La flemme d’un énergumène n’est qu’un dédale de simagrées

Paroles cryptiques 9/9
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Pour conclure cette série, retour à la case départ avec Bashung, qui peut-être a su le mieux renouveler le genre « cryptique ». Il a inventé une manière originale de co-écrire des paroles avec Jean Fauque, sous forme d’échange d’idées, d’aller-retour et de collages. Il semblerait qu’avec Boris Bergman, la collaboration était plus classique et moins intriquée. Je vous recommande sur ce sujet d’écouter une interview récente de Boris Bergman, ici.

À titre tout à fait personnel, je mesure la qualité du travail de Bashung à la quasi-absence de références aux mathématiques dans ses textes, signe d’un refus des astuces un peu trop faciles pour paraître « hermétique » ou « profond » (à ce propos, allez donc lire ou relire la série sur la science en chanson si le cœur vous en dit, ici). En tout cas, Bashung n’a pas touché un si large public avec des textes en apparence obscurs sans se donner un peu de mal…

Je vous propose donc aujourd’hui la dernière piste de l’album Chatterton (dont je recommande l’écoute intégrale) : J’ai longtemps contemplé. Il y a quelques explications après la vidéo.

J’ai choisi l’extrait suivant du mémoire de Karine Daviet, Alain Bashung, entre rock et chanson, déjà mentionné dans le premier post de la série, qui montre la richesse du processus de création d’une chanson : musique et texte bien sûr, mais aussi influences assumées, interprétation, phrasé, orchestration, son, enregistrement, etc.

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Bien que le système d’écriture soit semblable sur tout l’album [Chatterton], les autres textes étant du même acabit, le traitement vocal de J’ai longtemps contemplé dénote. Le récitatif est donc bien issu d’un choix musical et n’est pas lié aux caractéristiques intrinsèques du texte. Par exemple, ce n’est pas l’absence de métrique régulière, qui bouscule les lois de la prosodie traditionnelle (débit régulier, accents rythmiques calqués sur les accents toniques de la langue, coïncidence des fins de phrase musicale et textuelle), qui a entraîné le choix de la parole, puisque cette métrique déconstruite est présente dès la collaboration avec le parolier Boris Bergman.

Léo Ferré influence tout de même l’écriture de l’album en confortant Jean Fauque et Alain Bashung dans leurs envies poétiques, mais il a également un impact sur le traitement sonore de la voix. En effet, depuis Osez Joséphine, Jean Fauque est insatisfait car la plupart des gens ont du mal à comprendre les textes des chansons à cause de la façon dont la voix est traitée à l’intérieur du mixage : trop en arrière, à l’anglaise. L’ingénieur du son, Phil Délire, est à l’écoute de ses attentes, mais Alain Bashung a peur d’obtenir un résultat où la musique serait en retrait par rapport à la voix. L’écoute de Léo Ferré finira par le convaincre :

« J’ai dit : “Regarde, Alain. Léo, il a un symphonique avec quarante cordes derrière et un pianiste lead, et la voix, elle n’est pas devant, c’est juste qu’on entend tout, on comprend tout, la moindre syllabe de ce qu’il raconte.” Ça m’a aidé. Il m’a dit : “Ouais.” Et du coup, à partir de ce moment-là, on a fait un truc tout bête, pour ne pas s’imposer des choses sur lesquelles on n’aurait pas pu revenir : en studio, quand l’ingé son faisait son mix final, — il y a évidemment des repères de référence au niveau des volumes —, on mettait la voix à  0dB, mais on tirait toujours une version à +1 dB sur la voix et -1 dB au cas où on en aurait mis trop. Et le +1db permettait, en réécoutant avant la dernière étape, le mastering, de se dire : “Finalement, ça mériterait un peu de voix.” Il y a un virage assez net sur cet album : tout à coup, la voix est redevenue devant » [Communication personnelle de Jean Fauque à Karine Daviet, janvier 2015]

Enfin, l’influence de Léo Ferré se manifestera directement sur la façon de « chanter » la chanson J’ai longtemps contemplé, pour laquelle Alain Bashung assume un mode récitatif proche du murmure.

