élabore un « art majeur » au début du XVIIè siècle. L’acteur principal de son édification est le poète François de Malherbe. Il ne publie pas d’ouvrage théorique ni de manifeste. Mais il pratique, le premier et le mieux, les strictes règles poétiques qui ont perduré jusqu’aujourd’hui, qu’on retrouve même dans certaines chansons de Brassens (Pénélope ou Supplique pour être enterré sur la plage de Sète sont de bons exemples) : alexandrin coupé en deux hémistiches, alternance de rime masculine et rime féminine, rime riche. Voyez Prière pour le Roy Henry le Grand allant en Limozin (texte intégral ici). L’extrait illustre bien le vers classique, mais aussi ce que je disais au paragraphe précédent sur la stabilité politique, l’autorité et « l’excellence des arts ».

Loin des mœurs de son siècle il bannira les vices,
L’oisive nonchalance et les molles délices,
Qui nous avaient portés jusqu’aux derniers hasards ;
Les vertus reviendront de palmes couronnées,
Et ses justes faveurs aux mérites données
Feront ressusciter l’excellence des arts.

La foi de ses aïeux, ton amour et ta crainte,
Dont il porte dans l’âme une éternelle empreinte,
D’actes de piété ne pourront l’assouvir ;
II étendra ta gloire autant que sa puissance,
Et, n’ayant rien si cher que ton obéissance,
Où tu le fais régner il te fera servir.

Tu nous rendras alors nos douces destinées ;
Nous ne reverrons plus ces fâcheuses années
Qui pour les plus heureux n’ont produit que des pleurs.
Toute sorte de biens comblera nos familles,
La moisson de nos champs lassera les faucilles,
Et les fruits passeront la promesse des fleurs.

C’est un peu solennel pour notre goût moderne, mais c’est absolument carré, beau comme un jardin à la française, pas un poil ne dépasse : chaque vers est d’un balancement égal, chaque rime est riche, recherchée et bien amenée. C’est agréable à lire pour peu qu’on prenne garde à ces détails. Autre aspect remarquable : ce texte nous est absolument clair : aucun mot n’est vieilli, la syntaxe est limpide, à comparer avec les textes du dernier billet, écrits seulement quelques années auparavant. En un sens Malherbe a édifié la langue française telle qu’on l’écrit encore : son vocabulaire, ses tournures. En toute modestie, Malherbe écrivait lui-même cette prophétie vérifiée jusqu’aujourd’hui : « Ce que Malherbe écrit dure éternellement ». Francis Ponge dans son livre Pour un Malherbe, paru en 1965, ajoute :

À peine Malherbe eut-il disparu, il fallut le remplacer par quarante personnes. Encore, n’y parvint-on pas. Voilà l’origine de l’Académie française.

Ponge, qui tenait donc Malherbe pour une sorte de dieu, au point d’inventer cette origine fantaisiste de l’Académie, rapporte cette citation de Sainte-Beuve :

Son genre d’esprit et de génie avait besoin d’ailleurs d’un régime fixe et régulier; l’ordre public rétabli par Henri IV devait naturellement appuyer et précéder cet ordre tout nouveau à établir également dans les lettres et dans les rimes.

Après quoi Ponge ajoute :

Ici je ne suis plus du tout d’accord. Il me semble avéré, au contraire, que l’ordre dans les lettres, c’est-à-dire dans les paroles (et donc dans les idées) précède généralement l’ordre dans les institutions.

Je vous laisse à vos méditations sur ces pensées profondes… En tout cas, Malherbe a eu une influence profonde sur tout le XVIIè siècle. Vous connaissez sûrement le dicton « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément. ». Mais saviez-vous qu’au départ, il faisait référence à Malherbe ? Nicolas Boileau, L’art poétique, chant I.

Enfin Malherbe vint, et, le premier en France,
Fit sentir dans les vers une juste cadence,
D’un mot mis en sa place enseigna le pouvoir,
Et réduisit la muse aux règles du devoir.

Par ce sage écrivain la langue réparée
N’offrit plus rien de rude à l’oreille épurée.
Les stances avec grâce apprirent à tomber,
Et le vers sur le vers n’osa plus enjamber.

Tout reconnut ses lois; et ce guide fidèle
Aux auteurs de ce temps sert encor de modèle.
Marchez donc sur ses pas; aimez sa pureté,
Et de son tour heureux imitez la clarté.

