Serre les poings

Les Juifs et la chanson II – La chanson et le problème de l’éléphant 9bis

Dans un commentaire, Hervé Gasser me demande si le « positionnement politique de Goldman est le même dans les chansons qu’il a écrites pour les autres » ? Je dirais que plutôt oui …

Un exemple intéressant, c’est Serre les poings. Cette chanson servait de générique à l’émission Parloir libre, diffusée sur sur radio Tomate dans les années 1990, c’est de là que la connais. En me documentant sur Goldman pour cette série, j’ai appris que Goldman avait composée et co-écrit (avec Bernie Bonvoisin) cette chanson pour le groupe Trust qui avait besoin d’un titre un peu vendeur.

On reconnait très bien la patte de Goldman dans la musique, mais aussi dans les paroles. Il s’adapte à l’univers révolté du groupe de Antisocial, avec cette idée d’une lutte individuelle et centrée sur soi (« serre les poings »). Mais qui n’a rien « d’antisocial », puisqu’elle prend un sens plus collectif (« compagnons de misère »).

1 – Gypsies rock’n roll band
2 – Isaac Gorni, le troubadour juif
3 – Jacques Offenbach
4 – Norbert Glanzberg
5 – Mireille
6 – La complainte des nazis
7 – Le neveu du capitaine Dreyfus
8 – Chanson d’Exil
9 – Des moyens légaux
9bis – Serre les poings
10 – Yellow star
11 – Juif espagnol
12 – Juif errant et pâtre grec
13 – Les juifs de Stéphane Golmann
14 – Les comedian harmonists

 

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Des moyens légaux

Les Juifs et la chanson II – La chanson et le problème de l’éléphant 9/14

Les juifs ashkénazes qui ont immigré en France parlaient souvent le yiddish (voir la série consacrée à la chanson yiddish). Ils étaient souvent artisans ou ouvriers. Beaucoup étaient bundistes (militants du Bund, le parti socialiste juif polonais) ou communistes. Au moins deux chanteurs chanteurs français illustrent cette sensibilité juive militante de gauche : Francis Lemarque et Jean Ferrat.

D’autres chanteurs moins marqués politiquement sont issus de l’immigration juive d’Europe de l’est : Barbara, Serge Gainsbourg, Michel Jonasz, Catherine Ringer ou même le chanteur belge Arno pour ne citer que les plus célèbres. Tous ont en commun que leurs origines sont très discrètes dans leurs chansons. Dans ce billet, je vais m’attarder sur Jean-Jacques Goldman, homme de mystère et de contradictions : « Rencontre rarissime de la gloire et du dédain de la gloire » selon le Dictionnaire amoureux de la chanson française de Bertrand Dicale, homme normal au succès anormal, artiste engagé et lisse, chanteur commercial et auteur d’une œuvre personnelle. Et bien sûr, personnalité préférée des Français selon plusieurs sondages.

Il est issu d’une famille de juifs polonais et militants de gauche. Son père était résistant dans les mouvements communistes (la M.O.I. : main d’œuvre ouvrière immigrée), mais assez lucide sur le stalinisme. En août 1944, il a participé à l’insurrection de Villeurbanne (ville d’où sont écrits la plupart des billets de ce blog). Ce passé est rarement évoqué dans les chansons de Goldman, toujours avec pudeur, et presque toujours de manière un peu abstraite. On a déjà noté que lorsque Goldman parle du nazisme, il invoque une ville imaginaire, voir ici. La chanson Là-bas nous parle d’émigration sans citer une seule époque ni un seul pays. Avec Sirima.

L’histoire de Jean-Jacques Goldman et de sa famille est toutefois bien présente dans ses chansons. Il parle du peuple juif en ces termes dans Je te donne (chanson cent fois entendue, et je n’ai remarqué le passage qu’en novembre dernier, au karaoké, meilleur endroit pour bien comprendre les chansons) :

Je te donne nos doutes et notre indicible espoir
Les questions que les routes ont laissées dans l’histoire
Nos filles sont brunes et l’on parle un peu fort
Et l’humour et l’amour sont nos trésors

Je garde Comme toi pour une prochaine série. Et je vous propose aujourd’hui un détail, dans les paroles de Envole-moi, qui laisse souvent perplexes les auditeurs pour peu qu’ils y prennent garde. On écoute, faites bien attention.

