Un commentateur anonyme m’écrit à propos du Blason de Georges Brassens :
Le blason est un type de poème à la mode au XVIè siècle à la suite de l’épigramme du Beau Tétin de Clément Marot publié en 1535. Son originalité repose sur un parti-pris thématique : le poète s’attache à un détail anatomique du corps féminin et en développe l’éloge dans un jeu poétique brillant.
Un beau tétin, texte de Clément Marot, musique de Clément Janequin (dont une autre chanson était déjà programmée pour le dernier billet de cette série, patience).
La chanson explicite n’est pas le point fort des grands poètes de la chanson. Voyez L’amour est cerise, de Jean Ferrat, véritable accident industriel (à mon humble avis). Mais où a-t-il été fourrer sa moustache pour nous pondre une chanson pareille ? Je ne parle même pas des roses écarquillées du clip, voyez plutôt.
Jean Ferrat, L’amour est cerise.
Dommage Jean Ferrat, j’aimais mieux quand tu disais simplement dans Ma môme :
On s’dit toutes les choses qui nous viennent C’est beau comm’ du Verlaine On dirait On regarde tomber le jour Et puis on fait l’amour En secret
Chez Charles Trenet, il n’y a pas trop de sexe, pas explicite en tout cas. La folle complainte, chanson personnelle à l’ambiance provinciale, bourgeoise et poisseuse, contient le célèbre couplet de la bonne qui se donne de la joie. Avec une passoire.
La folle complainte est très souvent reprise. Après un petit tour sur le web, je vous ai choisi ma reprise préférée, par Romain Didier.
Higelin adore.
Brassens, parle très souvent de sexe dans ses chansons, sur un mode tendre, humoristique ou paillard. Puisqu’aujourd’hui c’est grand-de-la-chanson-bashing, je vous passe Le blason, l’une des rares chansons de Brassens que je trouve un peu ratée. Le texte en est si alambiqué que je l’aurais plutôt appelée Les circonlocutions, mais faites-vous votre opinion vous-même. Le blason, version tempo endiablé. Brassens en casse une corde à sa guitare !
Une amie me disait à propos de cette chanson : imagine-t-on une femme qui chante la gloire de cet engin viril, qu’on qualifie par un mot de quatre lettres, ignoble, infâme, désignant normalement un dispositif d’amarrage ? Une femme, certes non. Mais un homme oui. Dans C’est extra, Léo Ferré compare sa quéquette à un archet. Si, si, écoutez bien. Contradiction surprenante : comment une métaphore peut-elle être simultanément aussi prétentieuse et si peu virile ? C’est extra (j’aime pas du tout, voilà, c’est dit).
Si vous vous intéressez à Léo, je vous propose l’exercice suivant. Réécoutez attentivement La mémoire et la mer, puis Jolie môme, et partout où vous le pouvez, interprétez chaque tournure et chaque métaphore sexuellement. Racontez votre expérience dans un commentaire.
Dans cette série, je vous épargne Que je t’aime de Johnny National : le cheval mort, ou lourd, ou en sueur, ou tiède et gluant, ou je ne sais plus trop quoi, j’ai même pas envie d’aller vérifier, beuaaaark. Johnny, je préfère quand tu es enfermé dans un pénitencier (au fait, pénitencier, d’après mon psychanalyste, ce serait en fait pénis-entier, et ce serait à cause de ça que j’ai joué de la guitare).
Johnny, je te range dans le billet sur la chanson de qualité aujourd’hui. Mais c’est juste pour que Crapauds et Rossignols s’indigne bruyamment, ce qui me fera un peu de pub. En attendant, c’est moi qui leur fait de la pub… Bon, il faut bien en passer une de Johnny, je propose la jolie Sarah, une de mes préférées, le Johnny destroy des seventies. Le parolier, l’écrivain Philippe Labro, raconte qu’une fois, pour se plaindre de ses visites trop espacées, sa vieille maman lui a dit : « tu viens me voir… merci pour ton effort ». Oh ma jolie Sarah, avec David Hallyday à la batterie, pauvre petit bonhomme, je réclame une juste part de l’héritage pour lui.
Finalement, parmi les « grands de la chanson », je trouve que Jacques Brel tire son épingle du jeu. Jamais paillard Brel. Il fait rarement allusion au sexe. Sur un mode caustique dans Les Jardins du Casino (tiens un jardin…) :
Passent aussi indifférents Quelques jeunes gens faméliques Qui sont encore confondant L’érotisme et la gymnastique
Fataliste et désabusé dans Les vieux amants : Bien sûr tu pris quelques amants Il fallait bien passer le temps Il faut bien que le corps exulte
Ce misogyne maladif trouve finalement les mots justes dans J’arrive.
J’arrive, j’arrive Mais qu’est-ce que j’aurais bien aimé Encore une fois remplir d’étoiles Un corps qui tremble et tomber mort Brûlé d’amour, le cœur en cendres J’arrive
Mon blog ne parle jamais de pratiques extrêmes, comme le sado-maso avec déguisement de CRS. Lacune comblée (comme disait Brassens). Richard de Bordeaux, Je suis né en 1960’sexe, perle méconnue de la chanson de sexe.
Puisqu’on parle de ce genre de choses, je vous passe J’veux du cuir d’Alain Souchon.
