Les chansons de Mai 8/9 1 – 2 – 3 – 4 – 5 – 6 – 6bis – 7 – 8 – 9 – 9bis
Dans ce deuxième billet sur le renouveau de la chanson engagée issue de Mai 68, hommage à François Béranger qui l’a le mieux incarné sans doute. J’avais trouvé un beau reportage de la RTBF sur lui, et il a été supprimé de youtube… Je vous propose à la place sa chanson Tranche de vie.
Les chansons de Mai 7/9 1 – 2 – 3 – 4 – 5 – 6 – 6bis – 7 – 8 – 9 – 9bis
Je profite de ce billet pour évoquer une autre révolution dont on fête l’année prochaine le 170è anniversaire. À vos calculatrices : il s’agit de 1848, qui partage quelques points communs avec 1968, notamment le mélange d’intellectualisme et d’ouvriérisme, ou cette fin décevante pour les révolutionnaires : des électeurs s’en allant « voter par million pour l’ordre et la sécurité » comme disait Renaud dans Hexagone. Elle avait son chanteur engagé, Pierre-Jean de Béranger, déjà assez âgé, et objet d’un véritable culte à l’époque.
Je vous présente un extrait de L’éducation sentimentale de Gustave Flaubert (qui haïssait tout ensemble Béranger et les révolutions, on en reparlera dans de prochaines séries). Le héros du livre, le très médiocre et bourgeois Frédéric Moreau, tente en pleine révolution d’intervenir au Club de l’Intelligence afin de « se lancer ». Il y est introduit par son ami Dussardier, « le bon commis », un ouvrier révolutionnaire. Il découvre alors que le Club est dirigé par un autre de ses amis, Sénécal, un idéologue socialiste à l’esprit étroit (il n’y a qu’à voir sa profession : répétiteur de mathématiques).
___________ Au bureau du président, Sénécal parut.
Cette surprise, avait pensé le bon commis, plairait à Frédéric. Elle le contraria.
La foule témoignait à son président une grande déférence. Il était de ceux qui, le 25 février, avaient voulu l’organisation immédiate du travail ; le lendemain, au Prado, il s’était prononcé pour qu’on attaquât l’Hôtel de Ville ; et, comme chaque personnage se réglait alors sur un modèle, l’un copiant Saint-Just, l’autre Danton, l’autre Marat, lui, il tâchait de ressembler à Blanqui, lequel imitait Robespierre. Ses gants noirs et ses cheveux en brosse lui donnaient un aspect rigide, extrêmement convenable.
Il ouvrit la séance par la déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, acte de foi habituel. Puis une voix vigoureuse entonna les Souvenirs du Peuple de Béranger.
D’autres voix s’élevèrent. : – Non ! non ! pas ça ! – La Casquette ! se mirent à hurler, au fond, les patriotes.
Et ils chantèrent en chœur la poésie du jour : Chapeau bas devant ma casquette, À genoux devant l’ouvrier !
Sur un mot du président, l’auditoire se tut. Un des secrétaires procéda au dépouillement des lettres.
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Ce n’est pas une grande surprise : en 1848, on faisait déjà la révolution en chanson !
Revenons à Mai 68, qui a entraîné un certain renouveau de la chanson engagée auquel on consacre deux billets. Écoutons d’abord, Les Barricadiers, un groupe typique de Mai 68 avec la Chanson du C.M.D.O. (Conseil pour le Maintien Des Occupations).
On notera le décalage troublant entre les paroles et la réalité de Mai 68 : « des canons par centaines, des fusils par milliers » chantent les Barricadiers, alors qu’aucun coup de feu n’a été tiré en Mai 68, me semble-t-il. C’est le versant délirant de Mai 68, révolution fantasmée par ses propres protagonistes, ou « spectacle » de révolution si on veut rester dans la logorrhée de l’époque. Cet usage du mot « spectacle » est dû au philosophe Guy Debord, qui a aussi commis quelques paroles de chansons, un bien étrange fatras. Ici, Les journées de mai, sur la musique de El paso del Ebro (ou ¡Ay, Carmela!), un chant très connu des républicains espagnols, et qui remonte en fait aux guerres napoléoniennes, parcours étonnant d’une chanson de révolutions en révolutions… Par Vanessa Hachlmoum (pseudonyme de Jacqueline Danno, déjà entendue dans la série).
La chanson engagée issue de Mai 68 comporte aussi des tentatives originales, en prise directe avec les usines, les ouvriers, les luttes syndicales, les immigrés, etc. Par exemple, Nous sommes le pouvoir ensemble, de Colette Magny dans un style aujourd’hui un peu daté. La chanson proprement dite commence vers 3:20.