Si le sens de vos vers tarde à se faire entendre,
Mon esprit aussitôt commence à se détendre,
Et, de vos vains discours prompt à se détacher,
Ne suit point un auteur qu’il faut toujours chercher.

Il est certains esprits dont les sombres pensées
Sont d’un nuage épais toujours embarrassées;
Le jour de la raison ne le saurait percer.
Avant donc que d’écrire apprenez à penser.

Selon que notre idée est plus ou moins obscure,
L’expression la suit, ou moins nette, ou plus pure.
Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément.

Surtout qu’en vos écrits la langue révérée
Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée.
En vain vous me frappez d’un son mélodieux,
Si le terme est impropre, ou le tour vicieux;

Mon esprit n’admet point un pompeux barbarisme,
Ni d’un vers ampoulé l’orgueilleux solécisme.
Sans la langue, en un mot, l’auteur le plus divin
Est toujours, quoi qu’il fasse, un méchant écrivain

Tiens au fait, il faut que je trouve une chanson… Malherbe n’a pas trop inspiré nos poètes chanteurs du XXè siècle, mais en son temps, il a été mis en musique. Sur le départ de la vicomtesse d’Auchy, 1608, par Évelyne Dasnoy.

Pour conclure, des textes un peu plus légers de ce sacré Malherbe. On retient de lui une raideur toute académique, mais on peut aussi fouiller dans ses œuvres à la recherche de passages plus sentimentaux ou même sensuels :

Les voici de retour ces astres adorables,
Où prend mon océan son flux et son reflux ;
Soucis retirez-vous, cherchez les misérables,
Je ne vous connais plus.

Je vous propose aussi la Chanson chantée au ballet du triomphe du Pallas, en 1615. Pour la musique, voir ici, je n’ai pas trouvé d’enregistrement.

Cette Anne si belle,

Qu’on vante si fort,
Pourquoi ne vient-elle ?
Vraiment elle a tort.

Son Louis soupire
Après ses appas ;
Que veut-elle dire
De ne venir pas ?

S’il ne la possède
Il s’en va mourir ;
Donnons-y remède,
Allons la querir.

Assemblons, Marie,
Ses yeux à vos yeux :
Notre bergerie
N’en vaudra que mieux.

Hâtons le voyage ;
Le siècle doré
En ce mariage
Nous est assuré.

Tous les thèmes

Montaigne : bien essayé

La chanson, art majeur ou art mineur IV. Archéologie d’une question 3

« La chanson est-elle un art majeur ou un art mineur ? » : de quand date cette question ? On verra ça plus tard. Aujourd’hui, on se demande de quand date la possibilité de la question. Car pour que la question ait un sens, il faut qu’il existe des arts majeurs. Vous me direz, il faut qu’existe la Chanson, mais elle a toujours plus ou moins existé, sous une forme ou une autre (voir les billets précédents). Et il faut qu’il existe des arts mineurs, mais là encore, il y a toujours eu des chanteurs médiocres, des rimes balourdes, des mélodie banales, des ritournelles mal ficelés, etc.

Mais les arts majeurs : voilà le problème principal il me semble. Depuis quand y en a-t-il ? Et qui peut décider que tel art est majeur, et tel autre non ? Si on y réfléchit, la possibilité d’un art majeur nécessite des instances de validation, des règles communes, toutes sortes de critères, de théorie esthétique. Ce qui suppose une autorité qui ait l’envie de se mêler de ça, et aussi une certaine stabilité politique. On va s’occuper de ces questions dans les prochains billets, en se cantonnant à la France.

La politique s’est toujours intéressée à l’art, y compris aux temps les plus reculés de la poésie française. Voyez Charles d’Orléans, grand seigneur et poète, assez brièvement mécène de François Villon. On lui doit ces jolis vers :

Le temps a laissé son manteau
De vent, de froidure et de pluie,
Et s’est vêtu de broderie,
De soleil luisant, clair et beau.

Il n’y a bête, ni oiseau,
Qu’en son jargon ne chante ou crie :
Le temps a laissé son manteau
De vent, de froidure et de pluie.

Rivière, fontaine et ruisseau
Portent, en livrée jolie,
Goutte d’argent, d’orfèvrerie,
Chacun s’habille de nouveau.
Le temps a laissé son manteau

Par un érudit appelé Michel Polnareff, avec une interview assez amusante, et une musique qui tire vers le contemporain et le bruitisme.