Voilà le passage :
J’m’en sortirai
J’me le promets
Et s’il le faut, j’emploierai des moyens légaux

Pourquoi diable Goldman menace-t-il d’employer des « moyens légaux » ? Dans cette chanson révoltée évoquant la crise des banlieues ou quelque chose comme ça, « Et s’il le faut » nous prépare plutôt à quelqu’extrémité, et donc à l’emploi de moyens illégaux, non ? Goldman lui-même s’en explique :

L’idée, c’est de se dire qu’en fait la phrase clé de cette chanson c’est « et s’il le faut j’emploierai des moyens légaux ». C’est-à-dire qu’il n’y a pas de fatalité à l’inculture et à la misère des cités, et que finalement la façon de s’en sortir c’est l’école ! Donc c’est l’histoire d’un gamin qui demande un peu d’aide… Là, je ne sais pas à qui, peut-être à un prof, peut-être à un ami, peut-être à un livre, ou peut-être à quelqu’un qu’il ne connaît pas ! Mais il a envie de sortir de cette fatalité et il va s’en sortir de cette façon, « à coup de livres je franchirai tous ces murs ». Voilà c’est ce thème-là.

J’irais plus loin en me référant à l’histoire familiale de Goldman, à son père résistant et à son demi-frère, le militant d’extrême-gauche Pierre Goldman. Car les paroles de Goldman ont un positionnement politique clair et constant : républicain et au centre-gauche disons, avec la célébration d’institutions comme l’école (« c’était un professeur… », dans Il changeait la vie, chanson utilisée dans la campagne de Lionel Jospin en 2002), l’éloge de la culture (« à coup de livres je franchirai tous ces murs) ou de la différence (« je te donne toutes mes différences »), les exemples sont très nombreux dans ses paroles.

Goldman est donc un réformiste, qui en toute logique refuse explicitement la révolution (« On ne promet pas le grand soir » dans la Chanson des restos du cœur). Bertrand Dicale va même jusqu’à parler d’un « catéchisme citoyen, engagé, laïque, responsable, souvent libertaire, toujours moral ». Pour illustrer le Goldman réformiste, on écoute son bilan doux-amer du siècle des révolutions, enregistré en 1993 à Moscou, la chanson Rouge avec les Chœurs de l’armée de la même couleur. Par le trio Fredericks Goldman Jones.

Goldman réformiste donc. Le demi-frère de Jean-Jacques, Pierre Goldman, de sept ans son aîné, a fait des choix politiques opposés : militant très actif en 1968 (il dirige le service d’ordre de l’Union des étudiants communistes), il tente ensuite de rejoindre la guérilla en Amérique du sud, participe à divers braquages destinés à financer la révolution, là-bas puis en France. Il est finalement accusé du meurtre de deux pharmaciennes lors d’un hold-up qui tourne mal en 1969 à Paris, condamné en 1974, puis innocenté en 1976 suite à un procès très médiatisé et marqué par une mobilisation de nombreux intellectuels, artistes et militants. Il meurt assassiné en 1979. Le crime est revendiqué par une mystérieuse organisation d’extrême droite, « honneur de la police ». L’assassinat des pharmaciennes et celui de Pierre Goldman n’ont jamais été vraiment élucidés, bien que de nombreuses hypothèses plus ou moins bien étayées circulent, vous trouverez tout ça sur le web.

Même si j’en suis réduit aux conjectures, les « moyens légaux » de Envole-moi me semblent plutôt limpides. Je suppose que Jean-Jacques Goldman a le plus grand respect pour le passé de résistant de son père pendant la guerre, mais qu’il estimait la lutte armée anachronique dans les années 1970-80. Et qu’il a au moins un désaccord idéologique avec les « moyens illégaux » choisis par son demi-frère.

Le positionnement « lisse » de Goldman n’est donc évidemment pas un choix par défaut, à la manière du chanteur commercial moyen dont l’intérêt bien compris est de se fondre dans un consensus mou (ou d’occuper une « niche » contestataire).  Ce n’est pas non plus le centrisme du dandy-normal Alain Souchon, l’ami chocolat-basket dont la douce séduction suit en tout domaine (y compris mélodique) les lignes de moindre pente. Goldman aurait pu emprunter un « autre chemin », des déterminismes sociaux l’y invitaient : la présence de nombreux  baby-boomer juifs ashkénazes dans les mouvements d’extrême gauche des années 1960 est un phénomène bien compris et documenté. Souvent auto-documenté d’ailleurs : le meilleur document à ce sujet, le premier peut-être, est le livre écrit par Pierre Goldman en prison, Souvenirs obscurs d’un juif polonais né en France, allez-y voir. Ou écoutez cet épisode du Journal de l’histoire d’Anaïs Kien, ça ne dure que quatre minutes, ici. Je pense que le public a ressenti d’instinct la réalité, l’originalité et la profondeur de l’engagement de Jean-Jacques Goldman, ce qui a permis ce paradoxe apparent du lisse-engagé et la construction de la star intègre et modeste Jean-Jacques Goldman, sorte de saint laïc de la chanson. Dans ce registre iconique, il n’a d’équivalent que Brassens, n’en déplaise aux classificateurs adeptes des taxons « commercial » et « de qualité ».

