Bouché au réel ?

Petite géopolitique de Jacques Brel 13/13
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Dernier post de cette longue série sur la géopolitique chez Brel !! Avant de le quitter, mentionnons que sa vision du monde ne résiste pas toujours à la vérification factuelle. Par exemple, promenez-vous dans Amsterdam. Vous ne verrez pas tellement de marins qui naissent dans la chaleur épaisse des langueurs océanes ou qui dansent comme des soleils crachés. Comme noté par les gentils garçons du groupe Parabellum, qui vont jusqu’à traiter Brel de « bouché au réel » puis d' »abruti » dans leur version d’Amsterdam ! On ne leur en veut pas… Ilot Amsterdam par Parabellum.

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Brel voit grand

Petite géopolitique de Jacques Brel 12/13
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On arrive presque au bout de la géopolitique de Brel (et oui, j’arrive, j’arrive). Une géopolitique pas toujours très réaliste qui procède par invocation de grands blocs essentiels. J’ai omis de nombreux territoires ou peuples que Brel aborde incidemment : le Brésil, l’Inde ou Varsovie apparaissent dans ses chansons. Dans Voir ami pleurer, il chante « Ni le courage d’être juif, ni l’élégance d’être nègre », mais on en reparlera dans une prochaine série sur les juifs dans la chanson.

Sa géopolitique est un peu expressionniste, plus introspective que documentée, et traversée par ses propres passions. Aucun chanteur ne donne une vision du monde aussi riche, curieuse, personnelle et incarnée. À la manière de Victor Hugo, qui lui aussi voyait grand, et n’hésitait pas à convoquer Napoléon ou Waterloo à tout propos (voir ici) ! Je vous passe une dernière chanson de Brel, qui en fait un rien trop, dans Knokke-Le-Zoute Tango, tour d’horizon délirant de sa propre géographie, plein de saveur et d’autodérision.

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Paris, capitale du Brelistan

Petite géopolitique de Jacques Brel 11/13
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La France occupe le centre du monde de Brel, et Paris le centre de la France. Paris est citée dans de nombreuses chansons : La valse à mille temps, Clara, Les cœurs tendres, Titine, Quand maman reviendra, Vesoul, Caporal Casse-Pompon, Les vieux, Les biches, Les timides, Les bigotes (via le mot « parisien »). Dans Fernand, Paris est avantageusement comparée à Berlin : « Dire qu’on traverse Paris / Et qu’on dirait Berlin ». Paris est citée avec un peu de grandiloquence dans Les prénoms de Paris :

Et deux têtes qui tournent
En regardant Versailles
Et c’est Paris la France.

Le Paris de Brel recueille Brel, le barbare-provincial du Nord, lui offre son far west à lui (la scène, la carrière de chanteur), elle est ville d’art (Sud) et d’exotisme (Est). Il y a même un aéroport (Orly) qui permet d’aller sur une île, le centre du monde quoi !  Les prénoms de Paris.

En bonus, une petite vidéo de Jacques Brel dans un bistrot de Montmartre (en présence de son pianiste Gérard Jouannest, compositeur de plusieurs de ses chansons).

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La France

Petite géopolitique de Jacques Brel 10/13
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Les axes est-ouest et nord-sud de Brel se coupent bien sûr en France, point d’équilibre entre barbarie et civilisation. Indice de la centralité de la France : quand Brel en vient à évoquer des événements historiques précis, c’est presque toujours en France, ou lié à la France : les guerres napoléoniennes (Blücher dans Grand-Mère, Arcole dans Au suivant, Wellington dans Les Toros, Waterloo dans Les Toros,  Au suivant et Grand-Mère !),  la chasse à  l’Albigeois dans Les singes, l’assassinat de Jaurès dans Jaurès, Verdun dans Les Toros.  Il y a des exceptions comme Carthage (dans Les Toros), mais en gros ça se passe en France.