Ou Répression, avec une interview intéressante de Colette Magny à partir de 5:00 environ, puis de nouveau une chanson à la fin.
Les chansons de Mai 6bis/9 1 – 2 – 3 – 4 – 5 – 6 – 6bis – 7 – 8 – 9 – 9bis
Vous avez peut-être remarqué une accélération de la parution des billets ces derniers jours ? C’est dû à une erreur, j’en avais casé deux le même jour, en conséquence de quoi j’ai dû un peu décaler et tasser tout ça.
En ce dimanche, un petit billet pour faire le point sur différentes choses. Tout d’abord, le sondage « quel est le chanteur le plus soixante-huitard ». Je n’ai eu que deux réponses : NP, internaute de Lyon 6è me dit Antoine, et Karim, internaute de Genève me dit Graeme Allwright. Et moi je dis Jacques Dutronc, cf le billet d’avant-hier. L’échantillon n’est pas statistiquement représentatif ! En fait, je me demandais si quelqu’un penserait à Dutronc… Mais tout ça n’a pas grand sens évidemment.
Karim de Genève (déjà cité) me signale une erreur dans le billet consacré à Aguigui Mouna. Gogol Premier n’est pas un groupe de rock, mais un chanteur. C’est corrigé. Dans le billet, je parlais du discours de Théodore Monod à l’enterrement de Mouna. Si vous ne savez pas quoi faire ce dimanche, je vous recommande l’émission de Benoît Duteurtre (en réécoute ici) consacrée à Alain Souchon. Il parle de sa chanson La vie Théodore, sur Théodore Monod justement.
Les chansons de Mai 6/9 1 – 2 – 3 – 4 – 5 – 6 – 6bis – 7 – 8 – 9 – 9bis
Encore une chanson de mai, Chacun de vous est concerné de Dominique Grange. Cette chanteuse s’est véritablement convertie au militantisme à la faveur des événements de mai, voir sa biographie sur Wikipedia. La chanson a probablement été écrite et chantée pendant les événements, puis enregistrée après. La vidéo est un montage de dessins de Jacques Tardi, époux de Dominique Grange (c’était la minute people).
Une autre chanson de Dominique Grange, La pègre (merci à Mathilde, internaute de Paris 10è pour la proposition).
Paroles très intéressantes, on retrouve la « chienlit », expression de De Gaulle pour qualifier les événements de 68. Dominique Grange chante « Nous sommes des gauchistes, des aventuristes, marxistes léninistes guévaristes ou trotskystes ». Elle oublie les maoïstes, je ne sais pas s’il faut y voir un message politique ou une sombre histoire de hiatus… On retrouve aussi dans la chanson le slogan « nous sommes tous des juifs allemands », qui fait référence à l’éditorial de l’Humanité du 3 mai 1968, écrit par Georges Marchais. Extrait.
Comme toujours lorsque progresse l’union des forces ouvrières et démocratiques, les groupuscules gauchistes s’agitent dans tous les milieux. Ils sont particulièrement actifs parmi les étudiants. À l’université de Nanterre, par exemple, on trouve : les « maoïstes » ; les « Jeunesses communistes révolutionnaires » qui groupent une partie des trotskystes ; le « Comité de liaison des étudiants révolutionnaires », lui aussi à majorité trotskyste ; les anarchistes ; divers autres groupes plus ou moins folkloriques.
Malgré leurs contradictions, ces groupuscules – quelques centaines d’étudiants – se sont unifiés dans ce qu’ils appellent « Le Mouvement du 22 mars Nanterre » dirigé par l’anarchiste allemand Cohn-Bendit.
Brrrr, « l’anarchiste allemand Cohn-Bendit ». La seconde guerre mondiale n’est pas si loin, un peu d’anti-germanisme primaire peut toujours aider à s’adresser aux masses. Surtout lorsqu’il s’applique à un nom juif, ça permet de flatter l’antisémitisme qui traine ici ou là sans avoir l’air d’y toucher… D’où la réplique des soixante-huitards : le slogan « nous sommes tous des juifs allemands ».
Les chansons de Mai 5/9 1 – 2 – 3 – 4 – 5 – 6 – 6bis – 7 – 8 – 9 – 9bis
On continue avec Jacques Dutronc et une chanson de Mai 68 assez surprenante, car plutôt classée de nos jours dans l’immense et vague répertoire des chansons de « variétés » : Il est cinq heures, Paris s’éveille. La chanson est sortie en mars 1968, sur le même disque que L’augmentation et Fais pas ci, fais pas ça vues dans le dernier billet. On est bien dans l’esprit de mai, combinaison paradoxale d’individualisme, d’hédonisme et de conscience sociale : un fêtard rentrant se coucher au petit matin croise des « ouvriers déprimés » qui partent trimer. On retrouve ce mélange dans Et moi et moi par exemple (déjà vue ici), du même parolier, Jacques Lanzmann qui a parfaitement capté l’air du temps.