Je vous propose la vidéo d’un débat entre Jean-Jacques Goldman et Romain Goupil. Ce dernier a réalisé un film intéressant : Mourir à trente ans. Il raconte la vie tragique de Michel Recanati, qui était une sorte de collègue de Pierre Goldman puisqu’il dirigeait le service d’ordre de la Ligue Communiste. À ne pas manquer, à partir de 4:53 : Jean-Jacques Goldman n’arrive pas à réprimer un fou rire devant Goupil, qui devait se trouver à l’époque à mi-chemin de sa trajectoire allant du trotskisme au néo-conservatisme. C’est au début de la Chanson des restos du cœur : « sans idéologie, discours et baratin, … », œillade appuyée à monsieur Goupil, c’est vrai qu’il nous fait bien rigoler.

Pour conclure, je me permets une dernière hypothèse sur le succès de Jean-Jacques Goldman (et qui explique aussi pourquoi il ne rencontre ce succès qu’à l’âge de 30 ans ce qui est tard pour une pop-star à la musique immédiatement consommable). Il est dans une sorte de décalage générationnel : né en 1951, il a tout juste l’âge d’être soixante-huitard (Renaud, né en 1952, écrit ses premières chansons dans la Sorbonne occupée). Mais par rapport à son frère, il est déjà dans l’après 68, dont il vit la désillusion tragiquement et comme dans un saut de génération accéléré. En gros, Renaud serait le plus jeune des soixante-huitards, et Goldman le plus vieux des post-soixante-huitard. Goldman est donc en phase avec la génération du militantisme humanitaire ou de SOS racisme, etc. Génération qui s’identifie à ses chansons, et auprès de laquelle il rencontre le succès. Dernier détail : avec de très bonnes chansons.

Vous trouverez de très nombreux documents sur Jean-Jacques et Pierre Goldman sur le site de son fan Jean-Michel Fontaine, ici.  Notamment des citations qu’il m’a communiquées (merci) et qui m’ont amenées à réviser mon opinion sur Ton autre chemin, une chanson que je pensais écrite par Jean-Jacques en hommage à Pierre. Extrait :

Et puis, tu as commencé à être absent
Souvent, puis plus longtemps
Ta mère nous disait que tu partais en vacances
Elle ne mentait pas quand j’y repense
En vacance de vie, en vacance d’envie
Et puis la vérité, celle qu’on suppose
Celle qu’on cache, celle qu’on chuchote
Celle qui dérange, celle qu’on élude
Ton autre chemin
Ton autre chemin

En fait, la chanson est inspiré par ami comme il s’en explique :

Chacun peut la prendre à sa façon. Il y en a certains qui ont pensé que c’était pour des toxicomanes, des choses comme ça. Là, en ce qui me concerne, c’était vraiment une rencontre avec un ami d’enfance qui, visiblement, était sur une autre planète sur le plan psychiatrique et, donc, c’était ça qui m’avait inspiré cette chanson. (Radio Maguelonne, 26 avril 1998, Géraldine Gauthier)

1 – Gypsies rock’n roll band
2 – Isaac Gorni, le troubadour juif
3 – Jacques Offenbach
4 – Norbert Glanzberg
5 – Mireille
6 – La complainte des nazis
7 – Le neveu du capitaine Dreyfus
8 – Chanson d’Exil
9 – Des moyens légaux
9bis – Serre les poings
10 – Yellow star
11 – Juif espagnol
12 – Juif errant et pâtre grec
13 – Les juifs de Stéphane Golmann
14 – Les comedian harmonists

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Chanson d’Exil

Les Juifs et la chanson II – La chanson et le problème de l’éléphant 8/14

Au XXe siècle s’ajoutent au vieux judaïsme français évoqué dans le dernier billet les juifs ashkénazes immigrés d’Europe de l’est, surtout de Pologne. Assez peu de chansons françaises relatent leur histoire, mais j’en oublie peut-être… Je vous propose Chanson d’Exil, extrait de la bande originale du film La passante du Sans-Souci, par Talila.