Dits par Alain Bashung.

En musique, par Nicolae Gafton, sur une musique de Claude Debussy.

Capturé par les Anglais au milieu de la guerre de cent ans, lors du désastre d’Azincourt en 1415, Charles d’Orléans reste prisonnier 25 ans en Angleterre avant d’être libéré contre rançon. Il est le père du roi Louis XII, qui a précédé François Ier sur le trône de France. Louis XII, François Ier : brève période de renaissance culturelle et de stabilité, entre la guerre de cent ans et les guerres de religion, qui a vu naître la première génération de grands écrivains français : Rabelais, Marot, du Bellay, Ronsard… Je n’ai pas trouvé de texte de cette période qui éclaire vraiment notre lancinante question. C’est plutôt le contraire, j’ai trouvé des textes qui montrent que la question de l’art majeur ne se posait pas à l’époque. Dans les Essais de Montaigne, Livre 1, chapitre 39, Considération sur Ciceron :

Les compagnons de Demosthenes en l’ambassade vers Philippus, loüoyent ce Prince d’estre beau, eloquent, et bon beuveur : Demosthenes disoit que c’estoient louanges qui appartenoient mieux à une femme, à un Advocat, à une esponge, qu’à un Roy.

Imperet bellante prior, jacentem
Lenis in hostem.

Ce n’est pas sa profession de sçavoir, ou bien chasser, ou bien dancer,

Orabunt causas alii, cælique meatus
Describent radio, et fulgentia sidera dicent,
Hic regere imperio populos sciat.

Plutarque dit d’avantage, que de paroistre si excellent en ces parties moins necessaires, c’est produire contre soy le tesmoignage d’avoir mal dispensé son loisir, et l’estude, qui devoit estre employé à choses plus necessaires et utiles. De façon que Philippus Roy de Macedoine, ayant ouy ce grand Alexandre son fils, chanter en un festin, à l’envi des meilleurs musiciens ; N’as-tu pas honte, luy dit-il, de chanter si bien ? Et à ce mesme Philippus, un musicien contre lequel il debattoit de son art ; Ja à Dieu ne plaise Sire, dit-il, qu’il t’advienne jamais tant de mal, que tu entendes ces choses là, mieux que moy.

Voilà, c’est assez clair : en ce siècle d’humanisme, l’Art perfectionne l’Homme bien plus que l’Homme ne perfectionne l’Art. Un art « majeur » serait un contre-sens. Si chanter bien n’est pas bien, comment la chanson pourrait-elle être un « art majeur » ?

Pourtant, l’art mineur, en la personne de l’artiste malhabile, existe bel et bien, tel, dans l’extrait suivant, ce peintre incapable de peindre un coq ou ce musicien qui prend soin de ne jouer ses œuvres qu’au milieu de compositions médiocres pour les mieux mettre en valeur. Un art un tant soit peu « majeur », on le trouve peut-être chez les auteurs de l’antiquité qu’admiraient les humanistes. Livre 3, Chapitre V, Sur des vers de Virgile.

Je fais volontiers le tour de ce peintre, lequel ayant miserablement representé des coqs, deffendoit à ses garçons, qu’ils ne laissassent venir en sa boutique aucun coq naturel.

Et auroy plustost besoing, pour me donner un peu de lustre, de l’invention du musicien Antinonydes, qui, quand il avoit à faire la musique, mettoit ordre que devant ou apres luy, son auditoire fust abbreuvé de quelques autres mauvais chantres.

Mais je me puis plus malaisément deffaire de Plutarque : il est si universel et si plain, qu’à toutes occasions, et quelque suject extravagant que vous ayez pris, il s’ingere à vostre besongne, et vous tend une main liberale et inespuisable de richesses, et d’embellissemens. Il m’en fait despit, d’estre si fort exposé au pillage de ceux qui le hantent. Je ne le puis si peu racointer, que je n’en tire cuisse ou aile.

