Les Juifs et la chanson IV – Image des juifs dans la chanson 11/19
En préparant cette série, j’ai eu la surprise de découvrir que le chanteur ayant probablement le plus chanté contre l’antisémitisme est Pierre Perret, dans des chansons assez documentées et circonstanciées. Il est le seul par exemple à ma connaissance à évoquer la rouelle, signe distinctif que les juifs devaient porter au moyen-âge, ancêtre de l’étoile jaune. Dans Au nom de Dieu.
Le Bon roi Saint-Louis Massacra les harkis Jusqu’à Tunis Puis revint sous le gui Mettre l’étoile aux Juifs Et rendre l’injustice.
Dans Ferdinand, il règle ses comptes avec un écrivain qu’il a sans doute admiré.
Tu disais « La race doit être épurée Des Juifs, des bougnouls » et, pour illustrer L’invention verbale dont tu étais si fier, Tu affirmais « Je m’sens très ami d’Hitler. »
Les Juifs et la chanson IV – Image des juifs dans la chanson 10/19
Le rap évoque les juifs à l’occasion. On dit souvent que la résurgence de l’antisémitisme dans nos banlieues est attisée par le conflit israélo-palestinien. C’est sûrement vrai, mais d’après Émile, le référent du Jardin pour le rap, il n’y en a pas de trace très marquante dans les paroles des rappeurs les plus connus. Les juifs sont plutôt évoqués à travers des poncifs à la limite de l’antisémitisme (associés au « business » par exemple), et dans un dispositif un peu similaire à celui qu’on avait déjà vu dans la série sur le féminisme. On y avait noté que dans les paroles des rappeurs, les juges sont souvent des femmes. Et bien les avocats, ce sont souvent des juifs. Et les greffiers alors ils sont quoi ?
Par exemple dans Cramé de Sofiane Zermani.
Advienne que pourra, j’m’occupe des sourates Mon avocat plaide en hébreu
Dans JDC de Booba : « Mon avocat est juif, ma pute est russe ».
Noter que « Élie », le vrai prénom de Booba, a suscité des rumeurs selon lesquelles il serait juif. Il s’en fait l’écho dans certaines de ses chansons comme Gun in hand.
Puisque les négros veulent ma peau, j’avance écorché vif Paraît que j’prends d’la CC, paraît qu’j’suis en prison, paraît qu’j’suis juif Tu peux me croiser chez Maxim, tu peux me croiser au grec Mon cerveau j’le vaccine un joint d’seum collé au bec
Les Juifs et la chanson IV – Image des juifs dans la chanson 9/19
Le conflit israélo-palestinien est parfois évoqué dans des chansons pacifistes, comme Inch’Allah de Salvatore Adamo.
Je n’ai trouvé que peu d’allusion à la cause palestinienne chez des chanteurs ayant une certaine diffusion. Je note que dans les deux chansons à suivre, les règles non-écrites régissant la majorité des chansons évoquant les juifs s’appliquent : rester allusif, ne pas nommer ce dont parle, et lorsqu’on le nomme, l’inclure dans une liste.
Dans Tout le monde y pense de Francis Cabrel, « Des cailloux sur des casques lourds » : tout le monde pense à l’intifada (et à Francis Cabrel).
Dans Miss Maggie, Renaud sacrifie à la tradition énumérative, tout en inventant un génocide pour les besoins de sa démonstration. Suite à une polémique, il paraît qu’il a changé les paroles dans ses concerts, voir ici.
Les Juifs et la chanson IV – Image des juifs dans la chanson 8/19
Le courant est aujourd’hui un peu passé de mode, mais il y a eu plusieurs chansons pro-israéliennes dans les années 1960. Par exemple, Exodus, paroles d’Eddy Marnay, interprétée par Édith Piaf, pour le film du même nom.
Autre exemple, Nino Ferrer, Je vous dis bonne chance.
Dans un contexte plus actuel et circonstancié, Renaud évoque Israël dans Hyper cacher, chanson écrite après les attentats de janvier 2015.
Pour un exposé plus doctrinaire du sionisme en chanson, je vous propose Plaidoyer pour ma terre (qu’est-ce que le sionisme) d’Herbert Pagani.
J’inclus aussi une chanson de Serge Gainsbourg, Le sable et le soldat, écrite à l’occasion de la guerre des six jours, et dont il n’existe qu’une maquette. Plus d’information sur cette étrange chanson ici (à écouter si vous vous posez tout plein de questions sur Gainsbourg, la France et le sionisme).