1 – Gypsies rock’n roll band
2 – Isaac Gorni, le troubadour juif
3 – Jacques Offenbach
4 – Norbert Glanzberg
5 – Mireille
6 – La complainte des nazis
7 – Le neveu du capitaine Dreyfus
8 – Chanson d’Exil
9 – Des moyens légaux
9bis – Serre les poings
10 – Yellow star
11 – Juif espagnol
12 – Juif errant et pâtre grec
13 – Les juifs de Stéphane Golmann
14 – Les comedian harmonists

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Le neveu du capitaine Dreyfus

Les Juifs et la chanson II – La chanson et le problème de l’éléphant 7/14

On a vu jusqu’ici quelques figures juives de la chanson, surtout d’avant guerre, sans chercher à définir, ou même à simplement décrire le judaïsme français. Sa complexité est peut-être l’une des raisons de sa discrétion dans les chansons, parce que les sujets trop compliqués, c’est mauvais pour le hit parade. Il y a très peu de chansons sur la trigonométrie ou la physique des particules par exemple. Dans les billets qui viennent, on va explorer les trois strates principales du judaïsme français, en chanson bien sûr.

La présence de juifs sur le territoire de la France remonte à l’empire romain, il y a environ 2000 ans, soit avant même que la France n’existe en tant que telle. Il y a eu plusieurs vagues d’expulsion des juifs au moyen-âge puis pendant les guerres de religion, à la suite desquelles il n’aurait pas dû rester de juifs en France. Au moment de la révolution française, il y avait toutefois quelques communautés :

– Les juifs de Bordeaux, parfois appelés Portugais car récemment immigrés du Portugal, ou encore « nouveaux chrétiens », car prétendument convertis. Pierre Mendès France était par exemple issu de cette communauté.

– Les juifs comtadins, ou juifs du pape, qui vivaient en Provence dans le comtat vénaissin, autour de Carpentras. Ce territoire faisait partie des États pontificaux, et n’a pas été concerné par certaines expulsions ordonnées par les rois de France. Ce sont les ancêtres d’Adolphe Crémieux ou de Bernard Lazare.

– Les plus nombreux, les juifs d’Alsace, dont la présence s’explique par un rattachement tardif à la France. Ce sont les ancêtres de Léon Blum ou du capitaine Dreyfus.

Ces communautés implantées depuis plusieurs siècles, ce sont les juifs français « de souche », ceux qui aujourd’hui n’ont pas d’immigrés parmi leurs proches ancêtres. Des juifs français dont les ancêtres sont des juifs gaulois en quelque sorte, qu’on appelait autrefois israélites. On a déjà rencontré Pierre Dac et Emmanuel Berl dans les billets précédents. Comme chanteur, je vous propose aujourd’hui Yves Duteil. Il est le petit neveu du capitaine Alfred Dreyfus. Il en parle au micro de Sylvie Nicolet sur Radio Bleue, dans l’émission À mots découverts en octobre 1997.

SN : On vous a entendu vous exprimer dans diverses interviews. Parfois pour râler, pour dire je ne suis pas celui que vous croyez. Mais ça, jamais vous ne l’aviez dit.

YD : Non. C’est vrai. Parce que c’était un réflexe chez moi. Un réflexe de rétention. Y avait un grand signe « attention danger », ne pas dire. Et c’était devenu une seconde nature.

SN : Mais ne pas dire pourquoi ?

YD : Justement, sans très bien savoir pourquoi. Parce que je crois que dans les familles où des choses comme celles-là sont pas trop révélées, vous êtes élevés dans une sorte de culture de discrétion. Et moi, mes parents m’ont toujours élevé dans ce silence-là. Et je ne peux pas dire que c’était un secret, tout le monde le savait dans la famille, on en parlait beaucoup. Mais jamais longtemps.

SN : Mais on en avait honte ?

YD : Oh, non, au contraire. Moi je me suis rendu compte que j’en étais très fier. Mais c’était une sorte d’absence. C’était un sujet qu’on n’évoquait pas, je me suis souvent demandé pourquoi. Et je crois avoir compris que c’était parce qu’il était douloureux, simplement. Et de la même manière que les gens qui ont traversé la guerre se réveillent la nuit en hurlant, mais n’en parlent jamais, il y a quelque chose au fond de leurs yeux qui est cassé, mais ils n’en parlent pas. Et bien chez nous, c’était ça. C’était une affaire tellement douloureuse, mes parents évitaient d’en parler.

Yves Duteil, Dreyfus.

1 – Gypsies rock’n roll band
2 – Isaac Gorni, le troubadour juif
3 – Jacques Offenbach
4 – Norbert Glanzberg
5 – Mireille
6 – La complainte des nazis
7 – Le neveu du capitaine Dreyfus
8 – Chanson d’Exil
9 – Des moyens légaux
9bis – Serre les poings
10 – Yellow star
11 – Juif espagnol
12 – Juif errant et pâtre grec
13 – Les juifs de Stéphane Golmann
14 – Les comedian harmonists

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La complainte des nazis

Les Juifs et la chanson II – La chanson et le problème de l’éléphant 6/14

Pierre Dac était déjà un comique très connu au début de la seconde guerre mondiale. Ses origines juives l’ont obligé à fuir la France occupée. Il a pu rejoindre Londres, où il a travaillé pour les émissions de radio de la France Libre. Il a alors écrit quelques chansons parodiques sur les nazis ou les collaborateurs.

