Louis, internaute de Grenoble, nous propose dans un commentaire ses adaptations préférées en français de grands succès anglo-saxons. D’abord I want you de Bob Dylan. Dans la traduction de Pierre Delanoë, ça devient Je t’aime; par Serge Kerval.
Puis Umbrella de Rihanna par Peddy (je trouve que ça fait un Carla Bruni qui a pris des vitamines comme style).
On écoute aujourd’hui Down the riverside par Rosetta Tharpe, pionnière du rock et de la guitare électrique (la vidéo est désactivée par Youtube en contenu intégré, il faut cliquer là.)
Puis dans sa version française par les Compagnons de la chanson.
Dans le billet consacré à Cole Porter, j’ai eu le malheur de dire (ou de dir-euh) que « Tout dire dans des vers de six pieds » est un octosyllabe. Ce à quoi Pierre Delorme et Patrick Hannais m’ont rétorqué qu’il s’agit techniquement d’un vers de neuf pieds, puisque « dire » compte en théorie pour deux syllabes. Je les remercie pour leur vigilance.
Évidemment, en chanson, on peut souligner ou pas les « e » muets. C’est une question de respect des règles, de goût, de mode, de cohérence entre musique et paroles, de sonorité, bref de technique d’écriture, on peut ergoter sans fin. Mais partant du principe que la règle est avant tout le reflet des meilleures pratiques et non l’inverse, je me suis demandé comment un auteur qu’on ne peut suspecter de nonchalance versificatoire, à savoir Georges Brassens, abordait la prononciation du verbe « dire » à l’infinitif dans ses chansons. À ma grande surprise, j’ai dénombré pas moins de quarante-deux chansons du bon maître où l’on dit « dire », ce qui fait que l’échantillon a une certaine significativité statistique. Je ne sais pas si un seul parolier est aussi prodigue de « dire »… Brassens serait le chanteur du dire, je vous laisse à vos conjectures sur ce surprenant phénomène dont je ne sais s’il a déjà été noté.
Malgré des données assez substantielles, la question de la prononciation de « dire » chez Brassens reste assez complexe. Il y a plusieurs subtilités : est-ce que « dire » est en fin de vers ou pas ? Est-ce qu’il est suivi d’une voyelle ou d’une consonne ? Est-ce que Brassens a décidé lui-même, ou est-ce qu’il adapte un poète ? Est-ce que Brassens a écrit lui-même une musique, et si oui, a-t-il enregistré la chanson, seule preuve irréfutable de la manière dont il dit « dire » ? Revue de détails ci-dessous, et le score final sera tout au bout du suspense.
Je commence par trois chansons qui ne comptent pas vraiment, puisque ce sont des adaptations de poètes. Dans Pensées des morts (adaptée d’Alphonse de Lamartine) et Les Oiseaux de passage (adaptée de Jean Richepin), « dire » compte bien pour deux syllabes. Pensées des morts a une structure de rimes assez irrégulière (A-B-A-B-C-C-D-E-E-D) et est écrite en vers de sept pieds. Brassens en transforme certains en octosyllabes prononçant des « e » muets en fin de vers, ce qu’a priori il ne faudrait pas faire lors d’une lecture sans musique. Allez y comprendre quelque chose.
Extrait de la chanson numéro 1 de notre échantillon, Pensées des morts : C’est l’ombre pâle d’un père Qui mourut en nous nommant ; C’est une sœur, c’est un frère Qui nous devance un moment, Tous ceux enfin dont la vie Un jour où l’autre ravie, Emporte une part de nous, Semblent dire sous la pierre : « Vous qui voyez la lumière, De nous vous souvenez vous ? »
Extrait de la chanson numéro 2 de notre échantillon, Les oiseaux de passage : Elle a fait son devoir c’est-à-dire que oncques Elle n’eut de souhait impossible, elle n’eut Aucun rêve de lune, aucun désir de jonque L’emportant sans rameur sur un fleuve inconnu.
