Le jardin aux chansons qui bifurquent existe depuis bientôt cinq ans. Cinq années de dur labeur au cours desquelles votre serviteur a bien progressé dans sa connaissance de la chanson. Certaines séries rédigées au début du blog me paraissent donc aujourd’hui un peu bancales ou maigrelettes. Alors comme chaque année, je remanie une vieille série. Voici le tour venu de la troisième série parue dans le blog, celle consacrée à Jean-Sébastien Bach. Le grand Bach donc, mais déformé par le prisme de la chanson et plus généralement de la culture populaire, bien sûr.
Pour commencer, je vous repasse la vidéo qu’on a consacrée à la musique des Tontons flingueurs (l’une des rares vidéos produites tout exprès pour le Jardin).
Les tontons flingueurs nous éloigneraient de Bach si ce coquin n’avait la faculté magique, pour la gloire de son mythe, d’être le précurseur d’à peu près n’importe quelle suite de quatre notes. Ainsi retrouve-t-on la petite phrase de nos chers Tontons au début de la loure de la Suite française numéro 5 en sol majeur, BWV 816 – (VII). NB : une loure, c’est une sorte de bourrée.
Je ne sais pas si Michel Magne, le compositeur de la bande originale des Tontons flingueurs, a piqué sa petite phrase simplette à Bach ou s’il l’a inventée. Toujours est-il qu’il connaissait probablement bien son Bach, puisque la bande originale qu’il a composée pour le film Le repos du guerrier ressemble étrangement à certains passages de La passion selon Saint Matthieu. Sans doute pour le repos du compositeur. On écoute. Extraits de la bande originale du Repos du guerrier.
Et l’air Mache dich, mein Herze, rein. On entend au début le célèbre baryton Dietrich Fischer-Dieskau. La partie évoquant la bande originale de Michel Magne est vers 2:35.
Michel Magne a encore recyclé cette musique dans Cent mille chansons de Frida Boccara.
Pour conclure ce billet, j’ajoute qu’on entend aussi la petite phrase de la musique des Tontons flingueurs dans le générique Black widow (amateurs de solfège : le thème est ici dans un mode mineur).
Un peu plus sur la musique des Tontons flingueurs, dans la série qu’on a consacrée à Michel Magne, ici.
Pour me faire pardonner les jugements sévères du billet précédent, je vous propose pour finir La Chanson du boucher de Michèle Bernard.
L’excellente chronique de Bertrand Dicale sur France Info m’a bien aidé à préparer cette série, allez-y voir ici.
Les chemins de la philosophie sur France Culture vient de consacrer une émission aux aliments dans les Mythologies de Roland Barthes. Avec la lecture par ce dernier de son magnifique texte consacré au steak-frites. À écouter absolument, ici.
Vous venez de lire le 1300e billet du Jardin aux chansons qui bifurquent. Je ne sais pas à l’heure où j’écris ces lignes s’il y aura un billet dans deux jours car mon travail ne me laisse que peu de loisirs ces derniers temps… Vous verrez.
On approche de la conclusion de cette série. Mais pourquoi toutes ces chansons de boucher ? Le personnage du boucher a bien des agréments pour le parolier. La commodité du mythe d’abord : à l’instar du gitan ou de la putain, ce personnage récurrent ne requiert par d’explication, l’auditeur connait. Autre avantage, le ressort comique du contraste : le boucher amoureux, le boucher romantique, qu’est-ce qu’on rigole. Il ne reste pourtant qu’un mythe de seconde zone. Je pense que c’est en raison d’un point faible crucial : il n’est guère plaisant de s’identifier à un tel bouffre. Alors que chacun rêve quelque part d’être un peu gitan ou un peu pute n’est-ce pas.
La ficelle du boucher est un peu grosse. On peut le voir à plusieurs signes. D’abord, les grands de la chanson, les tout meilleurs à mon goût, n’ont pas leur chanson de viande : Jonasz, Gainsbourg, Renaud, Ferré, Brassens, Brel, Barbara, Nougaro, Souchon, Sanson, la fine fleur de l’élite, ils n’ont pas de chanson de boucherie. Quand on a quelque chose dire sur l’amour, la vie ou les fleurs, pourquoi faire une chanson sur les bouchers ? Et le sujet « boucherie » n’a pas sa « grande chanson ». Pas de Comme ils disent, pas de Complainte des filles de joie, pas d’Assassin assassiné, pas de Ne me quitte pas, etc. La chanson de boucherie est souvent aussi lourdingue que le personnage qu’elle prétend décrire, elle reste cantonnée aux faces B, à la bonne idée-recette pour farcir son répertoire, excellent exercice pour atelier d’écriture chansons au demeurant. Bon, quand même une grande exception à tout ce que je raconte : Les joyeux bouchers de Boris Vian, privilège de l’inventeur qui épuise presque tout le mythe en une seule chanson.
Je vous ai préparé pour ce billet le pire de la chanson bouchère. Un sketch d’abord, de Roger Pierre et Jean-Marc Thibault, Jolis bouchers.
La femme du boucher, c’est amusant et bien interprété, mais après toute une série de boucherie, c’est l’indigestion de viande.