Les fils de Pétain.

La complainte des nazis.

Tant qu’on y est, je vous passe La romance de Paris de Charles Trenet, à laquelle Pierre Dac a emprunté la musique de sa Complainte des nazis.

Extrait très connu d’une joute entre Pierre Dac et un propagandiste antisémite.

1 – Gypsies rock’n roll band
2 – Isaac Gorni, le troubadour juif
3 – Jacques Offenbach
4 – Norbert Glanzberg
5 – Mireille
6 – La complainte des nazis
7 – Le neveu du capitaine Dreyfus
8 – Chanson d’Exil
9 – Des moyens légaux
9bis – Serre les poings
10 – Yellow star
11 – Juif espagnol
12 – Juif errant et pâtre grec
13 – Les juifs de Stéphane Golmann
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Mireille

Les Juifs et la chanson II – La chanson et le problème de l’éléphant 5/14

En écoutant l’émission Tour de chant de Martin Pénet et ses épisodes consacrés à la compositrice et chanteuse Mireille (en réécoute ici), j’ai découvert qu’elle était la fille d’un immigré juif polonais. Elle a dû se cacher pendant la guerre. Voilà ce qu’elle racontait sur sa vie clandestine.

Quand il a fallu se cacher, se sauver, un ami de Théodore, Emmanuel Arago, avait une maison en Corrèze, tout à fait perdue, perdue, perdue, dans un endroit qui s’appelait Argentat. Et il nous avait demandé de venir nous réfugier là, de nous sauver à ce moment-là. Et ils nous ont envoyés chez le facteur d’Argentat. Monsieur et madame Bouilloux, Je dois ma vie et longtemps celle de Théodore à monsieur et madame Bouilloux. Et je suis resté cinq ans. Il y a eu mille, mille, mille et mille aventures à Argentat.

Et j’ai eu cette chose extraordinaire que le facteur m’achète le piano droit qu’il y avait à l’hôtel de ville d’Argentat, à la salle des fêtes. J’ai ri énormément en Corrèze avec madame Bouilloux. Et le facteur, c’était formidable parce que il me disait : « n’allez pas là », « n’achetez pas là », « ne vous promenez pas là ». Il savait avec ses rondes naturellement tout ce qui se passait. La gestapo était dans les parages. C’est comme ça que j’ai pu faire venir André Malraux et Josette. Je pensais pouvoir les cacher là, et c’est là qu’il a commencé le maquis de Corrèze. On pouvait se servir de moi parce que je jouais les artistes folles, qui cherchais des sous pour la Croix rouge, les blessés. Ça me permettait de bouger, j’étais la seule à pouvoir voyager, bouger en tout cas avec une bicyclette.

À l’instar de nombreux chanteurs juifs, il n’y a aucune allusion au judaïsme dans les chansons de Mireille. Tout au plus Martin Penet note-t-il quelques accents klezmer dans les arrangements Dine et Din (due au violoniste Michel Warlop).

Je vous propose aussi La complainte des caleçons, paroles de Robert Desnos. Par l’orchestre de Ray Ventura, autre grande figure juive de la musique populaire d’avant-guerre.

« Théodore », auquel Mireille fait allusion plus haut, est le surnom affectueux qu’elle donnait à son mari, Emmanuel Berl. Ce dernier était issu d’une famille bourgeoise de juifs alsaciens. Journaliste, historien et écrivain, il était aussi conseiller auprès d’hommes politiques. Étrangement, il a travaillé quelques semaines pour le maréchal Pétain en juin et juillet 1940. Il parait qu’il a écrit certains de ses discours et qu’on lui doit la célèbre formule qui résume la « révolution nationale » promue par Vichy : « La terre, elle, ne ment pas ». Extrait de Mélancolie d’Emmanuel Berl, essai d’Henri Raczymow. À propos de la judéité de Berl :

Une judéité dépourvue de tout « judaïsme ». Et même une judéité athée. « La plupart des Juifs de ma connaissance, et moi tout le premier, ne voyaient pas plus de difficulté à professer l’athéisme en restant juifs qu’à être libre penseur et dauphinois. » Nous ne sommes pas loin de ce qu’Alain Finkielkraut, en 1980, définissait comme « le Juif imaginaire » : un Juif vidé de toute substance, ou quasi. Comment dès lors, pour Berl, une judéité aussi dépourvue de contenu peut-elle constituer l’armature d’une réflexion critique indéfinie ? Justement, Berl cite son ami Drieu : « Avant de céder lui-même à l’antisémitisme, Drieu écrivait dans La comédie de Charleroi : ‘’Jacob était juif. Qu’est-ce qu’un Juif ? Personne n’en sait rien. Enfin, on en parle.’’