Lorsque des événements plus lointains sont évoqués, comme la guerre du Viet-Nam dans la deuxième version des Bonbons, celle de 1967, c’est du point du vue du jeune européen qui « défile criant paix au Viet Nam », à Bruxelles peut-être, mais peut-être à Paris, dans une posture d’hyper-provincial (le Belge) accédant au statut de parisien en rejoignant le troupeau bêlant des manifestants.

La France de Brel est divisée très nettement entre Paris et Province, autre thème très brélien. Par exemple, dans Les vieux : « Que l’on vive à Paris on vit tous en province quand on vit trop longtemps », étrange vers de 18 pieds, à la syntaxe un peu elliptique dans la manière d’Aragon. On retrouve aussi Paris et la Province dans Vesoul. La vision brélienne de la province culmine dans Je suis un soir d’été, portrait sur-réel d’une province peuplée de Mmes Bovary et de sous-préfets fonctionnarisés, sur lesquels il pleut de mystérieuses orangeades (et au fait, ça se passe bien en France : vous connaissez un autre pays avec des sous-préfectures ?) :

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Une île

Petite géopolitique de Jacques Brel 9/13
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Le troisième Sud de Brel, c’est le sud du Sud (expression piquée à un autre homme d’un autre nord :  Robert Charlebois). C’est l’île, un idéal baudelairien débarrassé de toute contingence. Jacques Brel ira au bout de son rêve en partant vivre aux îles Marquises, qui lui inspireront la dernière chanson de son dernier album. Je vous passe plutôt dans la même veine Une île.

 

Brel aux commandes de son avion, aux Marquises :

 

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Avec de l’Italie

Petite géopolitique de Jacques Brel 8/13
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Le deuxième Sud chez Brel, c’est l’Italie, civilisation plus abstraite que l’Espagne, arrière-plan mirobolant, pays de l’art. Elle civilise l’Europe (mais pas les Germains) à l’époque de l’Empire Romain, présent dans quelques chansons de Brel (Néron et Carthage sont cités dans Les Toros). Puis, elle l’apaise par la grâce de son art. On la rencontre peu dans les chansons de Brel mais il en parle dans ses interviews. Une Italie fidèle à une tradition qu’on peut faire remonter jusqu’à la renaissance donc. Elle apparaît tout de même de loin en loin. Les Belges peignent-ils des chef-d’œuvres ? Brel sait pourquoi. Il chante dans Les F… : « Arrêtez de gonfler mes vieilles roubignoles, avec votre art flamand italo-espagnol ». Autre indice du rôle de l’Italie : quand Brel nous parle d’une guerre qui se passe au Sud, dans Zangra, directement inspirée du Désert des Tartares de Dino Buzzati, c’est une guerre très peu barbare, puisqu’elle n’a pas lieu !

On a bien avancé sur les points cardinaux, révisons la rose des vents grâce au Plat Pays :
« Le vent d’est, écoutez-le tenir », « le vent d’ouest, écoutez-le vouloir », « le vent du nord, écoutez-le craquer » et « au sud, écoutez-le chanter ». À l’Ouest, « vouloir », on retrouve l’Amérique, pays de volonté et d’accomplissement. Au Sud, « chanter » : art et Italie donc.

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L’Espagne de Brel

Petite géopolitique de Jacques Brel 7/13
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On a vu dans les derniers posts le Nord, ou plutôt les Nords de Brel. Le Sud lui aussi se partage en plusieurs régions. D’abord, l’Espagne, une civilisation incarnée et romantique. La bière, chanson où s’entremêlent tous les Nords de Brel, déjà mentionnée dans le post précédent, se conclut par :

Mais l’alcool est blond,
Le diable est à nous,
Les gens sans Espagne
Ont besoin des deux
On fait des montagnes
Avec ce qu’on peut.