Dans Le roi boiteux, le « e » muet est aussi souligné. C’est assez étrange, parce qu’avec « dire » en fin de vers, ça n’est pas obligatoire, voire même interdit. Et en plus, ça transforme l’octosyllabe en vers de 9 pieds, en contradiction avec la métrique apparente du texte ! Mais quand le sujet est boiteux, pourquoi le roi ne le serait-il pas (je parle du roi des chanteurs bien sûr)… L’auteur des paroles est Gustave Nadaud, qui avait la particularité exceptionnelle pour son époque d’être auteur-compositeur-interprète. Hélas, je crois que la musique originale du Roi boiteux est perdue, et il n’y a évidemment pas d’enregistrement. On ne saura peut-être jamais s’il prononçait son « e » muet.
Extrait de la chanson numéro 3 de notre échantillon, Le roi boiteux : Tout le monde se mit à rire, Excepté le roi qui, tout bas, Murmura : »Monsieur, qu’est-ce à dire ? Je crois que vous ne boitez pas. »
J’aborde maintenant le cas particulier des sept chansons de Brassens où « dire » tombe à la fin d’un vers. Comme Patrick Hannais le rappelle dans son commentaire, souligner le « e » muet n’est alors pas obligatoire, ou incorrect. Effectivement, dans Histoire de faussaire, le « e » final de « dire » n’est pas souligné. C’est plus ou moins obligatoire à cause de la rime avec « mentir ».
Extrait de la chanson numéro 4 de notre échantillon, Histoire de faussaire : En l’occurrence Cupidon Se conduisit en faux-jeton, En véritable faux témoin, Et Vénus aussi, néanmoins Ce serait sans doute mentir Par omission de ne pas dire Que je leur dois quand même une heure Authentique de vrai bonheur.
Mais dans pas moins de quatre chansons, à savoir À l’ombre des maris, Le bulletin de santé, Le vin et Pauvre Martin, le « e » final de « dire » est bien souligné, même en fin de vers ! Sans toutefois compter dans le nombre de pieds.
Extrait de la chanson numéro 5 de notre échantillon, À l’ombre des maris : À l’ombre des maris, mais cela va sans dire, Pas n’importe lesquels, je les trie, les choisis. Si madame Dupont, d’aventure, m’attire, Il faut que, par surcroît, Dupont me plaise aussi !
Extrait de la chanson numéro 6 de notre échantillon, Le bulletin de santé : Qu’on me comprenne bien, j’ai l’âme du satyre Et son comportement, mais ça ne veut point dire Que j’en aie le talent, le génie, loin s’en faut ! Pas une seule encor’ ne m’a crié : « Bravo ! »
Extrait de la chanson numéro 7 de notre échantillon, Le vin : Jadis, aux enfers, Certes, il a souffert, Tantale, Quand l’eau refusa D’arroser ses a- Mygdales Être assoiffé d’eau, C’est triste, mais faut Bien dire Que l’être de vin, C’est encore vingt Fois pire…
Extrait de la chanson numéro 8 de notre échantillon, Pauvre Martin : Il creusa lui-même sa tombe En faisant vite, en se cachant, En faisant vite, en se cachant, Et s’y étendit sans rien dire Pour ne pas déranger les gens
Je laisse ouverte la question pour Le pince-fesse et Le sein de chair et le sein de bois, textes que Brassens n’a pas mis en musique et qu’a fortiori il n’a pas chanté. Il sont en alexandrins et decasyllabes, et il serait curieux de souligner le « e » final. Mais Brassens l’aurait sans doute fait si on se réfère aux chansons passées jusqu’ici.
Extrait de la chanson numéro 9 de notre échantillon, Le pince-fesse : Les fesses, ça me plaît, je n’crains pas de le dire, Sur l’herbe tendre j’aime à les faire bondir. Dans certains cas, je vais jusqu’à les botter mais Dieu m’est témoin que je ne les pince jamais.
