On commence une petite énigme sur le blog à partir d’aujourd’hui. Il s’agit de trouver le lien secret entre toutes les chansons de la série à venir. Mettez vos solutions dans les commentaire !
On commence avec Renaud, qui interprète Comme hier, une chanson de Georges Brassens sur un poème de Paul Fort. Saviez-vous que Paul Fort est le poète le plus souvent mis en musique par Brassens ? Pas moins de quatre chansons : Comme hier, La Marine, Si le bon Dieu l’avait voulu et Le petit cheval … Ouh la, je parle, je parle, je vais finir par donner la solution de l’énigme…
Si vous aimez les énigmes, regardez toutes celles qu’on a données dans le blog (au mot clef énigme ici). Et si vous ne les aimez pas, allez voir les autres thèmes (ici) !
Les secrétaires sont bien sûr un rouage essentiel des entreprises, comme expliqué dans ce merveilleux petit film datant d’une époque où l’on savait encore faire des publicités.
Vous avez remarqué ces beaux slogans : « votre joie est proverbiale », « votre bonheur est nuptial », « votre intérêt est capital », waouh ! Pour plus d’information sur le clip de la Société Générale, voyez ici. Vous apprendrez par exemple que la musique est de François de Roubaix, compositeur de plusieurs musiques de film, auquel Vincent Delerm rend un bel hommage : François de Roubaix dans le dos, dans un décor étonnamment proche de notre petite pub… Et restez bien en ligne, à partir de demain, il y a une énigme sur le blog !
La secrétaire est la prolétaire du secteur tertiaire : pas étonnant qu’elle se marie avec un ouvrier admirateur de Lénine. Si si, écoutez bien les paroles, dans Le Jerk, de Thierry Hazard.
Dans le clip, on reconnaît bien Christophe Salengro dans le rôle de Roger, mais je me demande qui joue Joséphine ? Et pourquoi porte-t-elle ces sortes de brassards gonflables en plastique au coude ? Après une enquête poussée auprès des sites spécialisés en fétichisme ou en articles de bureau vintage, aucune trace de cet ustensile…
La chanson cite discrètement Jean Ferrat (le « poulet aux hormones », comme dans La Montagne). Enfin le clip fait référence au film Metropolis de Fritz Lang. Voyez plutôt (et comme quoi, il y a parfois plus qu’on ne croit au Top 50).
Ce week-end, allez découvrir les belles chansons de Luciole. Chez À Thou Bout d’Chant, vendredi 10 mars et samedi 11 mars. Billetterie et renseignements, ici.
La secrétaire est la représentante la plus visible de la bureaucratie, particulièrement dans les administrations. Exemple dans La dame de Ris-Orangis, du regretté Ricet Barrier.
Vous avez remarqué, il y a encore de la musique figurative dans cette chanson (voir le post précédent) : on entend très nettement les coups de tampon donnés par cette chère dame, j’ai l’impression que c’est le batteur qui tape un tom avec la paume de sa main. Les sonorités du secrétariat sont donc une source d’inspiration pour les musiciens, il n’y a pas que le vent, l’orage, les cui-cui d’oiseau et les locomotives dans la vie.
À partir d’aujourd’hui, on étudie (en chanson) la profession de secrétaire. Autrefois, la principale compétence demandée à une secrétaire était de savoir taper rapidement à la machine. Dactylo Rock , par Les Chaussettes Noires.
Vous avez remarqué le « tigigili » chanté par les chœurs ? Il s’agit sans doute d’une petite incursion de la musique figurative… La machine à écrire possède en effet une certaine musicalité, exploitée par exemple par le compositeur Leroy Anderson dans La machine écrire. Avec Jerry Lewis au mime, c’est irrésistible.
Si vous êtes vraiment fan de machines à écrire, voyez ou revoyez le film Populaire, qui nous plonge dans le monde suranné des concours de dactylographie.
Pour conclure cette série, retour à la case départ avec Bashung, qui peut-être a su le mieux renouveler le genre « cryptique ». Il a inventé une manière originale de co-écrire des paroles avec Jean Fauque, sous forme d’échange d’idées, d’aller-retour et de collages. Il semblerait qu’avec Boris Bergman, la collaboration était plus classique et moins intriquée. Je vous recommande sur ce sujet d’écouter une interview récente de Boris Bergman, ici.