Puisqu’on parle de « la terre », qui ment ou pas, je vous passe Terre, chanson sortie par Charles Trenet en 1941. Prenez garde au deuxième couplet, assez complaisant avec l’idéologie de la France de Vichy.

1 – Gypsies rock’n roll band
2 – Isaac Gorni, le troubadour juif
3 – Jacques Offenbach
4 – Norbert Glanzberg
5 – Mireille
6 – La complainte des nazis
7 – Le neveu du capitaine Dreyfus
8 – Chanson d’Exil
9 – Des moyens légaux
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Norbert Glanzberg

Les Juifs et la chanson II – La chanson et le problème de l’éléphant 4/14

Je vous présente aujourd’hui Padam Padam, spectacle d’Isabelle Georges consacré à l’œuvre de Norbert Glanzberg, compositeur juif polonais immigré en France. L’une des chansons du spectacle, Sophie.

Les paroles de Sophie ont été écrites par une certaine Édith Piaf, qui l’a aussi chantée.

La chanson la plus célèbre de Glanzberg est bien sûr Padam padam.

Norbert Glanzberg a aussi écrit une Suite yiddish.

J’en profite pour mentionner un autre compositeur juif immigré en France : Joseph Kosma (à ne pas confondre avec Vladimir Cosma !). Excellente série d’émissions Tour de chant sur lui, en réécoute ici.

1 – Gypsies rock’n roll band
2 – Isaac Gorni, le troubadour juif
3 – Jacques Offenbach
4 – Norbert Glanzberg
5 – Mireille
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7 – Le neveu du capitaine Dreyfus
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9 – Des moyens légaux
9bis – Serre les poings
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11 – Juif espagnol
12 – Juif errant et pâtre grec
13 – Les juifs de Stéphane Golmann
14 – Les comedian harmonists

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Jacques Offenbach

Les Juifs et la chanson II – La chanson et le problème de l’éléphant 3/14

Jacques Offenbach est probablement le musicien du XIXe siècle dont l’influence sur la musique populaire se fait le plus sentir jusqu’aujourd’hui. C’était un juif allemand, envoyé par sa famille étudier la musique en France. Pour ce que j’en sais, le judaïsme n’a pas spécialement influencé son œuvre. Il a certes joué dans des synagogues au début de sa carrière, mais c’était semble-t-il plus pour des raisons alimentaire que pour louer le Très-haut. Il ne devait pas être spécialement attaché au judaïsme puisqu’il s’est converti au catholicisme pour se marier. Suite à la guerre de 1870, il a eu des ennuis sérieux, mais plus en tant qu’Allemand qu’en tant que juif. Il faut dire qu’il est mort une quinzaine d’années avant la grande vague antisémite de l’affaire Dreyfus.

Il est donc représentatif du siècle courant de l’émancipation des juifs français en 1791 à l’affaire Dreyfus en 1894, période où l’on a pu croire que le vieil antisémitisme médiéval ne survivrait pas longtemps aux Lumières.

Je me demande si dans son film La vie est belle, qui raconte l’histoire d’un juif italien qui finira par être déporté, Roberto Benigni avait bien conscience de la portée de la scène de La barcarolle. Au moment où l’Italie fasciste bascule dans l’antisémitisme, pouvait-on voir une représentation des Contes d’Hoffmann, composition d’un juif ? La barcarolle, dans La vie est belle.

En fait, je ne permettrais pas d’être trop affirmatif sur la possibilité d’une représentation d’Offenbach dans l’Italie fasciste. Si ce régime a bien promulgué et appliqué des lois antisémites, ça n’a pas été avec la même sauvagerie qu’en Allemagne ou même qu’en France. Le Trio Lescano, constitué de trois femmes d’origine juive hongroise, a pu par exemple continuer à chanter jusqu’en 1943. Tulipan.