Mais ce qui a dû parler au cœur du manifestant soixante-huitard, c’est cette vision de Paris, si belle dans le petit matin… Avec quelques barricades, ça devait être encore mieux. Et bien sûr, l’expression « Paris s’éveille » prend un sens tout à fait différent en pleine « révolution »… Il est cinq heures, Paris s’éveille, vidéo du 18 avril 1968.
Notez que ce n’est pas la première fois qu’une chanson au premier abord légère se trouve propulsée au rang de chanson révolutionnaire : il y a eu Le temps des cerises, avec la Commune de Paris, mais c’est une autre histoire. Il paraît que dès Mai 68, les paroles un peu trop petites bourgeoises de Il est 5 heures ont été adaptées aux événements par Jacques Le Glou :
Les 403 sont renversées La grève sauvage est générale. Les Ford finissent de brûler Les enragés ouvrent le bal. Il est cinq heures… Paris s’éveille, Paris s’éveille
Cette version révolutionnaire a été enregistrée plus tard. Il est cinq heures, Paris s’éveille par Jacqueline Danno.
Cette chanson est parue sur le disque Pour en finir avec le travail dont on va voir plusieurs titres dans les prochains billets.
Les chansons de Mai 4/9 1 – 2 – 3 – 4 – 5 – 6 – 6bis – 7 – 8 – 9 – 9bis
Je vous ai proposé un sondage il y a quelque temps : quel est le chanteur le plus « soixante-huitard ». Évidemment, il n’y a pas de « bonne réponse », je vous donne la mienne : Jacques Dutronc. Écoutez plutôt. Sur le disque Il est cinq heures, sorti en mars 1968, on trouve L’augmentation, portrait satirique d’un délégué syndical lâche, qui se fait traiter de « fainéant » par son patron. La chanson se trouve à la croisée de bien des chemins : basculement du mouvement ouvrier dans des revendications plus individualistes, luttes vues comme un spectacle (« aujourd’hui je fais mon discours »)…
Et Fais pas ci, fais pas ça, critique de l’éducation traditionnelle, thème hautement soixante-huitard.
Et puis une autre chanson plus surprenante qu’on garde pour le prochain billet…
Les chansons de Mai 3/9 1 – 2 – 3 – 4 – 5 – 6 – 6bis – 7 – 8 – 9 – 9bis
Je n’ai eu qu’une seule réponse au sondage « quel est le chanteur le plus soixante-huitard ? « . Répondez, répondez !
Dans son témoignage du billet précédent, Renaud évoque « un jeune mec qui avec sa guitare chante une chanson qu’il venait d’écrire : La révolution« . Il s’agit d’Évariste (pour ceux qui en doutent, écoutez bien les paroles que chantonne Renaud, ça correspond parfaitement). La révolution, par Évariste, qu’on a déjà rencontré dans la série sur les scientifiques dans la chanson (ici).
Quelques années plus tard, Renaud a d’ailleurs chipé à Évariste cette idée de dialogue avec une voix d’enfant imitée dans Pourquoi d’abord.
Les chansons de Mai 2/9 1 – 2 – 3 – 4 – 5 – 6 – 6bis – 7 – 8 – 9 – 9bis
Peut-être la chanson la plus authentique de Mai 68 : Crève salope, de Renaud. Chanson mythique, écrite sur un coin de table, dans un amphi de la Sorbonne occupée. Renaud avait 15 ou 16 ans (comment savoir : il est né un 11 mai !). Crève salope a eu un succès immédiat mais n’a jamais été enregistrée en studio.
Voici la troisième de nos séries sur Mai 68. Dans les deux premières, on a vu toutes sortes de chansons, évoquant tel courant social ou telle doctrine politique. Beaucoup d’entre elles datent d’ailleurs d’avant 68, ce qui montre bien qu’il y avait « quelque chose dans l’air ». Mais que chantait-on vraiment en mai 68 ? Quelles sont les chansons de mai ?
Je vous propose d’abord Les anarchistes, de Léo Ferré, sortie en 1969 sur l’album L’été 68. Sur Wikipedia, je lis : « Cette chanson est interprétée pour la première fois par Léo Ferré sur la scène de la Mutualité le 10 mai 1968, le soir de la première nuit des barricades au Quartier latin de Paris. » J’aurais bien aimé voir ça …