Qui est le plus grand bluesman français ? 1bis/8 1 – 1bis – 2 – 3 – 3bis – 4 – 4bis – 5 – 6 – 7 – 7bis – 8
Christophe, internaute de Paris, propose sur facebook Bashung. Je pense qu’il y a un malentendu. Bashung est certes l’homme le plus bleu de la chanson française, presque l’égal d’un schtroumpf. Mais ça n’en fait pas un bluesman. Les mots bleus, d’un autre Christophe (qu’on a déjà vu dans le blog, série sur les fausses notes, ici)
Qui est le plus grand bluesman français ? 1/8 1 – 1bis – 2 – 3 – 3bis – 4 – 4bis – 5 – 6 – 7 – 7bis – 8
Nous démarrons un jeu de piste pour Noël, en quête d’un mythe de la chanson française. Elle n’en manque pas, le Jardin aux chansons qui bifurquent en a déjà abordé quelques-uns. Comme le Gitan (voir ici) : libre et farouche. Puisse sa liberté libérer notre chanson. Et puisse notre chanson nous faire gagner l’amitié si précieuse et redoutable du manouche.
Ou encore Verlaine (voir ici). On glisse son nom dans des paroles plus que celui d’aucun autre poète. On implore sa légèreté, on la supplie de dissoudre dans l’air notre chanson grise… Ça marche des fois. On a abordé des mythes d’importance moindre comme Jean-Sébastien Bach (ici), la « société » (ici), ou les scientifiques (ici).
D’accord, tout ceci est bien mythique. Mais quel style de musique est mythique ? Le menuet ? Non, Johnny Hallyday n’a pas écrit « toute la musique que j’aime, elle vient de là, elle vient du menuet ». La sonate ? Non, dans Starmania, il n’y a pas de Sonate du businessman. L’oratorio ? Non, Michel Jonasz n’a pas écrit « Enfant noir, femme de Toulouse, tous ceux qui chantent I was born to loose, on est des joueurs d’oratorio ». La fugue ? Non, Henri Salvador et Boris Vian n’ont pas écrit une Fugue du dentiste. L’opéra ? Non, Eddy Mitchell n’a pas chanté le Lèche-bottes opéra.
Vous l’avez compris, ce genre mythique, c’est bien sûr le blues. Un seul autre style peut lui être comparé (comme grand mythe de la chanson française s’entend) : la java.
Le blues et la java : je pense que ce sont les deux styles musicaux les plus souvent cités dans les paroles de chansons, voire même dans les titres de chansons… Deux pôles opposées. La java, c’est une référence purement nationale, une sorte de camembert originel franchouillard, à la fois paradis perdu et destination fatale d’un perpétuel retour aux sources. On parlera de java une autre fois, car là, on s’intéresse au blues.
Le blues est pour la chanson française un élément à la fois étranger, amical, authentique et pur, un art mineur qui ensemence un autre art mineur (la chanson française) pour le magnifier. Écoutez, c’est dit presque explicitement dans la chanson d’aujourd’hui. Claude Nougaro, Bleu, blanc, blues.
Mais je vous avais promis un jeu de piste, et je ne fais que parler… Le voilà : on cherche le plus grand bluesman français. C’est qui ?
Monsieur Nougaro, ce n’est pas vous, parce que Bleu, blanc, blues, ce n’est pas du blues, tout simplement. Sinon vous seriez sûrement le plus grand bluesman français. Sinon, voilà du blues. Big Bill Broonzy, In the evening (when the sun goes down).
Dans ce dernier billet sur les geeks, je vous propose de reparler du compositeur classique préféré des geeks : Jean-Sébastien Bach. Allez découvrir sur YouTube le nombre impressionnant de vidéos de musiques de Bach sur des images plus ou moins scientifiques.
Outre la complexité combinatoire de sa musique, la popularité de Bach chez les geeks provient d’un best-seller paru en France en 1985, Gödel, Escher, Bach : Les Brins d’une Guirlande Éternelle de Douglas Hofstadter. Ce livre rapproche les structures autoréfentielles apparaissant dans la preuve du théorème de Gödel, la musique de Bach et les dessins de M.C. Escher. Sont oubliées les boites de Vache qui rit, qui contiennent le dessin d’une boite de Vache qui rit, et ainsi de suite à l’infini (c’est ça l’autoréférence, que nos amis littéraires appellent pompeusement mise en abyme, expression honnie du geek et du consommateur de Vache qui rit).