Les Juifs et la chanson IV – Image des juifs dans la chanson 7/19
L’Aziza est l’un des plus grands succès de Daniel Balavoine. Cette chanson évoque plutôt le monde arabe, le Maroc en l’occurrence (« petite rue de casbah au milieu de Casa », diminutif de Casablanca). Cette chanson antiraciste (même si Balavoine se méfiait de cette étiquette) date de 1985 et est une réaction aux premiers succès du Front National. Il y a une seule allusion claire au judaïsme dans la chanson : « Ton étoile jaune c’est ta peau ». J’apprends sur la notice wikipedia de la chanson que cette phrase s’adressait peut-être à l’épouse de Balavoine, juive marocaine.
Le clip :
À la télé, en octobre 1985, quelques semaines avant le décès de Balavoine.
Il est singulier que les deux chansons françaises les plus connues de cette série soient L’Aziza et Le zizi.
Comme dans le monde d’avant, dans le monde d’après, on restera encore parfois En suspension.
On se quittera, on se retrouvera. Est-il si sûr que rien ne sera comme avant et que nous ne reprendrons pas nos habitudes d’avoir besoin de Tout et de rien ?
Claire Sabbagh nous offre aussi un monde sensible, peuplé d’un Coquelicot d’une mémoire qui prend La fuite.
Les Juifs et la chanson IV – Image des juifs dans la chanson 6/19
Je vais commencer ce billet en vous racontant une histoire authentique. Un juif américain très pieux envoie son fils en vacances en Israël, or le fils revient converti au christianisme. Désespéré, le père va consulter un célèbre rabbin : « Sage entre les sages, qu’ai-je fais pour que mon fils trahisse ainsi la religion de nos ancêtres ? » Le rabbin lui dit : « écoute, c’est incroyable, je n’ai jamais osé en parler à personne, mais il m’est arrivé exactement la même histoire qu’à toi, malheur à nous. Je vais en référer directement au Tout-Puissant ». Dans sa prière, il demande « Mon Dieu, nous avons envoyé nos fils en Israël et ils sont revenus convertis au christianisme, quel malheur ». Dieu répond : « C’est encore plus terrible que tu ne le penses, il m’est arrivé exactement la même chose ».
Et oui, le juif le plus célèbre est probablement Jésus. Si vous en doutiez, considérez qu’il est rentré dans le business de son père, qu’à 33 ans, il n’était pas encore marié et croyait que sa mère était vierge (mère qui le prenait d’ailleurs pour Dieu). Le Christ comme juif apparaît dans quelques chansons, comme dans Hosanna ! de Charles Aznavour.
Je vous propose aussi un extrait des paroles des Vigiles de Léo Ferré, dont je ne trouve aucun enregistrement.
Je vois un juif descendre d’une croix Et qui vient les battre Dans tous leurs théatres Histoir’ de chanter Le chant des libertés qui viennent du bout du monde
Ou encore Ton Christ est juif, qui appartient au répertoire antiraciste énumératif. Julos Beaucarne.
Les Juifs et la chanson IV – Image des juifs dans la chanson 5/19
Dans ce billet, je dois faire une sorte de mea culpa. Les séries sur les juifs et la chanson ont été écrites au fur et à mesure de l’année, ce qui fait je ne découvre que maintenant des éléments pour les séries précédentes. Je disais au début de la série sur les chanteurs juifs que seul Enrico Macias affirme une identité juive dans ses chansons, mais il est clair qu’on peut y ajouter Serge Gainsbourg. En ce domaine comme en bien d’autres, son image est un peu brouillée. Là, c’est parce qu’aucune de ses chansons évoquant le judaïsme n’a rencontré le succès.
Toute sauf peut-être une, mais dont le lien avec le judaïsme n’a a priori pas été envisagé par Gainsbourg au départ. Il s’agit de sa reprise de La Marseillaise en style reggae, son premier disque d’or après plus de 20 ans carrière, qui a déclenché une célèbre polémique. Michel Droit, dans Le Figaro écrivait à son propos :
Beaucoup d’entre nous s’alarment, souvent à juste titre, de certaines résurgences, dans notre monde actuel, d’un antisémitisme que l’on était en droit de croire enseveli à jamais avec les six millions de martyrs envoyés à la mort par son incarnation la plus démoniaque.