À titre tout à fait personnel, je mesure la qualité du travail de Bashung à la quasi-absence de références aux mathématiques dans ses textes, signe d’un refus des astuces un peu trop faciles pour paraître « hermétique » ou « profond » (à ce propos, allez donc lire ou relire la série sur la science en chanson si le cœur vous en dit, ici). En tout cas, Bashung n’a pas touché un si large public avec des textes en apparence obscurs sans se donner un peu de mal…
Je vous propose donc aujourd’hui la dernière piste de l’album Chatterton (dont je recommande l’écoute intégrale) : J’ai longtemps contemplé. Il y a quelques explications après la vidéo.
J’ai choisi l’extrait suivant du mémoire de Karine Daviet, Alain Bashung, entre rock et chanson, déjà mentionné dans le premier post de la série, qui montre la richesse du processus de création d’une chanson : musique et texte bien sûr, mais aussi influences assumées, interprétation, phrasé, orchestration, son, enregistrement, etc.
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Bien que le système d’écriture soit semblable sur tout l’album [Chatterton], les autres textes étant du même acabit, le traitement vocal de J’ai longtemps contemplé dénote. Le récitatif est donc bien issu d’un choix musical et n’est pas lié aux caractéristiques intrinsèques du texte. Par exemple, ce n’est pas l’absence de métrique régulière, qui bouscule les lois de la prosodie traditionnelle (débit régulier, accents rythmiques calqués sur les accents toniques de la langue, coïncidence des fins de phrase musicale et textuelle), qui a entraîné le choix de la parole, puisque cette métrique déconstruite est présente dès la collaboration avec le parolier Boris Bergman.
Léo Ferré influence tout de même l’écriture de l’album en confortant Jean Fauque et Alain Bashung dans leurs envies poétiques, mais il a également un impact sur le traitement sonore de la voix. En effet, depuis Osez Joséphine, Jean Fauque est insatisfait car la plupart des gens ont du mal à comprendre les textes des chansons à cause de la façon dont la voix est traitée à l’intérieur du mixage : trop en arrière, à l’anglaise. L’ingénieur du son, Phil Délire, est à l’écoute de ses attentes, mais Alain Bashung a peur d’obtenir un résultat où la musique serait en retrait par rapport à la voix. L’écoute de Léo Ferré finira par le convaincre :
« J’ai dit : “Regarde, Alain. Léo, il a un symphonique avec quarante cordes derrière et un pianiste lead, et la voix, elle n’est pas devant, c’est juste qu’on entend tout, on comprend tout, la moindre syllabe de ce qu’il raconte.” Ça m’a aidé. Il m’a dit : “Ouais.” Et du coup, à partir de ce moment-là, on a fait un truc tout bête, pour ne pas s’imposer des choses sur lesquelles on n’aurait pas pu revenir : en studio, quand l’ingé son faisait son mix final, — il y a évidemment des repères de référence au niveau des volumes —, on mettait la voix à 0dB, mais on tirait toujours une version à +1 dB sur la voix et -1 dB au cas où on en aurait mis trop. Et le +1db permettait, en réécoutant avant la dernière étape, le mastering, de se dire : “Finalement, ça mériterait un peu de voix.” Il y a un virage assez net sur cet album : tout à coup, la voix est redevenue devant » [Communication personnelle de Jean Fauque à Karine Daviet, janvier 2015]
Enfin, l’influence de Léo Ferré se manifestera directement sur la façon de « chanter » la chanson J’ai longtemps contemplé, pour laquelle Alain Bashung assume un mode récitatif proche du murmure.
« Il y a un morceau extrêmement influencé, qu’on a composé en studio, J’ai longtemps contemplé, qui est assez poétique, qu’on a fait avec des chutes de choses qu’on avait. Et Alain, là, pour la première fois, il devient chanteur français. C’est-à-dire que tout à coup, on dirait du Ferré. Comme c’est parlé, ça pourrait être du Gainsbourg, aussi.»[Communication personnelle de Jean Fauque à Karine Daviet, janvier 2015]
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Un dernier petit truc avant de passer au prochain thème : je me suis bien amusé dans cette série à choisir le titre des posts en sélectionnant la phrase la plus drôle, curieuse ou éclairante de chaque chanson. Je me suis dis qu’en les mettant tous bout-à-bout, ça ferait un poème surréaliste tout à fait génial. Et bien pas du tout, c’est nul (et surtout très bancal). Comme quoi le tout est moins que la somme de ses parties, et il ne suffit pas d’écrire n’importe quoi pour être Bashung-Tri-Yann-Charlebois-Roda-gil-Thiéfaine-Rimbaud-Les-Inconnus. Je vous le mets quand même :
Y a un truc qui fait masse Poissons sanglants en dix orteils Et surtout mon pot de biscuits
La graisse de mitrailleuse n’est pas la brillantine des dieux J’ai mal aux globules L’ombre qui perd son temps à dessiner mon théorème
Je me suis baigné dans le poème de la mer, infusé d’astres et lactescent Telle est la question sinusoïdale de l’anachorète hypocondriaque La flemme d’un énergumène n’est qu’un dédale de simagrées
Pas question de quitter le thème des paroles cryptiques sans une petite blague… car le genre se prête naturellement à la parodie, Léo Ferré et Arthur Rimbaud ne nous en voudront pas. Vice et Versa, par Les Inconnus.