« Il y a un morceau extrêmement influencé, qu’on a composé en studio, J’ai longtemps contemplé, qui est assez poétique, qu’on a fait avec des chutes de choses qu’on avait. Et Alain, là, pour la première fois, il devient chanteur français. C’est-à-dire que tout à coup, on dirait du Ferré. Comme c’est parlé, ça pourrait être du Gainsbourg, aussi.»[Communication personnelle de Jean Fauque à Karine Daviet, janvier 2015]
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Un dernier petit truc avant de passer au prochain thème : je me suis bien amusé dans cette série à choisir le titre des posts en sélectionnant la phrase la plus drôle, curieuse ou éclairante de chaque chanson. Je me suis dis qu’en les mettant tous bout-à-bout, ça ferait un poème surréaliste tout à fait génial. Et bien pas du tout, c’est nul (et surtout très bancal). Comme quoi le tout est moins que la somme de ses parties, et il ne suffit pas d’écrire n’importe quoi pour être Bashung-Tri-Yann-Charlebois-Roda-gil-Thiéfaine-Rimbaud-Les-Inconnus. Je vous le mets quand même :

Y a un truc qui fait masse
Poissons sanglants en dix orteils
Et surtout mon pot de biscuits

La graisse de mitrailleuse n’est pas la brillantine des dieux
J’ai mal aux globules
L’ombre qui perd son temps à dessiner mon théorème

Je me suis baigné dans le poème de la mer, infusé d’astres et lactescent
Telle est la question sinusoïdale de l’anachorète hypocondriaque
La flemme d’un énergumène n’est qu’un dédale de simagrées

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Est-ce la bonne ?

Homme au féminin, Femme au masculin 4/5
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Finalement, pourquoi devrait-on être une femme pour chanter une chanson de femme ? Parce que zut, Jacques Brel est-il un soir d’été ? Georges Brassens est-il fossoyeur ? Est-il pas du tout l’antéchrist ? Claude Nougaro est-il sous mon balcon ? Georges Guétary est-il Robin des Bois ? Alain Souchon a-t-il dix ans ? Est-il carrément méchant ? Et est-il bidon ? Johnny Hallyday est-il l’idole des jeunes ?  Joseíto Fernández est-il un homme sincère ? Allain Leprest est-il nu ? Léo Ferré est-il un chien ? Michel Sardou est-il pour ? Serge Lama est-il malade ? Les Beatles sont-ils le morse ? Boris Vian est-il snob ? Johnny Hess est-il swing ? Claude Barzotti est-il rital ? Renaud est-il une bande de jeunes à lui tout seul ? Elíades Ochoa est-il charretier ? Robert Charlebois est-il reparti sur Québec Air ? Aznavour est-il un homme (oh, comme ils disent) ? Serge Gainsbourg est-il un homme (à tête de chou) ? Est-il poinçonneur ? Et est-il venu me dire qu’il s’en allait ? Daniel Balavoine est-il pas un héros ? Et est-ce qu’il s’appelle Henri ? Michel Polnareff ou William Sheller sont-ils fous de nous ? Claude François est-il mal aimé ? Bigflo et Oli sont-ils ?  Alors pourquoi ne chanteraient-ils pas des chansons de femmes ?

Mathieu Rosaz livre une belle contribution au débat, avant de reprendre Si la photo est bonne, de Barbara.