Exemple d’écriture automatique bouchère, Pièce de viande par le groupe Les Trois Accords.
Touchons le fond. Jean-Pierre Coffe et Carla Bruni fabriquent du boudin.
Le boucher d’la rue de Flandres, de Jacques Debronckart. Par un chanteur venu des Flandres, Christian Camerlynck.
Toujours de Jacques Debronckart, je vous propose Le mariage de ma tante, qui n’évoque pas directement la boucherie, mais parle un peu de beaucoup de viande.
De parler de ces chansons de boucherie, ça m’a fait repenser à tous les bouchers que j’ai connus.
J’en ai connu quelques uns quand j’étais enfant à Paris. Il restait quelque chose de l’effervescence du quartier des halles pas si éloigné. Il y avait une boucherie chevaline avec de la sciure de bois par terre. Tous les samedis, on pouvait acheter un met rare : du rôti de mulet. Un steak coutait 10F, ça n’a pas augmenté tant que ça depuis. Dans le quartier, il y avait un tripier qui faisait éditer des poèmes à compte d’auteur, un marchand de gibier avec des têtes de sangliers empaillées. Et puis tout ça a fermé, le quartier est mort jusqu’à ce que les bobos ne le ressuscitent, gloire à eux.
J’en ai connu un pendant mes premières vacances avec des copains. La mère de l’un deux était intendante dans un lycée, elle avait calculé notre budget au plus juste. On avait économisé sur chaque repas pour acheter un gros steak chez le boucher du village le dernier jour. Or, il avait d’énormes verrues aux mains, on s’est demandé pendant tout le repas si une verrue ne s’était pas glissée au milieu du plat de lentilles.
J’en ai connu un que je n’ai pas connu. J’étais étudiant à Paris, ma fiancée ramenait des saucissons du village. Ficelle rouge : haché gros. Ficelle grise : haché fin. Tout le monde s’accordait pour préférer la ficelle rouge, au point que je me suis demandé si la ficelle grise n’était pas qu’un faire-valoir. Et avant que je n’ai eu le temps de connaitre le village, la boucherie a fermé « au grand soupir des gens du lieux ». Je n’ai plus jamais vu de boucher qui propose deux calibrages de saucisson, voilà un de ces micro-désastres qui scandent l’agonie des campagnes, avec la disparition des moisissures rouges dans les fourmes, la raréfaction des giroles etc.
J’en ai connu un dans un quartier résidentiel et peu commerçant d’une grande ville. J’étais jeune père de famille, et je faisais plus souvent les courses qu’auparavant. Un professionnel méticuleux : chaque morceau, chaque préparation, était soigneusement emballée dans un cellophane. Il y avait peu de choix, un choix choisi justement. La clientèle venait nombreuse, la boucherie se portait bien dans ce quartier où d’ordinaire les commerces périclitaient. Chaque fois que je demandais à monsieur le boucher une recette ou ce qu’il pensait de tel ou tel morceau, il me répondait avec une grimace qu’il ne l’aimait pas trop tout ça. J’ai fini par lui demander s’il était végétarien, il m’a répondu « presque, si vous saviez ». Madame la bouchère s’habillait un peu court, se maquillait beaucoup et des clients rapportaient à monsieur le boucher qu’elle se donnait à voir la nuit dans les bars alentour. Madame la bouchère faisait son marché chez un primeur qui avait obtenu de la mairie une patente exclusive : un marché à son seul bénéfice, sans concurrence. Madame la bouchère entendait y faire jouer la solidarité entre commerçants pour doubler tout le monde, et en parlant bruyamment à la cantonade, suscitant la désapprobation générale. Les médisances sur madame la bouchère ne décourageaient pas la clientèle qui se pressait toujours plus nombreuse pour acheter de la viande soigneusement remballée sous cellophane après chaque manipulation. Monsieur et madame la bouchère ne pouvaient pas avoir d’enfants, et ils avaient fini par adopter en Asie. Il y avait une photo de l’enfant juste sous une publicité : « le veau élevé sous la mère ».
J’en ai connu un au village, qui a capté le gros de la clientèle des ficelles rouges et grise dont je parlais plus haut. Un des pires professionnels de la profession. On raconte encore dans la famille quarante ans après comment cet énergumène (alors seulement commis) a débité une fois un veau entier. En cubes ! et sans égard pour les morceaux. On y revenait pourtant. Il y avait un calendrier avec une femme à poil bien en vue dans l’arrière-boutique. On demandait quatre escalopes, il y en avait une carrée, une ronde, une fine, une épaisse. Bien heureux que la même ne fût pas épaisse par-ci, ronde par-là et puis carrée et fine de l’autre côté. Il découpait tout avec franchise et bonne humeur, la boutique ne désemplissait pas. C’était frais au moins. Il devait bien se fournir au moins. Ce triomphe de l’incompétence était un sujet de discussion. J’insistais un peu : mais pourquoi tout le monde y va ? Une voisine, une dame très âgée m’a dit avec presque des larmes dans les yeux : « mais c’est l’enfant du pays ». Il a pris sa retraite. J’ai appris tout récemment que sa fille était batteuse dans le groupe de rock du coin. Je promets une chanson dans le blog un de ces jours.