L’Espagne, voilà donc l’ingrédient qui manque au Nord pour être civilisé. L’Espagne de Brel est sauvage et farouche, c’est l’Espagne de Don Quichotte que Brel a interprété dans une comédie musicale, ou celle des poèmes de Victor Hugo mis en musique par Brassens (Gastsibelza et La légende la nonne déjà passée ici).  Cet imaginaire est donc assez ancien, et on notera qu’il était moqué dès le XIXè siècle ! Dans l’Éducation sentimentale, Flaubert raconte la vie du dernier romantique (avant l’avénement de Brel ?), Frédéric Moreau, imbibé de toutes sortes de poncifs de son siècle : « À propos d’Ozaï, un ballet nouveau, il [Hussonet, ami de Frédéric] fit une sortie à fond contre la danse, et, à propos de la danse, contre l’Opéra ; puis, à propos de l’Opéra, contre les Italiens, remplacés, maintenant, par une troupe d’acteurs espagnols, « comme si l’on n’était pas rassasié des Castilles ! » Frédéric fut choqué dans son amour romantique de l’Espagne ». On verra bientôt que Brel lui-même n’est pas exempt d’autodérision lorsqu’il évoque son « amour romantique de l’Espagne ». Hugo lui-même n’aimait-il pas marier le sublime au grotesque ?

Dans Jef, qu’on a déjà vu à propos de l’Amérique, il suffit d’allumer sa guitare pour être « Espagnol », c’est-à-dire libre, beau, maître de son destin, à une place habituellement occupée par le gitan dans la chanson française (voir la série sur les roms, ici). Mais Brel rajoute son grain de sel et un peu d’autodérision, car son Espagnol est « beau et con à la fois » comme il dit dans Jacky, chanson où il prend l’accent espagnol pour dire « mi corazon ».  Dans Knokke-Le-Zoute Tango (véritable délire géographique), il en rajoute encore :

Les soirs où je suis espagnol,
Petites fesses, grande bagnole,
Elles passent toutes à la casserole.

Quel poète… et quelle efficacité : un espagnol à petite fesse, on voit tout de suite un toréador cambré dans une arène (« acrobates avec leurs costumes de papier » comme dit Cabrel) ! Je suppose que dans la casserole ou la bagnole, les petites fesses s’agitent au rythme du flamenco…

On pourrait parler de l’Argentine, sorte de Sud-Ouest, Amérique de l’Espagnol, présente dans Jacky et Knokke-Le-Zoute Tango, mais elle est un peu secondaire. Notons que L’Espagne est parfois simplement suggérée par une musique qui emprunte au flamenco, comme dans Regarde bien petit, ou dans Vivre debout.

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L’Angleterre : un Nord acceptable

Petite géopolitique de Jacques Brel 6/13
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Le Nord de Brel n’est évidemment pas exempt de toute civilisation. La Belgique elle-même est souvent traitée avec tendresse ou indulgence, mais le lieu qui symbolise le Nord acceptable, c’est l’Angleterre. D’ailleurs, les Flamingants sont priés de ne pas essayer d’en profiter. Dans Les F… :

Et je vous interdis d’espérer que jamais,
À Londres sous la pluie on puisse vous croire Anglais.

L’Angleterre de Brel est moins incarnée que sa Belgique ou son Allemagne, mais elle est souvent présente, par exemple quand sont évoquées les guerres napoléoniennes, on en reparle quand on aborde la France. L’Angleterre est généralement citée pour adoucir le nord, que ce soit l’Allemagne ou la Belgique. Dans La bière, Brel dépeint un Nord de l’Europe festif et chaleureux, peuplé d' »Uilenspieghel » (en français Till l’Espiègle, un personnage sympathique de contes allemands) ou de cousins de Breughel l’Ancien, peintre flamand fameux pour ses scènes de village. Mais il mentionne aussi Londres (« Ça sent la bière, de Londres à Berlin »). Dans Mon père disait, belle chanson sur la Belgique, Londres devient un « faubourg de Bruges perdu en mer ». Je vous propose une version par Mimmo de’ Tullio, trouvée en furetant le web.

Au fait, si vous trouvez que j’extrapole, demandez à Brel lui-même, il est interviewé, ici (écouter en particulier à partir de 1:00).