Tous les thèmes

L’art océanien de naviguer en chanson

La chanson, art majeur ou art mineur IV. Archéologie d’une question 2

Évidemment, la poésie, la musique et la chanson datent d’avant toutes nos questions, d’avant qu’on parle d’Art, d’avant l’écriture, d’avant le néolithique. Je propose donc encore un pas en arrière :

Jadis, longtemps avant que la lyre thébaine
Ajoutât des clous d’or à sa conque d’ébène

Ceci nous emmène un peu loin de notre sujet, mais je veux simplement souligner dans ce billet à quelle point notre façon de penser est conditionnée par notre culture. Notre pensée est un peu arborescente, qui procède et classifie par oppositions : science/religion, art/science, etc. Religion, art, chanson, musique, technique et science, peuvent s’entremêler de manière différente. J’en donne un exemple chez les peuples océaniens.

Les premiers Occidentaux qui les ont approchés, les compagnons de Magellan lors du tour du monde en 1521, ont remarqué leurs grands talents de navigateurs. Dans les siècles qui ont suivi, les Occidentaux se sont demandé comment, sans écriture, sans cartes et sans instruments (boussole, compas), les Océaniens ont pu coloniser des centaines d’îles, et effectuer régulièrement des traversées de plusieurs milliers de kilomètres sans escale, en visant des petits points perdus dans l’océan. Pour rejoindre Hawaï, l’île de Pâques, ou même l’Amérique du Sud, le fait est aujourd’hui attesté. Leur art de la navigation était très perfectionné, et s’appuyait notamment sur des connaissances poussées en astronomie. Un navigateur savait reconnaitre et nommer près de 200 étoiles (essayez d’en apprendre une trentaine juste pour voir…), et savait selon les heures ou les saisons quelle étoile était au zénith de quelle île, ce qui faisait du ciel une sorte de carte : fiable, mais présentant le défaut de tourner en permanence. S’y ajoutait une connaissance intime des courants, de la houle, des oiseaux, des nuages, des vents, etc. Cet art transmis oralement s’appuyait sur une mémoire prodigieuse, remarquée dans d’autres domaines : par les colonisateurs français qui au moment d’établir des cadastres s’étonnaient que les Océaniens pussent réciter le nom de leurs ancêtres sur trente générations, ou par des missionnaires surpris par leur facilité à apprendre par cœur la Bible.

Bon, très bien, et la chanson alors ? Dans L’art de la navigation dans le Pacifique, article d’Emmanuel Desclèves, Pour La Science, octobre 2011, on lit :

On utilise encore en Micronésie une méthode de navigation fort ancienne, caractérisée par le fractionnement de la route à suivre en plusieurs segments successifs, dénommés etok. Le navigateur a recours à un point de référence, réel ou imaginaire, situé au large de la route. Ce point sert d’axe autour duquel pivotent les différents repères directionnels qu’il va successivement utiliser. Le premier azimut de référence du voyage est celui qui relie le point de départ à une certaine étoile se levant à l’horizon, en passant par le point pivot. À la fin du premier segment de route — etok — le navigateur verra une deuxième étoile se lever à l’horizon, dans l’alignement du point de référence, et ainsi de suite.

Pour mémoriser ces routes maritimes, les navigateurs ont associé à chaque etok des images de la vie en mer — un banc de thons jaunes, un vol de frégates, un croisement de houle… L’ensemble constitue un récit de voyage ponctué d’événement réels ou imaginaires. Simplifiés et chantés en cœur [sic] par les équipages, ces récits rythment les efforts et marquent les principaux changements de cap sans dévoiler au non-initiés les secrets de la route maritime.

Voilà, dans cette partie du monde, une chanson est un livre d’instructions, un livre encrypté qui plus est… Même celui qui chante ignore peut-être le sens véritable de ce qu’il chante. Cela fait-il de la chanson en Polynésie un art majeur ou un art mineur ? Allez demander à leurs Serge Gainsbourg et à leurs Guy Béart, je n’ai pas la réponse. Et allez savoir si quelque rengaine machinale bien de chez nous n’a pas un sens caché, perdu depuis longtemps…

Malheureusement, je n’ai pas trouvé de chants « d’etok ». Pour en savoir plus, vous pouvez lire un article intéressant de Georges et Geneviève Boulinier.   Ou regarder la vidéo de Jean-Paul Berlier.

Plus généralement, la seule ressource pour avoir une idée d’à quoi ressemblait la musique ou la chanson dans des temps très reculés semble être l’ethnomusicologie. J’ai trouvé un bel enregistrement de chants pygmées Baka.

Sur les polyrythmies d’Afrique de l’Ouest, vidéo intéressante de l’ethnomusicologue Simha Arom, ici.