Le théorème de Gödel affirme que pour tout système formel de preuves suffisamment riche, il existe un énoncé vrai et pourtant non prouvable. La démonstration repose sur une manière astucieuse d’écrire dans le système considéré un énoncé un peu similaire à « cet énoncé est faux », qui, si on arrive à le prouver fait s’écrouler tout le système (parce qui si il est vrai, alors il est faux, donc il est vrai, etc). Cette phrase qui parle d’elle-même (autoréférentielle donc) est comparée à une musique de Bach où des suites de modulations nous font quitter la tonalité de départ pour finalement y revenir, ce qui crée une sorte de boucle infini. Le procédé est assez anecdotique, mais il est utilisé dans le Canon perpetuel, un passage de l’Offrande Musicale, œuvre magistrale écrite à la fin de la vie de Bach, une sorte de testament.
La comparaison est un peu exagérée peut-être, son plus grand mérite étant probablement d’avoir fait connaître Bach à un public qui ne s’y serait pas intéressé sans ça. Je me demande combien de geeks ont écouté l’Offrande Musicale à cause du livre de Hofstadter (mon coming out : j’en fais partie).
On a déjà vu un extrait de l’Offrande Musicale dans la série sur l’OuChanPo, ici.
Je vous propose aujourd’hui le Ricercare à 6 voix. Il s’agit d’un sommet dans l’art du contrepoint : six lignes mélodiques indépendantes démarrent les unes après les autres et vivent en parfaite harmonie. Il paraît que composer de telles pièces est un véritable casse-tête. La partition n’indique pas d’orchestration. J’ai choisi ce que je préfère, le clavecin seul, instrument sec, peu timbré et qui laisse bien les voix indépendantes, ce qui permet de les suivre sans se laisser perturber par le sentiment et toutes ces bêtises, comme un bon geek quoi. Vous noterez les images scientifiques sur la vidéo (la grande galaxie d’Andromède, le fameux champ profond de Hubble et deux galaxies non identifiées). Robert Hill, Ricercare à 6 voix.
Je vous propose aussi une vidéo permettant de visualiser les différentes voix.
Et puis le Canon perpetuel, avec quelques explications solfégiques dans la vidéo.
Je vous passe aujourd’hui le générique de Rocky Horror Picture Show, film dont on a déjà vu deux chansons dans le blog (ici et ici). Science fiction double feature.
La voix est celle de Richard O’Brien, auteur de la chanson, mais la bouche que vous voyez est celle de Patricia Quinn qui joue le personnage de Magenta dans le film. D’accord mais quel rapport avec les geeks ? Le film est un hommage aux séries B de science fiction des années 1930 à 1960, produites notamment par la compagnie R.K.O. Les paroles évoquent tous ces films. La chanson s’appelle d’ailleurs Science fiction, double feature, « double feature » désignant les cinémas qui proposaient deux films pour un seul ticket.
Un fan a eu l’excellente idée de monter une vidéo mettant en correspondance les paroles de la chanson avec des extraits des films évoqués.
Je vous propose en bonus un clip français sur le même procédé : Léo Grise, La radio de l’étrange.
Le billet sur Star Wars a suscité quelques commentaires. NP, de Lyon 6è, plus fidèle commentatrice du blog, note qu’il y a quelques pas de charleston dans la Chorégraphie des robots de Star Wars (voir ici). Effectivement, c’est bien du charleston. Comme noté par 1katak1, le passage en question est l’air de la Cantina (célèbre chez les Geeks), une des pires musique-qui-reste-dans-la-tête que je connaisse. Dans le premier Star Wars (Épisode IV selon la numérotation officielle), c’est la musique jouée par une sorte d’orchestre de Benny Goodman extra-terrestre à Mos Eisley. Extrait :
1katak1 nous dit que la musique de la Chorégraphie des robots lui rappelle le générique du feuilleton Dallas. Je pense que c’est dû à deux facteurs. Tout d’abord, l’orchestration de la chorégraphie démarre avec beaucoup de cuivres, tout comme Dallas, dans le même style d’époque, vaguement disco véhément. En fait, la musique de Star Wars a été réorchestré en disco par Meco, un musicien américain qui a connu là son plus grand succès, un vrai carton, disque de platine. La chorégraphie est plus ou moins sur cette version. L’air de la Cantina proprement dit commence vers 2:00. Meco, Star Wars/Cantina Band.
Enfin, notons que le thème principal de Star Wars et le générique français de Dallas commencent sur un magnifique intervalle de quinte (Do – Sol, à transposition près, la musique de quand on chante Dal — Las). « Similitudes entre space et soap opera » nous dit 1katak1, certes, mais surtout ceux de la même époque… et intervalle de quinte qui se termine sur la dominante de la gamme, note hautement instable qui accentue la dramaturgie.
On écoute le générique de Dallas donc.
Et puis un petit bonus vintage, Brie Comte Robert. On décèle des imitations de Johnny et de Bourvil (plus difficile à trouver, c’est au milieu).
Le geek aime aussi les jeux vidéo, comme Tetris et sa musique entêtante… Tetris theme, par Smooth McGroove.