Extrait de la chanson numéro 10 de notre échantillon, Le sein de chair et le sein de bois : Après avoir fait son devoir de mère, Gorgé de lait notre dernier blanc-bec, Ma femme constata, surprise amère, Qu’il avait tété la mamelle avec. Le cœur rongé, c’est le cas de le dire, La malheureuse criait comme un putois. Le lendemain, pour calmer son délire, Je lui fis faire un nouveau sein de bois.
J’aborde maintenant les dix-sept chansons de Brassens ou « dire » n’est pas en fin de vers, mais suivi d’une voyelle, ce qui fait que souligner le « e » muet crée un hiatus désagréable. La règle est alors de compter « dire » pour une syllabe, ce qui est bien le cas dans toutes les chansons effectivement chantées par Brassens, à savoir Brave Margot, Il suffit de passer le pont, L’épave, La messe au pendu, La tondue, Le gorille, Maman papa, Trompe la mort, Vénus Callipyge, Supplique pour être enterré sur la plage de Sète et Mourir pour des idées. Détails ci-dessous.
Extrait de la chanson numéro 11 de notre échantillon, Brave Margot : Le chat la prenant pour sa mère Se mit à téter tout de go Émue, Margot le laissa faire Brave Margot Un croquant passant à la ronde Trouvant le tableau peu commun S’en alla le dire à tout l’ monde Et le lendemain…
Extrait de la chanson numéro 12 de notre échantillon, Il suffit de passer le pont : Ding ding dong ! les matines sonnent En l’honneur de notre bonheur, Ding ding dong ! faut l’dire à personne : J’ai graissé la patte au sonneur.
Extrait de de la chanson numéro 13 de notre échantillon, L’épave : Et j’étais là, tout nu, sur le bord du trottoir Exhibant, malgré moi, mes humbles génitoires. Une petit’ vertu rentrant de travailler, Elle qui, chaque soir, en voyait une douzaine, Courut dire aux agents : « J’ai vu quelque chose d’obscène ! » Ça n’ fait rien, il y a des tapins bien singuliers…
Extrait de la chanson numéro 14 de notre échantillon, La messe au pendu : Et, plein d’une sainte colère, Il partit comme à l’offensive Dire une grand’ messe exclusive À celui qui dansait en l’air.
Extrait de la chanson numéro 15 de notre échantillon, La tondue : J’aurais dû prendre un peu parti pour sa toison, Parti pour sa toison, J’aurais dû dire un mot pour sauver son chignon, Pour sauver son chignon
Extrait de la chanson numéro 16 de notre échantillon, Le gorille, avec une particularité étrange : le verbe « dire » est dans une citation, alors qu’en général, il introduit une citation. « Bah ! soupirait la centenaire, Qu’on puisse encor’ me désirer, Ce serait extraordinaire, Et, pour tout dire, inespéré ! »
Extrait de la chanson numéro 17 de notre échantillon, Maman, papa : Maman, maman, je préfère à mes jeux fous, Maman, maman, demeurer sur tes genoux, Et, sans un mot dire, entendre tes refrains charmants, Maman, maman, maman, maman.
Extrait de la chanson numéro 18 de notre échantillon, Trompe la mort : Et si j’ai l’air moins guilleret, Moins solide sur mes jarrets, Si je chemine avec lenteur D’un train de sénateur, N’allez pas dire : « Il est perclus » N’allez pas dire : « Il n’en peut plus « , C’est rien que de la comédie, Que de la parodie
Extrait de la chanson numéro 19 de notre échantillon, Vénus callipyge : Votre dos perd son nom avec si bonne grâce, Qu’on ne peut s’empêcher de lui donner raison. Que ne suis-je, Madame, un poète de race, Pour dire à sa louange un immortel blason.