Tous les thèmes

L’art mineur d’Aristophane et Nougaro

La chanson, art majeur ou art mineur IV. Archéologie d’une question 1

Voici notre quatrième série autour de la question : la chanson est-elle un art majeur ou mineur ? Les trois premières tournaient autour de l’idée de la chanson comme art du poncif, à travers une énigme, l’étude du poncif chez différents paroliers, et une étude des expressions toute faites chez Georges Brassens.

On aborde maintenant le cœur de la question. La chanson serait un art facile, rudimentaire, brut, populaire. Opposée à la musique savante, élitiste, ou aux raffinements de la poésie. L’opposition est assez stérile, propice à des péroraisons sans fin : oui on aime Johnny, mais c’est mineur, mais c’est national (sans payer d’impôt), donc c’est bien, donc c’est pas bien, donc oui on peut aimer puisque c’est pas bien car national, mais non il ne faut pas, mais oui, en fait c’est majeur, c’est quand même Johnny merde !! Ah, Johnny… quand j’étais au service militaire, je jouais Le pénitencier à la guitare, et des compagnons de chambrée me le redemandaient encore et encore en disant « qu’est-ce que c’est beau », souvenir authentique. C’est vrai qu’enfermé dans une caserne, ça prend du sens.

johnnygaretoulouse

Dans cette série, je propose plutôt une déambulation sans but dans le passé, en quête de citations des meilleurs auteurs qui seront nos guides. Depuis quand se demande-t-on si l’art est destiné à une élite ou à tous ? Depuis quand oppose-t-on poésie et chanson ? Grande musique et chanson ? Et pour préférer laquelle des deux ?

On commence dès aujourd’hui avec des extraits des Grenouilles d’Aristophane. On est en 405 avant J.-C., ce sont les citations les plus anciennes que j’ai trouvées qui comparent chanson (bonne ou mauvaise), poésie, etc. Les notions d’art majeur et mineur, voire même d’art tout court, sont peut-être anachroniques, mais c’est tout le charme du passé justement. Vous découvrirez qu’à l’époque, ce qu’on appellerait « art majeur », c’était l’art inspiré par les dieux ou les muses. Et « l’art mineur », plutôt un fatras de chansons populaires : de porteur d’eau, de courtisane, etc.

DIONYSOS.
Qu’est-ce que ce phlattothrat ? Vient-il de Marathôn, ou bien as-tu recueilli les chansons d’un tireur d’eau ?

ÆSKHYLOS.
Moi, j’ai ajouté de la beauté à ce qui était beau, pour ne point paraître faucher dans la prairie sacrée des Muses le même gazon que Phrynikhos. Lui, il emprunte au langage des courtisanes, aux skolies de Mélétos, aux airs de flûte kariens, aux thrènes, aux airs de danse. Cela sera bientôt mis en évidence. Qu’on m’apporte une lyre ! Mais à quoi bon une lyre pour lui ? Où est la joueuse de coquilles ? Viens ici, Muse d’Euripidès ; à toi revient la tâche de moduler ces vers.

Plus loin, Dionysos veut comparer le génie d’Euripide à celui d’Eschyle. Il renonce à s’appuyer sur leurs chants (un art trop « mineur » peut-être ?). Il décide plutôt de comparer leurs vers, en les pesant dans une balance, comme du fromage !

DIONYSOS.
Laissez là les chants.

ÆSKHYLOS.
J’en ai moi-même assez. Je veux maintenant le mettre en face de la balance, qui, seule, fera connaître la valeur de notre poésie et déterminera le poids de nos expressions.

DIONYSOS.
Approchez donc, puisque je dois apprécier le génie des deux poètes en marchand de fromage.

Texte intégral, ici. Et pour bien commencer la série, une chanson de Claude Nougaro, Art mineur.

Tous les thèmes

Pour tout maillot, j’avais la peau

La chanson sexuellement explicite 18/18
12344bis55bis6788bis99bis
101111bis1212bis131415161718

Les meilleures choses ont une fin. À partir d’après-demain : punition, on reparle d’art majeur et d’art mineur. Pour conclure en beauté cette série, une plongée dans le passé. Brassens ne disait-il pas :

Eh bien, messieurs, qu’on se le dise
Ces belles dames de jadis
Sont de satanées polissonnes
Plus expertes dans le déduit
Que certain’s dames d’aujourd’hui,
Et je ne veux nommer personne !