Je vous conseille de regarder le Championnat du monde de Tetris 2016. Ce que j’aimerais bien faire comme métier, c’est commentateur sportif pour championnat de Tetris, faites-moi signe si vous voyez passer une annonce.
Le geek a souvent étudié les sciences, ou est en train de les étudier, à moins qu’il ne s’apprête à bientôt les étudier… Dans le monde anglo-saxon où l’université tient une place éminente, les études scientifiques donnent lieu à toutes sortes de chansons de geeks. Par exemple I will derive.
Certaines chansons se proposent de décrire entièrement un algorithme. Ici, l’algorithme du simplexe, inventé par George Dantzig en 1947. Cet algorithme a une portée assez générale et permet d’optimiser de nombreux processus industriels ou organisationnels. Il fut utilisé pour la première fois par les militaires américains lors du pont aérien durant le blocus de Berlin. De nos jours, il donne lieu à de laborieuses séances de TD (tutorial en anglais). Linear Algebra Tutorial – Simplex Method par Pooyan.
Noter que ce genre de chanson n’exclut pas le glamour. Derive me may be ?
Vous vous rappelez peut-être la version quantique de la Bohemian Rhapsody de Queen passée dans la série sur la science en chanson (ici) ? Je vous en propose aujourd’hui une version calculatoire, Calculus Rhapsody (NB pour ceux qui ont étudié les maths, « calculus » en anglais désigne ce qu’on appellerait plutôt « analyse » dans les études en France).
Je n’ai rien trouvé de très intéressant en français. C’est dommage, il y avait autrefois un hymne des taupins, impossible d’en trouver la moindre version sur youtube. Si quelqu’un peut m’aider à le retrouver, ça se termine par « chic à la taupe et aux taupins ». Vous pouvez toujours revoir la Marche des polytechniciens, ici.
À partir d’aujourd’hui, le Jardin aux chansons qui bifurquent s’intéresse aux geeks dans la chanson. Petit rappel : un geek est « une personne passionnée par un ou plusieurs domaines précis […] liés aux « cultures de l’imaginaire » (certains genres du cinéma, la bande dessinée, les jeux vidéo, les jeux de rôles, etc.), ou encore aux sciences, à la technologie et l’informatique » (Wikipedia). Ça fait plaisir de voir la science associée à l’imaginaire sur Wikipédia. Bon, disons que ça fait plaisir aux geeks.
Comme j’en ai un peu marre du cinquantième anniversaire de Mai 68, je vous propose pour débuter la série le quarantième anniversaire de la sortie de Star Wars, La guerre des étoiles si vous préférez, sortie en 1977, film typiquement geek. Tout d’abord une version a capella du générique par les Swingle Singers, qui font bien entendre les différentes voix et contre-chants de la partition. Dans la version originale, la musique de John Williams est jouée par un orchestre symphonique qui noie cette délicate construction dans une pâte sonore grandiloquente, seule digne sans doute d’exposer la grande épopée galactique. Écoutez plutôt.
Star wars par les swingles singers
Star wars, version originale
Il y a quarante ans, la sortie du film a donné lieu à une chanson intéressante, La guerre des étoiles, paroles de Étienne Roda-Gil, chantée par René Joly. On notera que c’est encore la même musique, qui est décidément très malléable.
Pas très galactique tout ça… Si ça vous a plu, vous aimerez aussi peut-être la Chorégraphie des robots de Star Wars de Rémy Grumbach (toujours la même musique).
Une petite blague pour finir, parce que les geeks ont beaucoup d’humour (pour faire rire les autres geeks bien sûr).
Les chansons de Mai 9bis/9 1 – 2 – 3 – 4 – 5 – 6 – 6bis – 7 – 8 – 9 – 9bis
J’ai écrit dans le dernier billet que je trouvais la placement rythmique de Bob Dylan dans The times they are a-changin’ complètement absurde. Ceci m’a valu une demande d’explication de Pierre Delorme. C’est évidemment exagéré, mais je m’explique. D’abord on réécoute une version de la chanson, dont j’avais mal orthographiée le titre (le a avant changin’, qui fait bien partie du titre, était oublié). The times they are a-changin’, par Simon and Garfunkel. Vous pouvez aussi lire les paroles avec leur traduction ici.
Ce qui me frappe dans cette chanson, c’est la phrase For the times they are a-changin’ qui contrevient à une règle évidente : l’efficacité. On ne dit pas en six ou sept mots ce qu’on peut dire en trois, surtout dans le titre ou le refrain. Je ne suis pas anglophone, mais times are changing me paraît assez suffisant, non ? Rajouter for, the et they n’apporte pas grand-chose. Le a rajouté avant changin’ est un préfixe archaïque qui intensifie le sens des mots, en usage dans des chansons anglaises il y a un ou deux siècles (d’après Wikipedia). Le for, qui dans ce contexte veut dire car ou parce que, est aussi un peu archaïque.
