Ce week-end, je vous recommande d’aller voir Claudine Lebègue. Les vendredi 7 et samedi 8 avril 2017, à la salle des Rancy, Lyon 3è. Tout est expliqué ici. Chérie Chérie, par Claudine Lebègue :
La musique avant-gardiste de John Cage n’a pas le monopole du silence. Écoutez bien dans Good Vibration des Beach Boys : toute une mesure de silence ! Mais ça dure tout au plus deux secondes, c’est vers 2:56, ici :
Si vous voulez voir les Beach Boys en vrai, c’est ci-dessous, avec notre petit silence vers 3:25 !!
Ce type de silence, ou de « break » est très habituel, mais il y a généralement un élément sonore qui persiste : batterie, synthé, note tenue quelconque terminant le mouvement précédent ou anticipant le suivant… voire élément sonore provenant d’un clip, par exemple dans Roar de Katy Perry, vers 3:00 (cliquez dessus pour l’aider à atteindre les deux milliards de vues sur youtube …).
Le silence net, pur et simple n’est pas si simple à dénicher. Mais la série se termine bientôt… Vous pouvez méditer sur le rôle essentiel du vide dans le Livre de la voie et de la vertu de Lao Tseu, grand texte taoïste. Par exemple, c’est l’intérieur (vide) du vase qui lui permet de remplir sa fonction.
Je vous rappelle qu’on cherche toujours la chanson française avec le plus long silence (les Beach Boys et Katy Perry ne comptent pas du coup : ce n’est pas français, et leur silence est assez court ou assez bruyant). Et on veut une chanson, pas de politique. L’interview de Georges Marchais par Jean-Pierre Elkabbach ne compte pas non plus.
Le post précédent n’était pas un bug. C’était un post vide, une sorte de carré blanc sur fond blanc à la Kasimir Malevitch, mais pour blog. Car pourquoi l’art du blog n’aurait-il pas son avant-garde ultra-minimaliste ?
En musique, le compositeur John Cage a eu une sorte de bonne idée, ou plutôt a cru l’avoir, en composant son célèbre 4’33 », parfois appelé 4 minutes 33 secondes de silence. C’est un morceau de musique entièrement silencieux. Je le dis tout net, l’écriture est très maladroite. Le manuscrit original (de 1952) est perdu, mais le premier interprète de la pièce, le pianiste David Tudor, l’a reconstitué de mémoire. Assez curieusement, le chiffrage est 4/4. Un tel carcan laisse bien trop peu de liberté d’interprétation aux musiciens. Les indications « tacet » (« on se tait » en latin), répétées pour chacun des trois mouvements dans des versions ultérieures de la partition, sont redondantes, ce qui pousse au sur-jeu. En l’espèce, c’est presque un excès d’ornementation.
Bref, cette pièce sur-écrite est finalement d’assez mauvais goût, bien loin de ce style épuré qu’on serait en droit d’attendre d’une œuvre silencieuse. Confier sa création à un pianiste était un parti-pris discutable : l’œuvre est-elle un manifeste prônant un retour à l’harmonie naturelle comme l’indique l’absence complète de dissonance ? Peut-être, mais pourquoi alors cette écriture toute horizontale ? L’ostinato serait donc plutôt une tentative de prouver la prééminence du rythme. Sans doute, mais la cellule rythmique répétée à l’identique ressemble plutôt à un cadre destiné à recevoir un développement mélodique… Le choix du piano, instrument à la fois harmonique, rythmique et mélodique ajoute donc à la confusion, là où des indications précises d’orchestration clarifieraient les intentions. Finalement, cette page de musique est à la fois sur-écrite et confuse, exploit unique dans toute l’histoire de la musique.
Cela ne m’a guère facilité la tâche quand j’ai essayé de jouer 4’33 » dans une réduction pour guitare que j’ai dû écrire moi-même, un comble pour une œuvre aussi célèbre : encore une preuve du mépris de la grande musique pour nous autres gratteux. Mes compétences parcimonieuses ne me laissaient qu’une seule autre option : la chanter, ou plutôt la solfégier, mais je n’ai trouvé aucune indication de tessiture (ou, à défaut, d’ambitus, ce qui m’aurait guidé pour la transposer).