1 – Gypsies rock’n roll band
2 – Isaac Gorni, le troubadour juif
3 – Jacques Offenbach
4 – Norbert Glanzberg
5 – Mireille
6 – La complainte des nazis
7 – Le neveu du capitaine Dreyfus
8 – Chanson d’Exil
9 – Des moyens légaux
9bis – Serre les poings
10 – Yellow star
11 – Juif espagnol
12 – Juif errant et pâtre grec
13 – Les juifs de Stéphane Golmann
14 – Les comedian harmonists

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Isaac Gorni, le troubadour juif

Les Juifs et la chanson II – La chanson et le problème de l’éléphant 2/14

On plonge aujourd’hui dans le très lointain passé de la présence juive en France, avec Isaac Gorni, troubadour juif du XIIIe siècle, né à Aire-sur-l’Adour (aujourd’hui dans le département des Landes). Il nous est connu est grâce à Jefim Schirmann, historien et auteur d’une monumentale Histoire de la poésie hébraïque. Le tout premier article publié par Schirmann à l’âge de 20 ans était consacré à Isaac Gorni : Isaac Gorni, poète hébreux de Provence. Il débute ainsi :

Dans un manuscrit hébreux de la bibliothèque de Munich, on peut lire, entre deux traités d’astronomie du XIVe siècle, un petit recueil de poésies hébraïques, sans aucun rapport avec les autres textes. Le copiste, saisi sans doute de l’horreur du vide, s’est plu à couvrir de vers six feuillets resté vierges : c’est ainsi qu’il nous a conservé une partie de l’œuvre de Gorni, poète hébreux de la fin du XIIIe siècle.

Je me permets une hypothèse légèrement plus anachronique : le copiste anonyme est le premier « fan » répertorié de l’histoire de la chanson ! Gorni gagnait sa vie en chantant ses poésies, accompagné par lui-même au kinnor (le luth en hébreux). Dans plusieurs textes, il raconte l’accueil que lui réservaient les communautés juives des villes qu’il visitait lors de ses « tournées » dans toute la « Provence » (qui désignait alors pour les juifs tout le sud de la France jusqu’à la côté atlantique). Les juifs étaient nombreux à cette époque, juste avant la grande expulsion ordonnée par Philippe le Bel en 1306. Gorni fut bien accueilli à Arles ou Apt, mais très mal à Aix :

Mon esprit ne trouva point de paix à Aix,
Mon peuple ne voulut point entendre ma voix,
Et ils m’offensèrent par leurs paroles : « voyez
Gorni le poète qui a tant péché ! »

À Perpignan, il rencontre le célèbre savant et poète Jedaiah ben Abraham Bedersi, avec qui il ne se montre pas assez condescendant. Il s’ensuit une violente controverse sur leurs mérites comparés. Bedersi, qui à la différence de Gorni est un notable respecté, écrit à propos des poètes itinérants :

Je maudis les poètes de ce temps qui vont par monts et par vaux,
Afin d’abaisser la splendeur de la poésie […]

On croirait les débuts de la controverse sur la chanson art mineur ! Dans ses textes, Gorni se montre tour à tour provocateur ou mégalomane :

Si les idolâtres (= les chrétiens) viennent à entendre mon chant
[…]
Alors ils cesseront de préparer l’encens pour leurs idoles,
Et c’est pour moi qu’ils le feront brûler.

D’autres fois, il se lamente sur sa condition de poète maudit. Se comparant aux notables des villes qu’il traverse :

Je suis affligé — eux sont comme un jardin irrigué

Il recourt parfois à des images curieuses, très originales pour son époque selon Schirmann :

Si ma pensée pouvait se muer en couleurs,
Je peindrais ce qu’aucun peintre n’a représenté en couleurs.

Pour conclure, un extrait d’un texte de Gorni trouvé dans l’article de Schirmann.

Mon luth joyeux est maintenant en deuil,
Et ma flûte pleure de longs sanglots ;
Et nul vent ne souffle dans les jardins.
L’angoisse de la mort habite mon cœur.
[…]
Alors de loin on apportera à tous les marchands
La poussière de mon tombeau en guise d’onguent pour les jolies filles.
Et des planches de mon cercueil pour les stériles,
Afin qu’elles mettent au monde des fils et des filles ;
Et les cendres de mon corps seront distribuées comme remède aux bègues
Et aux muets afin qu’ils parlent en soixante-dix langues ;
Mes cheveux deviendront des cordes d’instruments,
Qui feront retentir de belles mélodies sans qu’on en joue.

Pas de chanson de Gorni aujourd’hui. Comme expliqué dans la vidéo à suivre (trouvée sur une excellente chaine youtube consacrée à la poésie (ici)), on n’a le plus souvent pas trace des musiques utilisées à l’époque. Trouvères juifs au XIIIème siècle.

Un petit extrait de musique juive médiévale pour finir, Moniot de Paris, Shalfu tzarim, poème liturgique du XIIIe siècle, par l’ensemble Alla Francesca

Pour en savoir plus sur le judaïsme médiéval en Europe, excellente émission de La fabrique de l’histoire : Comment faire l’archéologie du judaïsme ? En réécoute ici.