Extrait de la chanson numéro 20 de notre échantillon, Supplique pour être enterré à la plage de Sète : Mon caveau de famille, hélas, n’est pas tout neuf. Vulgairement parlant il est plein comme un œuf Et, d’ici que quelqu’un n’en sorte, Il risque de se faire tard et je ne peux Dire à ces braves gens : « Poussez vous donc un peu ! Place aux jeunes ! » en quelque sorte.
Extrait de la chanson numéro 21 de notre échantillon, Mourir pour des idées : Dans presque tous les camps on en voit qui supplantent Bientôt Mathusalem dans la longévité. J’en conclus qu’ils doivent se dire, en aparté : « Mourons pour des idées, d’accord, mais de mort lente, D’accord, mais de mort lente. »
Je la laisse la question ouverte pour La visite, L’antéchrist, S’faire enculer, Le vieux Normand, L’orphelin et Discours de fleur que Brassens n’a pas chantées.
Extrait de la chanson numéro 22 de notre échantillon, La visite : On venait pas les sermonner, Tenter de les endoctriner, Pas leur prendre leur site. On venait leur dire en passant, Un petit bonjour innocent, On venait en visite.
Extrait de la chanson numéro 23 de notre échantillon, L’antéchrist : En se sacrifiant, il sauvait tous les hommes. Du moins le croyait-il ! Au point où nous en sommes, On peut considérer qu’il s’est fichu dedans. Le jeu, si j’ose dire, en valait la chandelle. Bon nombre de chrétiens et même d’infidèles, Pour un but aussi noble, en feraient tout autant.
Extrait de la chanson numéro 24 de notre échantillon, S’faire enculer : Lâcher ce terme bas, Dieu sait ce qu’il m’en coûte, La chose ne me gêne pas mais le mot me dégoûte, Je suis désolé de dire « enculé ».
Extrait de la chanson numéro 25 de notre échantillon, Le vieux Normand : Crosse en l’air ou bien fleur au fusil, C’est à toi d’en décider, choisis ! À toi seul de trancher s’il vaut mieux Dire « amen » ou « merde à Dieu ».
Extrait de la chanson numéro 26 de notre échantillon, L’orphelin : Celui qui a fait cette chanson A voulu dire à sa façon, Que la perte des vieux est par- Fois perte sèche, blague à part. Avec l’âge c’est bien normal, Les plaies du cœur guérissent mal. Souventes fois même, salut ! Elles ne se referment plus.
Extrait de la chanson numéro 27 de notre échantillon, Discours de fleur : Mais minuit sonnait déjà, Lors en pensant que mes chats, Privés de leur mou, peuchère, Devaient dire : « Il exagère », Et saluant mes amies Les fleurs je leur ai promis Que je reviendrais bientôt. Et vivent les végétaux !
On en arrive enfin au cœur de la question. Qu’en est-t-il quand « dire » est placé bien au milieu d’un vers et suivi d’une consonne ? Chante-on « dir-EUH » ou « dir’ » ? Maitre Brassens, venez-nous en aide. Le score est très serré ! Dans six chansons, Brassens dit « di-reuh », à savoir Tonton Nestor, Hécatombe, La guerre de 14-18, Trompettes de la renommée, Le pornographe et Le testament.
Extrait de la chanson numéro 28 de notre échantillon, Tonton Nestor : Quand la fiancée, Les yeux baissés, Des larmes pleins les cils, S’apprêtait à Dire « oui da ! » À l’officier civil, Qu’est-c’ qui vous prit, Vieux malappris, D’aller, sans retenue, Faire un pinçon Cruel en son Éminence charnue ?
Extrait de la chanson numéro 29 de notre échantillon, Hécatombe : Jugeant enfin que leurs victimes Avaient eu leur content de gnons, Ces furies comme outrage ultime En retournant à leurs oignons, Ces furies, à peine si j’ose Le dire tellement c’est bas, Leur auraient mêm’ coupé les choses Par bonheur ils n’en avaient pas. Leur auraient mêm’ coupé les choses Par bonheur ils n’en avaient pas.