Je laisse tomber la musique savante, c’est trop technique. Je ne vous passe pas le morceau : les interprétations disponibles sur le net laissent à désirer, il y a souvent des longueurs et c’est laborieux à force de sophistication. Et surtout, 4’33 » n’est qu’un plagiat.
Car je préfère de très loin la toute première œuvre musicale entièrement silencieuse, la Marche funèbre composée pour les funérailles d’un grand homme sourd, composée par Alphonse Allais en 1897. La partition est vraiment vide, il n’y a même pas de silence. C’est agréable à jouer, c’est délié, sans prétention, on se sent bien plus libre en termes d’interprétation, moins écrasé par toute l’érudition du compositeur. Bref, malgré le titre un peu pompeux, c’est bien une chanson. Allez, je vous la passe, « ces grandes douleurs étant muettes » comme disait Alphonse Allais.
En me documentant, j’ai en plus découvert qu’Alphonse Allais avait inventé le café lyophilisé, seule drogue que je consomme au quotidien, quel grand homme ! Sinon, le concours est toujours ouvert : quel est le plus long silence pendant une chanson (Alphonse Allais, ça ne compte pas, c’est toute la chanson qui est pendant le silence).
J’interromps la série en cours pour un scoop incroyable, que j’ai obtenu par un lanceur d’alerte anonyme, stagiaire au Soir de Bruxelles. L’article doit sortir ce soir même sur cinq colonnes à la une… Héhé, je les grille de quelques heures, je sens que ça va buzzer.
Voilà, l’arrière grand-père de Jacques Brel, Hans Breexhsens, suite à la faillite frauduleuse de la pêcherie de harengs dont il avait la gérance au Spitzberg, a dû immigrer dans le sud de la France, où il s’est fait passer pour Italien afin de brouiller les pistes. Il a francisé son nom en Brassens et a refait sa vie, tous les lecteurs de ce blog connaissent le plus célèbre de ses rejetons. Il abandonnait derrière lui dans un orphelinat en Belgique un fils qui n’est autre que le grand-père maternel de Jacques Brel.
Jacques Brel et Georges Brassens étaient donc cousins au deuxième degré ! Le plus incroyable est que le producteur Jacques Canetti avait appris la chose. Il avait même proposé dans le plus grand secret une résidence d’artiste aux deux chanteurs pour composer une chanson ensemble. La seule contrainte était le titre : La cane de Jef. Il y en aurait un enregistrement pirate, je vous le passe dès que je mets la main dessus. En attendant, une chanson de Brassens tirée au sort, Histoire de Faussaire, accompagnée par Joël Favreau à la deuxième guitare et Pierre Nicolas à la contrebasse.
Pfou, comme dirait Brel, ça sent la morue jusque dans le cœur des frites aujourd’hui…
Mon collègue Serge me fait remarquer un autre lien entre les débuts du cinéma et la chanson. Les premières caméras étaient actionnées par une manivelle qu’il fallait tourner bien en rythme pour obtenir exactement 18 images par secondes (et non 24 comme aujourd’hui). Traditionnellement, les opérateurs tournaient la manivelle tout en chantant Le Régiment de Sambre-et-Meuse, pour se donner le rythme. C’est une marche militaire de 1870, que tout le monde connaissait par cœur en ces temps de service militaire obligatoire. « Au rythme de Sambre et Meuse » était une indication de tempo courante semble-t-il. Voir par exemple ici.
C’est vrai que c’est bien rythmé. Derrière le silence de chaque film muet français, se cacherait donc hors-champ une musique militaire ? La musique est de Robert Planquette. Si vous vous intéressez aux paroles de Paul Cézano, c’est là :
Petite devinette pour ceux qui ont lu jusqu’au bout : trouver une chanson qui cite la chanson Sambre et Meuse.
Je vous rappelle qu’on cherche toujours le plus long silence dans une chanson. Christelle de Villeurbanne me propose l’absence de réaction de Bob Dylan à son prix Nobel de littérature. Merci. C’est effectivement un très long silence d’un chanteur (voir ici), mais pas dans une chanson, réponse refusée !
On a vu dans le premier post de la série comment, en 1927, le tout premier film parlant entremêlait chanson, silence et dramatisation. Qu’en est-il du dernier grand film muet ?