On peut comparer la chanson à This land is your land de Woody Guthrie, autre hymne contestataire, autre chanson avec un titre-refrain-slogan. L’énoncé « this land is your land » est bien plus simple, carré et percussif.
Le « placement rythmique » maintenant. Bob Dylan insiste beaucoup sur they, mot sans signification, qui tombe sur une valeur assez longue. Ce que j’en pense : Dylan s’affranchit de toute règle. Il chante une chanson de jeunes avec un refrain archaïque, il complique autant qu’il peut une phrase toute simple de trois mots times are changing. Cette phrase toute simple, il aurait pu la placer sur sa mélodie (ou une variante) sans difficulté. Pour placer la version rallongée, il insiste sur le they qui n’apporte rien au sens.
Pourquoi est-ce que ça marche si bien alors ? D’abord c’est nouveau. Ensuite, la maladresse de l’expression n’enlève rien à sa véhémence, au contraire. Elle participe d’une ambiance de prêche grandiloquent (les paroles sont truffés de références bibliques, au jugement dernier notamment). Et puis elle évoque un adolescent qui revendique en cherchant ses mots. Cette maladresse n’est pas occultée, elle est mise en avant, à la place d’honneur (dans le refrain), et donc implicitement revendiquée. Il est évident que les « for », « the », « they » ont été rajoutés intentionnellement. On retrouve ce procédé de maladresse intentionnelle quelques années plus tard dans le punk.
Bon, c’est juste ce que j’en pense… Il y a sûrement pleins d’autres explications aux bizarreries de cette chanson fascinante. Demain, on quitte Mai 68 pour se plonger dans l’univers des geeks, quel repos ce sera !
Les chansons de Mai 9/9 1 – 2 – 3 – 4 – 5 – 6 – 6bis – 7 – 8 – 9 – 9bis
Aujourd’hui, c’est les funérailles nationales de Johnny. Dans toutes les analyses, interviews, etc, à la radio, je n’ai pas entendu une seule fois évoqué le précédent de Pierre-Jean de Béranger, poète et chansonnier qu’on a justement évoqué dans la présente série. Le gouvernement de Napoléon III lui organisa des funérailles nationales. Belle opération de com’ à destination du peuple qui vénérait Béranger… et prétexte à la présence de soldats autour du cortège au cas où ça dégénère. Revenons à Mai 68.
Dans Opinions littéraires, philosophiques et industrielles publié à Paris en 1825, Saint-Simon écrivait :
C’est nous, artistes, qui vous servirons d’avant-garde : la puissance des arts est en effet la plus immédiate et la plus rapide. Nous avons des armes de toute espèce : quand nous voulons répandre des idées neuves parmi les hommes, nous les inscrivons sur le marbre ou sur la toile… Quelle plus belle destinée pour les arts, que d’exercer sur la société une pression, un véritable sacerdoce et de s’élancer en avant de toutes les facultés intellectuelles, à l’époque de leur plus grand développement !
Pour la première fois, le mot d’avant-garde s’appliquait à des artistes et non à des militaires. De révolution en révolution, l’idée d’une avant-garde artistique qui devance les combats politiques ou sociaux a perduré. Puis le sens a un peu glissé : l’avant-garde désigne non plus des artistes à l’avant garde des luttes sociales, mais des artistes à l’avant-garde de l’art.
L’âge d’or de l’avant-garde se situe probablement autour de la révolution russe de 1917. Mais 68 ne fut pas en reste, surtout pour ce qui est de la musique : on ne peut pas dire que les années 1960 aient été spécialement calmes musicalement… Ce dernier billet sur les chansons de mai présente un florilège d’artistes (plus ou moins) avant-gardistes et qui ont émergé (plus ou moins) dans la mouvance soixante-huitarde.
Sur le strict plan musical, je vous propose le groupe Magma, qui a exercé une grande influence dans le rock expérimental jusqu’à aujourd’hui (on le revoit dans la prochaine série sur Mai 68).
En chanson, pour ce qui est du bizarre, on a déjà entendu Évariste (ici et ici), laissons la place à d’autres. Je vous propose Catherine Ribeiro + Alpes.
Ou encore Jacques Higelin et Brigitte Fontaine qui ont su combiner jusqu’à aujourd’hui chansons assez traditionnelles et avant-gardisme. Cet enfant que je t’avais fait, avec un dialogue à la Ionesco au début.
Belle vidéo d’époque avec Brigitte Fontaine en concert.
Évidemment, « l’avant-garde » de Mai 68, c’était Bob Dylan. The times they are changin’, en 1964.
J’aime bien le placement rythmique du refrain : complètement absurde.