D’abord, Bessie Smith, I need a little sugar in my bowl. Je vous laisse découvrir les paroles à double sens.

Il m’a vue nue, petit trésor explicite du temps jadis. Par Mistinguett.

Par Emma Liebel.

Je voudrais en savoir d’avantage, une chanson d’André Hornez et Paul Misraki, que j’ai découvert en écoutant l’excellente émission Tour de chant, sur France Musique. Par Lyne Clevers.

Trouver sur le Facebook de Floréal Melgar, un texte paillard de Voltaire en personne. Gaillardise, par Lionel Rocheman.

Perle d’un passé plus lointain encore, Le lion amoureux, fable de La Fontaine récitée par Fabrice Luchini. Je lui emprunte un titre rétrospectif pour la série : « Si la vérité vous offense, la fable au moins se peut souffrir ».

Plongeons encore plus loin dans le passé…  Les Stances de Ronsard, sur une musique de Guy Béart,  chantées par un certain Pierre Desproges avant qu’il ne se lance dans la blague. Les paroles sont un peu massacrées, la musique aussi, mais le document est exceptionnel.

Mais quand au lit nous serons
Entrelacés, nous ferons
Les lascifs selon les guises
Des amants qui librement
Pratiquent folâtrement
Dans les draps cent mignardises.

Encore quelque chose sur ce sujet qu’on ne quitte qu’à regret. La Fricassée parisienne, recueil de chansons de la Renaissance, avec de magnifiques polyphonies. Je vous recommande l’avant dernière piste, mise en musique par Clément Janequin d’un poème de Clément Marot, Un jour Robin vint Margot empoingner. On est quatre ou cinq siècles avant Gainsbourg… Par l’Ensemble Clément Janequin.

Un jour Robin vint Margot empoingner
En luy monstrant l’oustil de son ouvraige
Et sans parler la voulut besoingner.
Mais Margot dit « vous me feriez oultraige
Il est trop gros et long a l’avantaige ».
« Bien, dist Robin, tout en vostre fendasse
Je n’y mectray » ; adoncques il embrasse
Et seullement la moytié y transporte.
« Ha, dist Margot, en faisant la grimace,
Boutez y tout, aussy bien suys je morte ».

La vidéo de Matthias Bouffay sur la chanson de sexe m’a bien aidé à préparer cette série. Allez voir la chaine YouTube de ce grand connaisseur de la chanson. Ici.

Tous les thèmes

Du sexe au top 50

La chanson sexuellement explicite 17/18
12344bis55bis6788bis99bis
101111bis1212bis131415161718

Je vous ai sélectionné le meilleur du sexe au Top 50 pour ce billet. Étienne, de Guesch Patti. Je viens de le réécouter, ça n’a pas trop vieilli, une bonne surprise. C’était le bon temps, quelle chance j’ai eue de grandir à cette époque.

Je vous passe aussi l’excellent C’est comme ça, Rita Mitsouko, avec l’extraordinaire Catherine Ringer. On ne sait pas trop de quoi ça parle, laissez-vous guider par votre imagination. Avec Marthe Lagache dans la télé au début du clip.

Vous avez vu les grand moulinet du guitariste Fred Chichin ? C’est le fameux « windmill » popularisé (ou inventé, la question est controversée) par Pete Townshend, le guitariste des Who. À retenir, ça pourra toujours vous servir à Questions Pour Un Champion.

La reine du Top 50, c’est bien sûr Mylène Farmer, la seule, l’unique qui a réussi à caser 18 titres numéro 1. Pourvu qu’elles soient douces est le premier et il bat pas mal d’autres records : clip le plus long (plus de 17 minutes), le plus cher, avec le plus de figurants, n’en jetez plus. Les paroles sont assez explicites.

Tous les thèmes

Quelle est la danse la plus torride ?

La chanson sexuellement explicite 16/18
12344bis55bis6788bis99bis
101111bis1212bis131415161718

La valse, le tango, la décadanse, la lambada, et jusqu’au twerk : chaque décennie repousse les limites de l’indécence et propose une danse encore plus torride. Mais quelle est la danse la plus torride ? Moi, je vote pour La foumoila. Par les Inconnus.