En 1934, Charlie Chaplin décide de tourner un Charlot parlant. Mais après quelques essais, il réalise que la poésie de son personnage est difficile à transposer en film parlant… Il se décide donc finalement pour un film muet, alors que toute l’industrie du cinéma est déjà passée au parlant depuis longtemps. Les Temps Modernes sera donc le dernier grand film muet de l’histoire du cinéma. Certains passages sont parlants ou sonorisés, mais on peut y voir une critique du parlant, puisqu’on entend surtout le bruit aliénant des machines et la voix tyrannique du patron de l’usine.
La voix de Charlot résonne toutefois dans une unique scène vers la fin du film. Il doit chanter une chanson, mais incapable de mémoriser les paroles, il en place une copie sur des manchettes qu’il perd au début de sa performance. Il improvise alors un texte fantaisiste en grommelot, variante de charabia en usage dans la Commedia dell’arte.
Juste avant qu’il chante, dans un bel intertitre, Paulette Goddard lance un ultime plaidoyer pour le cinéma muet : »Sing, never mind the words ! » Et oui, qu’importent les mots… On retiendra que le long silence de Charlot (sa filmographie s’étale sur une vingtaine d’années) est brisé par une chanson en charabia.
Ce week-end, allez découvrir Fantine Leprest à Agend’art. Les vendredi 31 mars, samedi 1er avril 2017 à 20h. Et encore le dimanche 2 avril à 18h, aucune excuse. Pour la billetterie, les contacter au 09 51 62 58 77 ou par mail agendartshorslesmurs@free.fr.
En 1ère partie, vous verrez Anissa Karat, dont on a déjà annoncé les concerts ici. Fantine Leprest, La trame :
Une autre belle vidéo : Fantine Leprest en duo avec son père Allain. L’interprétation convient particulièrement bien au thème de la semaine : écoutez tous ces beaux silences ! Mais ça ne compte pas pour le concours, a capella, il y a forcément des silences. Tu valseras pour rien (ça commence vers 0:35) :
On s’intéresse à partir d’aujourd’hui au silence dans la chanson. Le thème se prête particulièrement au bavardage, mais n’insistons pas sur ce paradoxe, ça en rajouterait encore (du bavardage).
Avant de démarrer la série, je lance un grand concours : trouvez-moi le plus long silence dans une chanson. Attention, John Cage ne compte pas (ceux qui ne connaissent pas ce compositeur le découvriront très bientôt dans cette série). Je veux une vraie chanson, avec un vrai silence dedans : pas de silence qui suit Mozart et qui est encore du Mozart (on en parlera aussi dans la série, c’est tout à fait valable, mais ce n’est pas de la chanson). J’ai un exemple de silence de presque trois secondes, je le passerai à la fin de la série. Qui dit mieux ? J’attends vos propositions avec impatience.
Commençons notre étude du silence par une scène du Chanteur de Jazz, tout premier film « parlant et chantant » de l’histoire du cinéma. En fait, le film est principalement muet, seules quelques scènes sont parlantes et chantantes. Il raconte la relation conflictuelle de Jakie Rabinowitz avec son père, chantre dans une synagogue de New York. Ce dernier souhaiterait que son fils vive dans la tradition juive et devienne chantre à son tour. Surtout pas chanteur de jazz en tout cas. Je vous passe une scène où un silence des plus éloquents interrompt notre chanteur : Al Jolson, dans Blue skies (merci à un internaute anonyme pour l’info).
Ce silence soudain induit une belle dramatisation et fait basculer la scène « parlante et chantante » dans une esthétique typiquement muette. L’intertitre (hélas coupé à la fin de la vidéo) « Papa, you have no words for your son » peut se comprendre à plusieurs niveaux : le père n’a effectivement pas de mots, puisque le film est redevenu muet… à moins que le film ne redevienne muet faute de mots.
À écouter sur le silence au cinéma (et en particulier cette scène du Chanteur de Jazz) : sur le site de France Culture, Quand le cinéma donne la parole au silence, dans l’émission Les Chemins de la philosophie d’Adèle Van Reeth, avec José Moure. Ici.
Voici l’heure tant attendue de la solution. Nous cherchions le point commun entre huit chansons : Comme hier, Je t’aime, Le père Ubu, Plus de patrons, Infinitif, C’est pas l’homme qui prend la mer, N’avez-vous rien à déclarer et La bourrée du célibataire.