Or, dans ce domaine de l’antisémitisme, chacun sait que, s’il y a des propagateurs, il peut y avoir aussi, hélas !, les provocateurs (…). Il n’est évidemment pas un homme de bonne foi, qui songerait à associer cette parodie scandaleuse, même si elle est débile, de notre hymne national et le judaïsme de Gainsbourg. Mais ce ne sont pas précisément les hommes de bonne foi qui constituent les bataillons de l’antisémitisme (…)
Ce à quoi Gainsbourg a répondu dans un article du Matin intitulé On n’a pas le con d’être aussi Droit :
Peut-être Droit, journaliste, homme de lettres, de cinq dirons-nous, membre de l’association des chasseurs d’Afrique francophone, cf. Bokassa Ier, officiant à l’ordre national du Mérite, médaillé militaire, croisé de guerre 39-45 et croix de la Légion d’honneur dite étoile des braves, apprécierait-il que je mette à nouveau celle de David que l’on me somma d’arborer en juin 1942 noir sur jaune et ainsi, après avoir été relégué dans mon ghetto par la milice, devrais-je trente-sept ans plus tard y retourner, poussé cette fois par un ancien néo-combattant (…)
L’affaire a culminé lors d’un concert à Strasbourg, annulé à cause de menaces d’attentats, où Gainsbourg a chanté La Marseillaise a capella, en présence de paras venus pour en découdre, voir la vidéo sur le site de l’INA, ici (on reconnait les paras à leur béret rouge).
Gainsbourg a aussi écrit des chansons moins connues où il donne sa vision du judaïsme, toujours dans une veine provocatrice, Juif et Dieu.
Pour conclure ce billet, je note que Gaimbard était le faux nom utilisé par la famille Ginzburg pour se cacher pendant la guerre. Impossible de ne pas y associer le surnom Gainsbar, qui apparait notamment dans la chanson Ecce homo. Ecce homo : « voici l’homme », paroles prononcées par Ponce Pilate présentant le Christ à la foule selon l’évangile de Jean.
Et ouais cloué le Gainsbarre Au mont du Golgothar Il est reggae hilare Le cœur percé de part en part
Les Juifs et la chanson IV – Image des juifs dans la chanson 4/19
Les billets précédents rassemblaient plusieurs chansons parlant des juifs explicitement. Ici on aborde le juif non-dit, allusif, dont on ne sait qu’il est juif que parce qu’on connait l’histoire de la chanson ou de son auteur. En lien avec les billets précédents, vous verrez d’ailleurs que ne pas dire le mot permet de se libérer un peu et d’évoquer plus concrètement le judaïsme.
Tout d’abord, comme on l’avait déjà remarqué dans une série précédente (ici), la discrétion sur le judaïsme est plutôt la règle chez les chanteurs juifs eux-même, à l’exception notable d’Enrico Macias et de Serge Gainsbourg (mais dans des chansons peu connues de son répertoire, on en reparle dans le prochain billet). Par exemple, Le chandelier, première chanson passée dans cette série fait allusion au judaïsme sans le nommer, on peut facilement passer à côté. Je ne reviens pas sur cette question à laquelle on a déjà consacré une série, je rappelle juste que de nombreux chanteuses et chanteurs juifs ne mentionnent simplement jamais leurs origines dans leurs chansons, le plus emblématique étant peut-être Francis Lemarque. Plusieurs n’en parlent que par allusion, comme Jean Ferrat. Ou Jean-Jacques Goldman dans Je te donne :
Je te donne nos doutes et notre indicible espoir Les questions que les routes ont laissées dans l’histoire Nos filles sont brunes et l’on parle un peu fort Et l’humour et l’amour sont nos trésors
Ou Barbara, dont l’errance de la famille en fuite pendant la guerre occupe dans toutes ses chansons en tout et pour tout quatre vers de Mon enfance.
La guerre nous avait jetés là, d’autres furent moins heureux je crois Au temps joli de leur enfance La guerre nous avait jetés là, nous vivions comme hors-la-loi Et j’aimais cela quand j’y pense
Je vous propose dans un style encore plus allusif, une chanson d’Eddy Marnay et Emil Stern, chantée par Renée Lebas. On doit à ce trio ce qui semble être la première chanson française évoquant à demi-mot la Shoah : La fontaine endormie, voir ici. La chanson Tire l’aiguille (laï laï laï) est inspirée d’une musique klezmer et évoque le métier de tailleur, très répandu dans l’immigration juive d’Europe de l’Est.