Mathieu Rosaz a bien raison : la chanson n’est pas simple à reprendre pour un homme. Mais pourquoi se l’interdire, car finalement, si l’interprète devait vraiment coller au personnage de la chanson, et bien pour chanter Si la photo est bonne, il faudrait non seulement être une femme, mais en plus être une authentique femme de président. Quelle idée ridicule, vous voyez Tante Yvonne chanter du Barbara ? Quoique …

 

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Son légionnaire

Homme au féminin, Femme au masculin 3bis/5
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Pierre Delorme me signale sur facebook l’intéressante reprise par Serge Gainsbourg de Mon Légionnaire, un succès des années 1930 créé par Marie Dubas. Pierre Delorme me dit : « [Cette reprise] est à mon avis à l’origine de pas mal de tentatives de ce style qu’on entendra après. Il fallait oser, Gainsbourg l’a fait ! »

Cette chanson est la dernière du dernier album studio de Gainsbourg, You’re Under Arrest. L’album contenant plusieurs chansons évoquant de manière très crue les amours d’un homme avec une certaine Samantha, on peut se demander pourquoi conclure par Mon Légionnaire… Je vous laisse à vos conjectures : chanson homosexuelle, misogyne, provocatrice, commerciale ou simplement énigmatique ? Ou même réconciliation avec les militaires après l’affaire de La Marseillaise en reggae ?  (À l’appui de cette dernière hypothèse, un petit souvenir : je me souviens avoir vu quelque part une interview de Gainsbourg où on lui demandait le pourquoi de cette reprise, il a répondu « pour les paras », mais impossible de retrouver ça évidemment.). Si quelqu’un a des documents…

Autre particularité : il y a deux clips différents, je me demande pourquoi.

 

 

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Quel micmac

L’énigme A.D. 7/7
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Voici l’heure tant attendue de la solution. Quel est ce lien secret entre Vian, Gainsbourg, Brassens, Nougaro, Barbara et Magny ? La page wikipedia de Colette Magny donne un sérieux indice : les six ont donné leur nom aux salles du département chanson de l’École Nationale de Musique de Villeurbanne… Pas facile à trouver, sauf si vous y avez été élève ou professeur, désolé pour cette énigme un peu tirée par les cheveux. L’ordre, c’est tout simplement l’ordre dans lequel se trouve les salles dans le couloir. Pourquoi énigme A.D. alors ? A.D. pour Antoine Duhamel bien sûr, fondateur de l’école, compositeur de nombreuses musiques et de quelques chansons, comme par exemple Mic et Mac, chanson du film Pierrot le Fou de Jean-Luc Godard, interprétée par Anna Karina.

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Colette Magny

L’énigme A.D. 6/7
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Dernière partie de l’énigme, avec Colette Magny. C’est la moins célèbre de tous les chanteurs et chanteuses vus jusqu’ici: Vian, Gainsbourg, Brassens, Nougaro, Barbara. C’est d’ailleurs la  première fois qu’on parle d’elle dans ce blog (mais pas la dernière). Pourquoi n’y a-t-il pas Brel, Ferré ou Trenet dans l’énigme ? Je n’ai pas la réponse, tout cela ne dépend pas de moi. Vous pouvez découvrir la vie intéressante de Colette Magny sur wikipedia, et vous y trouverez peut-être même la solution de l’énigme si vous lisez bien tout ! Solution dans le prochain post. D’ailleurs, si vous l’avez résolue, vous pouvez encore chercher pourquoi elle s’appelle « énigme A.D. ». En attendant, Colette Magny en live dans Basin street blues.

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Sa plus belle histoire d’amour c’est nous

L’énigme A.D. 5/7
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Christelle, internaute de Villeurbanne, suggère que les initiales A.D. désignent Adolphe Danhauser, auteur du best-seller Théorie de la Musique, paru en 1872 et toujours recommandé par les professeurs de solfège. Bien essayé, mais ça n’est pas la bonne réponse.

On cherche donc toujours le lien secret unissant Boris Vian, Serge Gainsbourg, Georges Brassens, et Claude Nougaro (dans cet ordre). Ce sont tous des hommes ? Oui, mais ça n’est pas ça le lien secret, puisque la suivante, c’est Barbara,  Ma plus plus belle histoire d’amour c’est vous.