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La Belgique

Petite géopolitique de Jacques Brel 5/13
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On continue d’explorer le Nord de Brel, dont le centre est évidemment son pays, la Belgique. L’affaire est bien connue, ne nous y attardons pas trop. Brel n’était pas tendre avec ses compatriotes que ce soit dans La… La… La…, Les bonbons ou Les Flamandes. Le plat pays dépeint une Belgique un peu lugubre, et même la joyeuse chanson Bruxelles dresse un portrait plus sympathique de la ville que de ses habitants.

La vision noire de la Belgique culmine chez Brel dans Les F…, chanson d’une incroyable violence, presque un appel à la guerre civile. Je vous la passe pour sa valeur documentaire.

Les F… est extraite du dernier album de Brel, paru en 1977 et dont la sortie fut en son temps un événement national. Ci-dessous, une interview de François Mitterrand à son propos, à voir absolument, ici.

Brel lui-même sur son rapport aux Flandres :

Sinon, le blog a déjà passé l’hymne national de la Belgique, mais c’était une époque où il y avait n’importe quoi (dans le blog) ! Ici.

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Le nord et ses méchants Allemands

Petite géopolitique de Jacques Brel 4/13
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L’Est et l’Ouest, vus dans les deux posts précédents, sont des pôles secondaires de la géopolitique de Brel, des pôles allégoriques : far west et exotisme. L’axe brélien essentiel, c’est l’axe qu’il a lui-même parcouru tout au long de sa vie, l’axe Nord-Sud. Signe parmi d’autres de sa prédominance, dans l’une de ses chansons les plus révoltées, Les singes, sont évoqués « le fer à empaler », « la chambre à gaz », « la chaise électrique », « la bombe au Napalm et la bombe atomique ».  Mais le seul événement historique dont il cite un protagoniste, c’est « la chasse aux Albigeois », un des crimes fondateur de l’histoire de France, commis au Moyen-Âge par le Nord catholique contre le Sud hérétique. Brel, catholique du nord, est ici dans la posture contrite du descendant de bourreaux. On retrouve ce thème chez Francis Cabrel, athée du Sud, qui chantera les mêmes événements du point de vue des victimes dans Les chevaliers Cathares. Donc, au sud, la civilisation et au nord, les barbares (Brel le dit explicitement dans l’interview du post précédent, vers 10:00, en se comparant à Brassens, homme du sud). Barbarie à laquelle on peut échapper : la chanson Mon enfance se concluant par « je n’étais plus barbare ».

Parmi les barbares, il y a les Belges, dont on reparle dans le prochain post. Ici, on s’attarde sur les plus méchants des barbares bréliens : les Allemands (qui sont bien au Nord : ce sont des prussiens, pas des Bavarois ni des Autrichiens). Ils sont presque toujours présentés sous un jour défavorable. Premier exemple, dans Vieillir ce sont des fauteurs de guerre :

Mourir en rougissant
Suivant la guerre qu’il fait
Du fait des Allemands
À cause des Anglais.

Chez ce grand misogyne de Brel, le sentiment anti-allemand fait craindre le pire pour la femme allemande. Dans La statue, elle est un butin de guerre (sans que soit explicitée la manière de le consommer : « Moi qui suis parti faire la guerre / Pour voir si les femmes des Allemands… »). Dans Knokke-Le-Zoute Tango, les Allemandes qu’on pourchasse dans Hambourg sont « De ces femelles qu’on gestapotte ». Halte au graveleux, je vous passe plutôt le Caporal Casse-Pompon, chanson de comique troupier rappelant les plus colossales blagues du feuilleton Papa Schultz. Préparez-vous à une grosse rigolade et à une vision géopolitique grandiose, digne du brave soldat Chvéïk : « Paris, c’est une caserne. Et Berlin, un petit champ de fleurs, qui va de Moscou à l’Auvergne ».

Et puisqu’on parlait de Papa Schultz, quelques extraits pour ceux qui ne connaissent pas.

 

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