Chez les chanteurs non-juifs, le judaïsme est aussi parfois évoqué par allusion.
Tout d’abord, curieusement, le parolier qui puise le plus abondamment aux références bibliques est celui qui ne parle rigoureusement jamais des juifs : dans le petit théâtre de Georges Brassens, dans son village anachronique, au milieu de ses curés, cocus et bergères, dans ses chansons dont le personnage principal est Dieu en personne (le mot est cité dans plus de soixante de ses chansons), les juifs ou le judaïsme n’existent pour ainsi dire pas. Son seul personnage juif est sans doute le Christ (ajoutez-y Simon de Cyrène si vous voulez). La Prière, adaptation d’un poème de Francis Jammes.
Maxime Le Forestier a écrit La vie d’un homme, en soutien à Pierre Goldman, le demi-frère de Jean-Jacques, voir ici le billet qu’on a déjà consacré à cette affaire qui a fait grand bruit en son temps. Les paroles n’évoquent les origines juives du héros de la chanson que par soustraction :
À ceux qui sont dans la moyenne, À ceux qui n’ont jamais volé, À ceux de confession chrétienne, À ceux d’opinion modérée…
Je vous propose maintenant une trouvaille intéressante datant du début de l’époque où pour faire vibrer la fibre antisémite du public, il a fallu inventer des formules ambiguës du type « l’anarchiste allemand Cohn-Bendit », qui ont l’avantage de combiner une critique admise et explicite à une critique taboue et implicite, flattant un auditoire potentiellement antisémite qui dans un étrange compagnonnage sera le seul avec les juifs à saisir l’allusion. Les communistes utilisaient « cosmopolite » de cette manière et de nos jours « finance internationale » ou « sionisme » ont plutôt la côte.
Sur la vidéo à suivre, Jacques Bodoin nous propose des imitations de Tino Rossi, Dario Moreno et Luis Mariano. La tonalité générale est désuète et xénophobe. Dario Moreno est présenté comme « Français, s’il l’on ose dire » puis chanteur « dont le pseudonyme sud-américain dissimule tant bien que mal et plutôt mal que bien un accent qui fleure bon l’islam ». Alors que Dario Moreno était de père turc, de mère mexicaine, tous les deux juifs, et que sa langue maternelle était l’espagnol ! Mais va pour l’islam.
Par ailleurs, les imitations de Bodoin sont assez réussies techniquement… et peut-être ignorait-il les origines de Moreno. J’observe qu’il a connu son plus grand succès en s’attaquant à un autre peuple habituellement taxé de radinerie : les écossais bien sûr. La panse de brebis farcie, célèbre sketch de Jacques Bodoin.
Les Juifs et la chanson IV – Image des juifs dans la chanson 3bis/19
Cette série suscite de nombreux commentaires, merci à tous. Simon me propose Et si en plus y’a personne d’Alain Souchon. Je note que la chanson s’inscrit bien dans le répertoire « anticlérical œcuménique », avec bien sûr le supplément de finesse du grand Souchon.
Patrick Hannais me propose Marizibil, poème de Guillaume Apollinaire, qui a été mis en musique par plusieurs compositeurs (sur le site de la SACEM, je trouve parmi quelques autres Léo Ferré, Bernard Lavilliers, François Béranger et George van Parys).
Elle se mettait sur la paille Pour un maquereau roux et rose C’était un juif il sentait l’ail Et l’avait venant de Formose Tirée d’un bordel de Changaï
Ce texte vieux de plus d’un siècle ne suit pas du tout les sortes de règles non-écrites qui (probablement depuis la Shoah) régissent l’évocation des juifs en chanson, et que j’ai découvert en préparant cette série. Il me sembler dater d’un temps révolu, où les juifs vivant aux marges de la société évoquaient un monde interlope, la prostitution ou la délinquance. Procurez-vous le roman Les contrebandiers d’Oser Warszawski traduit du yiddish par Aby Wieviorka et Henri Raczymow pour un témoignage sur ce monde perdu. Marizibil par le groupe Entre 2 Caisses.
Je connais gens de toutes sortes Ils n’égalent pas leurs destins Indécis comme feuilles mortes Leurs yeux sont des feux mal éteints Leurs cœurs bougent comme leurs portes