Extrait de la chanson numéro 30 de notre échantillon, La guerre de 14-18 : Est-ce à dire que je méprise Les nobles guerres de jadis, Que je m’ soucie comm’ d’un’ cerise De celle de soixante-dix ?
Extrait de la chanson numéro 31 de notre échantillon, Trompettes de la renommée (qui compte aussi pour dire suivi d’une voyelle d’ailleurs, « dire » y est donc prononcé de deux manières différentes) : Le ciel en soit loué, je vis en bonne entente Avec le Père Duval, la calotte chantante, Lui, le catéchumène, et moi, l’énergumène, Il me laisse dire merde, je lui laisse dire amen.
Extrait la chanson numéro 32 de notre échantillon, Le pornographe : Ma femme est, soit dit en passant, D’un naturel concupiscent Qui l’incite à se coucher nue Sous le premier venu… Mais M’est-il permis, soyons sincères, D’en parler au café-concert Sans dire qu’elle a, suraigu, Le feu au cul ?
Extrait de la chanson numéro 33 de notre échantillon, Le testament : Avant d’aller conter fleurette Aux belles âmes des damnées, Je rêve d’encore une amourette, Je rêve d’encore m’enjuponner… Encore une fois dire : « Je t’aime »… Encore une fois perdre le nord En effeuillant le chrysanthème Qui est la marguerite des morts. En effeuillant le chrysanthème Qui est la marguerite des morts.
Et dans cinq chansons, Brassens compte « dire » pour une seule syllabe, à savoir La ballade des cimetières, L’amandier, Le fossoyeur, Le mauvais sujet repenti, et Une jolie fleur.
Extrait de la chanson numéro 34 de notre échantillon, La ballade des cimetières : Mais, seul, un fourbe aura l’audace, De dire : » J’ l’ai vu à l’horizon, Du cimetière du Montparnasse, À quatre pas de sa maison « .
Extrait de la chanson numéro 35 de notre échantillon, L’amandier : Un écureuil en jupon Dans un bond, Un écureuil en jupon, Dans un bond, Vint me dire : « Je suis gourmande Et mes lèvres sentent bon, Et, si tu m’ donnes une amande, J’ te donne un baiser fripon ! »
Extrait la chanson numéro 36 de notre échantillon, Le fossoyeur : J’ai beau m’ dire que rien n’est éternel, J’peux pas trouver ça tout naturel ; Et jamais je ne parviens A prendre la mort comme ell’evient… J’suis un pauvre fossoyeur.
Extrait de la chanson numéro 37 de notre échantillon, Le mauvais sujet repenti : Elle avait la taille faite au tour, Les hanches pleines, Et chassait le mâle aux alentours De la Mad’leine… À sa façon d’ me dire : « Mon rat, Est-ce que j’te tente ? » Je vis que j’avais affaire à Une débutante…
Extrait de la chanson numéro 38 de notre échantillon, Une jolie fleur : Jamais sur terre il n’y eut d’amoureux Plus aveugle que moi dans tous les âges, Mais faut dire qu’je m’étais crevé les yeux En regardant de trop près son corsage…
Je laisse à la sagacité de lecteurs qui voudraient refaire le match quatre chansons non chantées par Brassens.
Extrait la chanson numéro 39 de notre échantillon, Le progrès : Supplantés par des betteraves, Les beaux lilas ! Les beaux lilas ! Sans mentir, il faut être un brave Fourbe pour dire d’un ton grave, Que le jardin du curé garde tout son éclat, Tout son éclat.
Extrait la chanson numéro 40 de notre échantillon, Le myosotis : Le myosotis Braillait comme dix Pour dire : »Hé là-bas, Ne m’oubliez pas. »
Extrait de la chanson numéro 41 de notre échantillon, Les radis : Certaines pécores futées dirent sans façons : « Nous, on s’en fiche De cette pénurie, on emploie le radis postiche Qui garantit Du manque de radis. »
Dans la chanson numéro 42 de notre échantillon, il y a deux fois le verbe dire. Extrait de Tant qu’il y aura des Pyrénées : Frapper le gros Mussolini, Même avec un macaroni, Le Romain qui jouait à ça Se voyait privé de pizza. Après le Frente Popular, L’hidalgo non capitulard Qui s’avisait de dire « niet » Mourait au son des castagnettes.