Vous avez tous trouvé : ces chansons ont en commun d’avoir des fautes de conjugaison dans les paroles ! Réécoutez-les, vous verrez. Dans certaines, la faute prétend refléter un parler authentique, qu’il soit patoisant ou argotique (Comme hier, Plus de patrons, La bourrée du célibataire). Dans d’autres, elle est un jeu de langage humoristique (Le père Ubu, Infinitif, C’est pas l’homme qui prend la mer). Dans les deux dernières (Je t’aime et N’avez-vous rien à déclarer), je ne sais pas trop, mais la faute est curieusement dans le même verbe : mourir (on mourira, j’en mourirai). Je suppose qu’il s’agit d’une licence poétique allégeant le propos d’un brin de fantaisie tout en évitant le « r » redoublé des formes correctes « mourra » et « mourrai », assez malcommode à chanter. À moins qu’il n’y ait quelque prévention superstitieuse à conjuguer sans faute ce verbe…
Floréal me propose dans un commentaire La fille dont auquelle, une chanson de Jacques Bertin, pleine de fautes (plutôt de concordance des temps). Merci !
Évidemment, toutes les fautes de la série sont intentionnelles. Qu’en est-il des véritables fautes, certainement commises par ces chanteurs incultes qui maltraitent notre belle langue ? Par exemple Georges Brassens. Écoutons Le gorille.
Au début du sixième couplet, on entend nettement « Bah soupirait la centenaire, qu’on pût encore me désirer… ». Le verbe pouvoir est conjugué à l’imparfait du subjonctif, ce qui semble logique par concordance des temps, puisque soupirer est à l’imparfait. Mais « pouvoir » est dans une citation de la centenaire, qui elle, ne parle pas à l’imparfait, et n’a pas à subir la concordance d’un temps utilisé par le narrateur. « Qu’on puisse » me semble la forme correcte. Certaines sources donnent d’ailleurs « puisse », par exemple ici, mais sur l’enregistrement, on entend très nettement « pût ».
J’attends les commentaires des brassensolâres indignés et des trolls grammairiens (sur le style indirect libre ?)…Je les renvoie à Brassens lui-même qui tranche le débat trois vers plus loin. Car si « pouvoir » doit se conjuguer à l’imparfait du subjonctif pour la centenaire, et bien logiquement, on devrait entendre ensuite « Le juge pensait impassible / Qu’on me prît pour une guenon », et non pas « qu’on me prenne ».
Si ça vous amuse, retournez donc voir la série sur l’imparfait du subjonctif, ici. On y disait que le temps le plus rare en chanson est l’obscure passé antérieur. On le rencontre pourtant quelquefois, mais pas toujours à propos. Vous pouvez par exemple aller réécouter Ma plus belle histoire d’amour c’est vous de Barbara, déjà passée dans le blog, ici. Voilà ce que m’écrit Arnaud, internaute de l’Arbresle et meilleur résolveur d’énigme de ce blog :
___________ J’ai le souvenir d’une chanson avec une faute très subtile. J’ai tourné le problème dans tous les sens, je confirme qu’il y a faute : Dans Ma plus belle histoire d’amour, Barbara chante : « que pour vous je l’eus faite à genoux ». J’ai réécouté et j’ai vérifié l’écriture. C’est donc un passé antérieur (dont le sens en français est très difficile à déterminer d’ailleurs tant il est oublié). Or ici, on devrait avoir un subjonctif plus-que-parfait à valeur d’irréel du passé « je l’eusse faite », variante soutenue de « l’aurais faite ». Il y a bien un sens hypothétique que n’a pas du tout le passé antérieur (d’ailleurs c’est un temps de l’indicatif donc de la certitude, pas de l’hypothèse).
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En résumé, la concordance des temps en chanson est plus affaire de sonorité que de rigueur grammaticale, l’important étant d’être un homme heureux. Quel que soit le temps que ça prenne, comme dirait William Sheller !
Pour finir, ne croyez pas que les anglophones avec leurs conjugaisons super simples soient à l’abri des fautes … Je ne suis pas expert en anglais, mais « Let it will be » ça paraît quand même un rien plus bizarre que « Let it be »…