J’en ai connu un qui réalise un chiffre d’affaires annuel de 1 645 100 €, on trouve facilement ce genre d’information de nos jours. Dans un minuscule village. Ayant réalisé l’énormité de la somme, j’ai subodoré qu’il ne vendait pas qu’à l’étalage, qu’il devait fournir je ne sais pas quelle cantine, ou plus sûrement maison de retraite, l’industrie la plus florissante dans cette région. Mais non, j’ai demandé. Il n’a pas eu l’air surpris de la question, je ne devais pas être le premier. Je confirme que presque deux millions d’euros de bidoche transitent chaque année par l’unique comptoir de sa petite boutique. Il faut dire que ça vend. Les prix sont d’avant guerre, à n’importe quelle heure de n’importe quel jour, il y a la queue. On vient de plusieurs dizaines kilomètres à la ronde se fournir en colis de veau, promotion sur le bœuf, bêtes de concours, etc. La réputation de la maison est telle que j’ai même entendu un boucher de la ville se vanter d’avoir eu comme commis le nouveau prodige de la profession. Ce sera mon dernier boucher avant de devenir végane.
Aujourd’hui ce coquin de Jean-Pierre Coffe en a toujours un petit bout dans la culotte pour satisfaire ses clientes. Chez le boucher.
Entendre le grand défenseur du bien-manger vendre du faux-filet pour le pot-au-feu, c’est vraiment n’importe quoi. Mais on reparle de Jean-Pierre Coffe très bientôt. Sur le site Bide et musique, vous pouvez écouter une version de Charlotte Julian.
Encore un extrait du Ventre de Paris d’Émile Zola.
Un matin, l’oncle Gradelle fut foudroyé par une attaque d’apoplexie, en préparant une galantine. Il tomba le nez sur la table à hacher. Lisa ne perdit pas son sang-froid. Elle dit qu’il ne faillait pas laisser le mort au beau milieu de la cuisine; elle le fit porter au fond, dans un cabinet où l’oncle couchait. Puis, elle arrangea une histoire avec les garçons ; l’oncle devait être mort dans son lit, si l’on ne voulait pas dégoûter le quartier et perdre la clientèle.
Aujourd’hui, deux chansons aux titres en miroir. Dans le cochon tout est bon, par Henri Genès puis Tout est bon dans le cochon, par Juliette.
Tiens, un petit extrait de Madame Bovary aujourd’hui, ça faisait longtemps qu’on avait pas eu de Gustave Flaubert. Avec un proche cousin du boucher, le charcutier.
Mais ce n’était pas tout que d’avoir élevé son fils, de lui avoir fait apprendre la médecine et découvert Tostes pour l’exercer : il lui fallait une femme. Elle lui en trouva une : la veuve d’un huissier de Dieppe, qui avait quarante-cinq ans et douze cents livres de rente.
Quoiqu’elle fût laide, sèche comme un cotret, et bourgeonnée comme un printemps, certes madame Dubuc ne manquait pas de partis à choisir. Pour arriver à ses fins, la mère Bovary fut obligée de les évincer tous, et elle déjoua même fort habilement les intrigues d’un charcutier qui était soutenu par les prêtres.
Aujourd’hui, on fait connaissance avec Jean-Claude Dreyfus, plus connu comme acteur que comme chanteur. Sa chanson bouchère : Le mâle des truies.
À l’instar de François Hadji-Lazaro, Jean-Claude Dreyfus s’est lancé dans une incarnation toute personnelle du mythe du boucher (ou de la viande), avec une prédilection particulière pour les cochons. Sur Wikipedia, je lis : Jean-Claude Dreyfus a par ailleurs une passion pour les cochons et collectionne les objets en rapport avec cet animal : il lui a consacré un livre, intitulé Du cochon considéré comme l’un des beaux-arts. Dans sa collection figure notamment le tableau offert par Pierre à Thérèse dans la pièce de théâtre Le Père Noël est une ordure.
Un de ses rôles le plus marquants est justement celui d’un boucher dans Delicatessen.
Puisqu’on parle de cinéma aujourd’hui, un reportage sur le tournage du film de Claude Chabrol, Le boucher. Vous pouvez aussi écouter l’épisode des Chemins de la philosophie qui lui est consacré, ici.
Amis musiciens, pour un travail sur l’indication métronomique accelerando, essayer cette scène de Delicatessen.
François Hadji-Lazaro, entrepreneur et multi-instrumentiste surdoué, a eu une bonne idée. Au lieu de simplement continuer d’exploiter le filon de la chanson de barbaque modernisée par Vian, il a carrément décidé d’incarner (c’est le cas de le dire) le mythe du boucher, en créant le label Boucherie production. Et le groupe Les garçons bouchers qui a connu un certain succès. On écoute leur chanson Carnivore.
Interview intéressante des Garçons bouchers
Extrait du film Un idiot à Paris, avec Jean Lefèvre et Bernard Blier en « empereur de la viande ».