Vous venez d’écouter une des chansons les plus courtes du Jardin aux Chansons qui Bifurquent : 26 secondes. (Ça me fait penser, Woody Allen disait : « Les femmes disent que je suis un mauvais coup. Ce sont vraiment de mauvaises langues, comment peuvent-elles dire ça en 2 minutes ? »).

Sinon, La foumoila est visiblement une parodie de la Soca Dance, danse tropicale traditionnelle inventée par TF1 et parue dans l’album Do you feel it, tout un programme. Charles D. Lewis, Soca dance.

Tous les thèmes

 

Du vulgaire

La chanson sexuellement explicite 15/18
12344bis55bis6788bis99bis
101111bis1212bis131415161718

Après les fautes de goût, la franche vulgarité, qui a le mérite de la franchise justement. Dites, ça vous dirait… avec moi, par Michèle Brousse et Roland Giraud. Chanson écrite pour le film Vive les femmes, sur un scénario de Reiser, quelle époque.

Je vous passe aussi Daniela de Elmer Food Beat, grand succès dans les écoles d’ingénieur durant les années 1990.

Difficile de faire l’impasse sur Franky Vincent dans une série sur la chanson sexuellement explicite. Fruit de la passion. Citation : « Y a pas que la fesse dans la vie, il y a le sexe aussi. ». Merci Franky pour cette leçon de sagesse.

Bon, le fin du fin, ça reste Jean-Pierre Marielle, total respect. « T’es vraiment bien bidochée », la classe, ça mitraille sec. Extrait de Comme la lune, avec Sophie Daumier.

La chanson, c’est Maracuja, par le groupe Les étoiles. Composition de Philippe Sarde, qui savait vraiment tout écrire.

Tous les thèmes

Fautes de goût et décalages divers

La chanson sexuellement explicite 14/18
12344bis55bis6788bis99bis
101111bis1212bis131415161718

La chanson sexuellement explicite est évidemment un espace privilégié pour diverses fautes de goût intentionnelles et autres décalages balourds. Par exemple, prenez l’homme le moins sexy du monde et faites lui chanter des bidules plus ou moins suggestifs entre de longues paires de jambes chaussées de cuissardes. Qu’est-ce qu’on rigole. Marcel Zanini, Tu veux ou tu veux pas ?

Je t’aime moi non plus, chanté par le chœur d’hommes de l’opéra Garnier, ça prend un relief bouffon. Cette reprise était la chanson-hôn préférée de Philippe Meyer il me semble.

Les sucettes encore, par l’ensemble vocal Garnier, dirigée par Gainsbourg en personne et présentée par Jacques Martin, probablement lors d’une de ses tentatives pour battre le record du mauvais gout dans la catégorie rire gras. Je ne vous sers pas une n-ième resucée  de l’histoire des Sucettes, y en a marre. Ceux qui ne connaissent pas peuvent aller voir ici.

À la décharge de Gainsbourg, il n’était pas le seul à écrire des paroles équivoques pour France Gall. La petite, en duo avec Maurice Biraud. Et croyez-le ou pas, les paroles sont de Robert Gall, père de la jeune France.

Puisqu’on parlait des Sucettes, je vous passe Banana split, un rien moins rabâchée et plutôt meilleure comme chanson. Lio, qui fait une entrée bien tardive au 745è billet du blog.

Une reprise toute récente, avec les Fatals Picards, et Lio la magnifique, bien sûr.

Tous les thèmes

Le meilleur, c’est Bashung

La chanson sexuellement explicite 13/18
12344bis55bis6788bis99bis
101111bis1212bis131415161718

Passé l’effet de sidération de Je t’aime moi non plus, comment encore écrire des chansons sexuellement explicites ? Les tentatives un peu ratées de Jean Yanne, Herbert Léonard ou Jean Ferrat montrent que malgré l’absence de censure (ou peut-être à cause de son absence ?) ça n’a rien d’évident. Gainsbourg aurait tué le job. Lui-même a connu un coup de mou après Je t’aime moi non plus, voir les billets précédents.

Bashung est peut-être celui qui a su renouveler le genre avec le plus de bonheur. Je vous passe trois de ses chansons plus ou moins explicites. Comme les paroles sont assez obscures (voir ici), on peut imaginer bien des choses… je vous épargne les explications de texte.

Ma petite entreprise.

Madame rêve.

Malédiction, c’est ma préférée.

Vous avez remarqué ? Les trois titres commencent par « ma ». Parlez-en à votre psychanalyste.

Tous les thèmes