J’ai conspué Franco, la fleur à la guitare, Durant pas mal d’années ; Faut dire qu’entre nous deux, simple petit détail, Y avait les Pyrénées !
Donc, le résultat des élections est sans appel : six contre cinq. Lorsque « dire » n’est pas en fin de vers et suivi d’une consonne, la règle est bien de compter « dire » pour deux syllabes. Mais je note que la plupart des chansons s’abstiennent et comme en bien des élections, l’abstention est majoritaire. Les chansons pas contentes du résultat n’avaient qu’à voter. Bon, maintenant j’avoue : ce billet c’était en fait un pastiche du chapitre de Bouvard et Pécuchet (celui qui commence par « Ils écrivirent des chansons. Ils se demandèrent d’abord quelles étaient les règles pour compter les pieds, etc, etc ».) Qu’on se le dise.
On lit aujourd’hui une interview de Gérard Manset par Benoît Duteurtre, le 28 septembre 2019.
Benoît Duteurtre : L’amour de la musique de langue anglaise, d’après ce que j’ai pu lire de vous Gérard Manset, c’est qu’au fond vous avez l’idée que le français n’est pas une langue idéale pour la chanson. Que c’est pas une langue musicale.
Gérard Manset : Non. Enfin, c’est pas une langue idéalement contemporaine d’aujourd’hui. C’est-à-dire que oui, si on veut être Brel ou si on veut faire des alexandrins, voilà ad libitum, alors oui, là on peut. Mais la langue française n’est pas faite pour des Dylan. On ne peut quasiment pas balancer. Moi j’ai la chance d’en avoir eu qui me sont venus. Parce que moi, j’ai une inspiration paroles et musiques en même temps. Et puis elle me vient d’ailleurs, donc je n’en suis pas responsable. Et peut-être que d’autres en dehors de moi œuvrent à manifester justement cette réunion entre les deux ensembles : langue anglo-saxonne et langue française. Ce qui est absolument injoignable. […]
BD: Et l’accent tonique ?
GM : Ah non, moi je crois plutôt que l’abstraction des termes. D’ailleurs, un jour, j’ai vu, ça devait remonter au début de Rihana. Au tout début, elle avait fait ce titre, Under my umbrella. Je trouve le texte finalement pas du tout de la daube. Et donc aucun texte anglais ou anglo-saxon n’est de la daube. C’est-à-dire que tous les titres sont magiques. En français, les titres c’est une catastrophe. Ne serait-ce que sur l’appel à un public quelconque, sur le fait d’attraper quelqu’un par la manche un titre.
BD : C’est sûr que « I want you », c’est mieux que « je te veux ».
GM : Y en a mile exemples. C’est très difficile d’avoir un texte un petit peu comme ça, la langue française ne s’y prête pas.
BD : Vous dites au fond que dans la langue française, il y a un décalage entre la langue savante et la langue populaire de la chanson. Qui ne sont pas la même pratiquement. Alors qu’en anglais, c’est pratiquement la même.
GM : Oui, l’anglais, il attrape le peuple par le col, c’est international, et puis on peut en quelques phrases. Après, au niveau du phrasé, c’est beaucoup plus facile à articuler, à balancer le truc. On est presque dans un instrument musical.
Saviez-vous qu’Yves Duteil, ce grand défenseur de la langue française, a écrit ses premières chansons en anglais ? Voilà ce qu’il disait au micro de Sylvain Augier, en octobre 1989, dans l’émission de France Inter, Qu’est-ce qui vous fait courir ?