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La pluie fait des claquettes

L’énigme A.D. 4/7
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On ne peut pas dire que l’énigme inspire beaucoup, les rares tentatives de résolution buttent sur un mur… Comme je l’ai dit, on peut être très compétent et pourtant dans l’impossibilité de trouver (voilà, disons-le : l’énigme est mal foutue). Sinon, je vous avoue que je surveille de temps à autre les statistiques de fréquentation du blog, et j’ai remarqué un pic de fréquentation chaque lundi. C’est pas beau de regarder le blog au bureau …

L’indice du jour découle de ceux des jours précédents. Si la solution de l’énigme ne se cache ni dans les paroles ni dans la musique, alors ou bien elle niche dans un endroit bizarre (avez-vous contrôlé la septième lettre de l’URL de chaque lien et la racine carrée de la durée des vidéos exprimée en quart de siècles ?).  Ou bien tout simplement, le lien provient des chanteurs. D’ailleurs, c’est Claude Nougaro aujourd’hui. Vous vous souvenez  de la longue série qu’on a consacré à ses compositeurs (ici) ? Aujourd’hui, on écoute l’une des rares chansons qu’il a composée lui-même, La pluie fait des claquettes. Méfiez-vous de la liste des chansons de Nougaro sur wikipedia à propos : elle donne des compositeurs qui ne sont pas ceux indiqués sur le site de la Sacem.

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L’amandier

L’énigme A.D. 3/7
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On cherche toujours le lien secret unissant les chansons de la série. Aujourd’hui, on écoute L’amandier de Georges Brassens. La musique est assez originale si vous écoutez bien. Mais l’indice du jour, c’est que le lien entre les chansons, il ne se trouve pas dans la musique.

 

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Black Trombone

L’énigme A.D. 2/7
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Je vous rappelle qu’on cherche le lien secret unissant toutes les chansons de la série. Dans le dernier post, on écoutait Le Cinématographe de Boris Vian. Aujourd’hui, Black Trombone de Serge Gainsbourg. L’indice du jour, c’est qu’il est inutile de se casser la tête avec les paroles des chansons, elle ne vous donneront pas la solution.

 

 

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Chanson d’automne

L’affaire Verlaine 4/9
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En ce 1er octobre, un post de saison, La Chanson d’Automne de Verlaine, mise en musique par Charles Trenet, sous le titre Verlaine, qui n’hésite pas à un peu tordre le texte (« blesse mon cœur » devient « berce mon cœur » par exemple). Et ceux pour qui les paroles de Gainsbourg dans le post précédent étaient mystérieuses (« Comme dit si bien Verlaine au vent mauvais … ») trouveront là quelques éclaircissements.

Avant d’écouter, on continue notre enquête sur la présence de Verlaine dans la chanson, sous le haut patronage de Jorge Luis Borges, parrain de ce blog (à son corps défendant : j’ai emprunté le nom du blog à l’une de ses nouvelles, Le jardin aux sentiers qui bifurquent).  Borges appréciait beaucoup Verlaine. Exemple, dans un entretien avec Jacques Chancel, Radioscopie, décembre 1979 :
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Si je pense à la France, je pense aussitôt à la Chanson de Roland, à Voltaire, à Taine… En poésie, à Hugo, mais surtout à Verlaine. Voilà un poète que je ne placerais évidemment pas au-dessus de Virgile, mais vous serez d’accord avec moi qu’en vertu de son incomparable innocence,  il domine de loin toute la poésie française. J’ai par exemple la certitude qu’il écrivait d’un seul jet. Impression unique et tout à fait opposée à celle que me laisse Baudelaire, dont les textes « sentent le brouillon », nombreux et préalables. De Verlaine, on peut imaginer que tout lui est venu ou lui a été donné à son insu, qu’il écrivait en pensant à autre chose. Il y a comme une inconscience, une force de la nature, dans sa poésie. En tout cas, pas de « métier ».

J. L. Borges
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