Au fait, je sais que ce blog est suivi par quelques internautes dont le français n’est pas la langue maternelle. Je leur propose un exercice difficile : chercher les nombreuses fautes de français glissées volontairement dans les paroles de la chanson du jour !
Sinon, j’ai peut-être dit un peu vite dans le dernier post que la poésie abstraite, ou hermétique n’avait pas d’exemple avant Rimbaud. Il y a eu Gérard de Nerval avant lui et son « épanchement du songe dans la vie réelle » (citation trouvée ici). Mais ça reste un cran en dessous de Rimbaud (en terme de « dérèglement de tous les sens »). El Desdichado, de Gérard de Nerval :
Je suis le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé, Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie : Ma seule Étoile est morte, – et mon luth constellé Porte le Soleil noir de la Mélancolie.
Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m’as consolé, Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie, La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé, Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie.
Suis-je Amour ou Phœbus ?… Lusignan ou Biron ? Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ; J’ai rêvé dans la Grotte où nage la Sirène…
Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron : Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.
Je vous suggère ce week-end d’aller vous initier à la chanson réaliste, à Agend’Arts, petite salle de la Croix Rousse (quartier de Lyon pour ceux qui ne connaissent pas). Vous y découvrirez un duo : Les Réalistes. Je ne connais pas, ils n’ont pas de vidéo sur YouTube, mais Agend’art les programment deux soirs de suite, ça doit être bien ! Les vendredi 3 et samedi 4 mars, à Agend’arts. On nous promet des chansons de 1830 à 1940, plutôt intéressant. En l’absence de vidéo, je vous passe un belle chanson réaliste de 1925. Comme un moineau, par Berthe Sylva.
On arrive bientôt à la fin de cette série sur le genre « paroles cryptiques » dont on fait aujourd’hui une archéologie simpliste. La situation est assez rare, mais il me semble qu’on peut dater assez précisément l’invention de ce style énigmatique en poésie : je n’en connais aucun exemple antérieur à Arthur Rimbaud (ou détrompez-moi, mais je refuse les textes magiques, sectaires ou autre manuscrit de Voynich…). Léo Ferré, maître de la chanson cryptique rend hommage au grand inventeur Rimbaud : Le bateau ivre.
Dans une lettre du 15 mai 1871 à Paul Demeny, la fameuse Lettre du Voyant, Rimbaud s’explique : « Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant. Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens ».
Plus loin dans la même lettre, des explications sur sa vision de la poésie. Il avait 17 ans.
_________________________ Donc le poète est vraiment voleur de feu.
Il est chargé de l’humanité, des animaux même ; il devra faire sentir, palper, écouter ses inventions ; si ce qu’il rapporte de là-bas a forme, il donne forme : si c’est informe, il donne de l’informe. Trouver une langue ;
— Du reste, toute parole étant idée, le temps d’un langage universel viendra ! Il faut être académicien, — plus mort qu’un fossile, — pour parfaire un dictionnaire, de quelque langue que ce soit. Des faibles se mettraient à penser sur la première lettre de l’alphabet, qui pourraient vite ruer dans la folie ! —
Cette langue sera de l’âme pour l’âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant. Le poète définirait la quantité d’inconnu s’éveillant en son temps dans l’âme universelle : il donnerait plus — (que la formule de sa pensée, que la notation de sa marche au Progrès ! Énormité devenant norme, absorbée par tous, il serait vraiment un multiplicateur de progrès !
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La lettre en version intégrale : ici. Et puisqu’on parle de Rimbaud, allez donc voir ou revoir la série consacrée à son ami Paul Verlaine, ici.