Sylvain Augier : Vous avez composé à 16 ans une chanson en anglais […]
Yves Duteil : J’ai commencé en anglais parce que c’était la langue de la musique. Pour moi, à ce moment là. J’ai découvert après que je me trompais. Et curieusement, j’ai trouvé un échos de ça chez Félix Leclerc, qui a dit lui aussi, « j’ai aimé le français à travers l’image que j’ai eu d’un professeur d’anglais, qui aimait tellement sa langue et sa culture, que je l’ai vu vu pleurer un jour en écoutant des enfants chanter un cantique en anglais. Et je me suis dit, cet homme là, aime tellement sa langue, il lui rend service en lui communiquant sa passion. C’est à moi de faire la même chose avec la mienne.
Je vous passe le bel hommage d’Yves Duteil à La langue de chez nous.
Et puisqu’Yves Duteil cite Félix Leclerc, je vous en passe un peu. À propos de la langue française, en 1967 : allons au salon de quille pour la fin de semaine. Voir ici. Et puis une chanson. Félix Leclerc, Bozo.
Vaut-il mieux chanter en français ou en anglais ? La question est au moins aussi vieille que Johnny. Entendu dans Une vie une oeuvre, Jimi Hendrix, une expérience sous influences, émission de France Culture, le 17 aout 2019 :
Adorable Jimi, mais très timide, très très timide. Quand il venait à Paris, il habitait chez moi, et quand j’allais à Londres, j’habitais chez lui. Et il fait sa fameuse chanson Hey Joe. Et il me dit, « tu devrais la faire en français, et moi je la fais en anglais ». Donc je l’enregistre en français à Londres où il assiste aux séances. Et il revient jouer un an et demi après à l’Olympia. Et c’était très drôle parce son Hey Joe était numéro 1, et mon Hey Joe à moi en français était numéro 1. Au même moment. Donc il revient jouer à l’Olympia. Et moi, ce qui m’a dégouté, c’est que les mêmes critiques qui l’ont vraiment descendu [Le Hey Joe de Johnny] ont dit : « quel génie, c’est formidable, le meilleur guitariste qu’on ait jamais entendu, etc ». C’est un homme que j’ai adoré. Est-ce que tu sais qu’il dormait avec sa guitare dans son lit ?
Alors que pensez vous de cette injustice criante ? Jimi génial, et Johnny nul, avec la même chanson, c’est dingue non, rhaaa, j’en suis tout révolté. Faites-vous votre idée vous-même. Hey Joe en français par Johnny et en anglais par Jimi, c’est quoi le mieux ?
Pour rappel, Hey Joe n’a pas été écrite par Hendrix. C’est une chanson aux origines un peu obscure, un peu comme The House of the Rising Sun dont la version française est le célèbre Pénitencier.
Je risque une hypothèse sur la version française. On la doit à Gilles Thibaut, le parolier de Comme d’habitude, qui a donné plusieurs tubes à Johnny, comme Requiem pour un fou ou Ma gueule, dans la veine du Johnny déglingue. Je pense qu’il savait ce que c’était qu’écrire des paroles qui se coulent dans une musique, mais là, je trouve la fusion plus qu’imparfaite. Je pense que c’est volontaire, une tentative de s’affranchir des règles pour souligner le côté « sauvage » de Johnny, ou du Johnny du moment. Tentative un peu ratée à mon avis, et il faut dire que Johnny n’était pas aidé par l’espèce de bastringue qui l’accompagne. Tandis que Jimi est bien en phase avec ses musiciens. Et puis il sait jouer de la guitare, c’est bien connu. Je vous propose une version de Johnny plus récente, avec un accompagnement plus soigné et fidèle à Jimi.
J’en ai plus ou moins terminé avec la récolte de citations de grands auteurs. Je poursuis la série en musardant entre français et anglais. Il parait que Maurice Chevalier parlait très bien anglais, et qu’il en rajoutait un peu avec son accent franchouillard pour complaire au public américain.
What would you do ?
Et puis un réjouissant medley bilingue… pardon, a bilingual pot pourri.