1 – Gypsies rock’n roll band
2 – Isaac Gorni, le troubadour juif
3 – Jacques Offenbach
4 – Norbert Glanzberg
5 – Mireille
6 – La complainte des nazis
7 – Le neveu du capitaine Dreyfus
8 – Chanson d’Exil
9 – Des moyens légaux
9bis – Serre les poings
10 – Yellow star
11 – Juif espagnol
12 – Juif errant et pâtre grec
13 – Les juifs de Stéphane Golmann
14 – Les comedian harmonists

Tous les thèmes

Gypsies rock’n roll band

Les Juifs et la chanson II – La chanson et le problème de l’éléphant 1/14

Voici notre deuxième série consacrée au thème de l’année : les Juifs et la chanson. Son point de départ est une célèbre blague juive, popularisée par le livre de Hugh Nissenson, L’éléphant et le problème juif, dont voici un extrait :

C’est une classe de zoologie qui doit faire un devoir sur l’éléphant. L’Anglais écrit :« La Chasse à l’Eléphant », le Français : « La Vie amoureuse de l’Eléphant », et le juif : « l’Eléphant et le problème juif ».

Cette blague moque donc gentiment un problème identitaire (réel ou supposé) se traduisant par une obsession (encore une fois réelle ou supposée) des juifs pour les questions juives. Mais, en ce qui concerne les chanteurs juifs français, cette réputation est simplement l’exact opposé de la réalité. On va le voir dans cette série : si de nombreux romanciers, philosophes, historiens juifs se revendiquent comme tels, ils n’en est rien de la plupart des chanteurs français juifs, qui abordent très peu le judaïsme dans leurs chansons.

La chanson n’est pourtant par un art rétif à toute affirmation identitaire. Tout le jazz est parfois revendiqué comme musique noire par les noirs américains. La chanson francophone québécoise est en partie identitaire. Certaines communautés immigrées en France ont leur chanteur. Je pense surtout aux Italiens, de la variétoche de Claude Barzotti (« je suis rital et je le reste ») à la chanson « de qualité » de Serge Reggiani (« C’est moi, c’est l’Italien / Je reviens de si loin »). Il y a aussi Linda de Suza qui a chanté et représenté la grande vague d’immigration portugaise des années 1970-80. Ou Rachid Taha dont toute l’œuvre est traversée par l’histoire compliquée de la France et de l’Algérie, et qui chante Je suis Africain. Et bien sûr, l’arménien Charles Aznavour qui parvient à réunir quasiment toutes les vedettes du Top 50 dans Pour toi Arménie.

Mais à part peut-être Enrico Macias (qui sera bien sûr évoqué bientôt), je ne vois pas de chanteur français qui ait vraiment représenté une figure juive auprès du grand public, pas explicitement au moins. Il y a pourtant plusieurs chanteurs juifs très connus. Je me propose d’appeler « problème de l’éléphant » ce paradoxe, qu’on va explorer en chanson dans cette série. Lors de cette déambulation dans l’œuvre ou la vie de quelques chanteurs et musiciens juifs, il y aura plus de questions que de réponses…

Pour commencer, Jean-Pierre Kalfon. Jusqu’à récemment, je ne savais même pas qu’il était chanteur, alors qu’il a chanté toute sa vie dans un groupe de rock, le Kalfon rock chaud. Un de ses disques, passé inaperçu à sa sortie dans les années 1960, est même considéré aujourd’hui comme précurseur du punk (on en reparle un jour où c’est le sujet). Dans l’une de ses chansons, qu’il chante en début de concert pour se présenter, ses origines juives séfarades du côté de son père sont très discrètement évoquées. Extrait des paroles de Gypsies rock’n roll band, qui en quelques mots évoque l’arrière plan familial : l’Algérie française, les persécutions antisémites…

Père importé et mère papiste,
Planqué côté colonialiste […]
Avant ma naissance, une guerre braquait la race de mon père,
Ma mère gauloise se planquait, comme mon père

 

1 – Gypsies rock’n roll band
2 – Isaac Gorni, le troubadour juif
3 – Jacques Offenbach
4 – Norbert Glanzberg
5 – Mireille
6 – La complainte des nazis
7 – Le neveu du capitaine Dreyfus
8 – Chanson d’Exil
9 – Des moyens légaux
9bis – Serre les poings
10 – Yellow star
11 – Juif espagnol
12 – Juif errant et pâtre grec
13 – Les juifs de Stéphane Golmann
14 – Les comedian harmonists

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