À propos de Richard de Bordeaux, il s’agit du pseudonyme de Richard Rigamonti, qui après s’être essayé à la chanson a fait une carrière de compositeur de musique de dessins animés (Babar, Mimi Cracra, …). Puisqu’on parle de chanson de sexe, je me demande si son pseudonyme fait référence à la chanson paillarde Le duc de Bordeaux… Allez découvrir cette chanson sur le très bon site de Xavier Hubaut consacré à la chanson paillarde, ici. On reparle de chanson paillarde dans un prochain billet.
La chanson, art majeur ou art mineur, III. Les expressions toute faites chez Brassens 10/10 1 – 2 – 3 – 4 – 5 – 6 – 7 – 8 – 9 – 9bis – 10
Dernière chose sur Brassens (je garde le solfège pour la fin, ça enquiquine la plupart des lecteurs). Je disais au début de la série que Brassens triture un peu les textes des poètes qu’il adapte. Il ne retient que 9 strophes des 24 de La légende de la nonne de Victor Hugo. Et la découpe rythmique n’est pas uniforme. Par exemple dans « À l’amour demandent merci », l’accord La7 tombe sur le 3è pied : « mour ». Tandis que sur « D’un feu plus chaste ne brilla », l’accord tombe sur le 4è pied : « chaste ». Ceci est plus ou moins nécessaire pour le mix parole-musique. Ce genre de fantaisie n’arrive jamais avec des paroles de Brassens lui-même, qui avait la maitrise conjointe du texte et de la musique, et pouvait polir les deux jusqu’à la fusion parfaite. Contrainte qui n’échoit pas au poète, tout majeur son art soit-il.
Une vidéo intéressante sur Brassens et son rapport à la musique et aux paroles. Avec Juliette et Louis-Jean Calvet.
Tout à la fin de la vidéo, on entend le groupe La pompe moderne dont on reparle un de ces jours. Avant goût, avec DJ, laisse kiffer la vibe. Et surtout, restez en ligne, série spécial Noël après-demain.
La chanson, art majeur ou art mineur, III. Les expressions toute faites chez Brassens 9bis/10 1 – 2 – 3 – 4 – 5 – 6 – 7 – 8 – 9 – 9bis – 10
Avant de clore cette série sur les expressions toute faites chez Brassens, un point sur les propositions des lecteurs, qui curieusement concernent toutes des syllepses de sens. Pour rappel, une syllepse de sens consiste en l’utilisation d’un mot en son sens propre et en son sens figuré, simultanément.
Pierre Delorme me signale que « faire flèche de tout bois » n’est pas une invention de Brassens, mais une expression qui existait déjà. Je pensais que c’était un détournement de « faire feu de tout bois », mais effectivement. L’expression serait même attesté dans le Dictionnaire de l’Académie Française, édition de 1762. Brassens recourt donc à une syllepse de sens, puisqu’on lit « Au printemps Cupidon fait flèche de tout bois… » dans Les amours d’antan. Le mot « flèche » est bien simultanément au sens propre et au sens figuré, pour autant qu’elles ne soient pas trop « émoussées dans le bout, les flèches courtoises qu’il nous décoche », ce bon vieux Cupidon…
Nadia, internaute de Meylan relève une syllepse qui m’a échappée dans Auprès de mon arbre : « tous de bonne graine ». J’en prends de la graine.
Diego me propose « en me tenant le bec dans l’eau » dans Comme une sœur. Effectivement, c’est bien une syllepse puisque le narrateur a vraiment la tête sous l’eau. Il remarque aussi que le si romantique « souper aux chandelles » de La fessée se tient dans une chapelle ardente.
La chanson, art majeur ou art mineur, III. Les expressions toute faites chez Brassens 9/10 1 – 2 – 3 – 4 – 5 – 6 – 7 – 8 – 9 – 9bis – 10
Pour finir, Brassens opère souvent des substitutions d’un mot pour un autre dans des expressions toute faites. Le mot le plus fréquemment passé de la sorte en contrebande est « cœur ». Dans Une jolie fleur, « mener par le bout du nez » devient « mener par le bout du cœur » et « mettre un pays à feu et à sang » devient « mettre mon cœur à feu et à sang ». Dans Pénélope, « il n’y a pas de quoi fouetter un chat » devient « il n’y a pas de quoi fouetter un cœur ». Dans Les Lilas, le cheval d’Attila, après qui l’herbe ne repousse pas, nous donne à propos du temps : « au cœur où son cheval passe, l’amour ne repousse pas ». Le mot cœur prend donc souvent la place d’un autre, mais il peut aussi disparaître au profit d’un autre : dans Les croquants, « à contre-cœur » devient « à contre-sous ».
On notera que chez cet auteur volontiers paillard, le cœur est plus à l’honneur que le cul et ses variantes, qui participent quand même à quelques détournements. Dans Grand-Père : « avoir un œil qui dit merde à l’autre » devient « avoir une fesse qui dit merde à l’autre ».
Un grand nombre de détournements d’expressions concernent la mort. Dans Les funérailles d’antan « péter plus haut que son cul » devient « mourir plus haut que son cul ». Dans Le testament : « va voir là-bas si j’y suis » devient « va-t-en voir la-haut si j’y suis », dit par Dieu en personne, « faire l’école buissonnière » devient « faire la tombe buissonnière » et « effeuiller la marguerite » devient « effeuiller le chrysanthème ». Dans Les deux oncles, « trois petits tours et puis s’en vont » devient « trois petit morts et puis s’en vont ». Dans Mourir pour des idées, « tourner autour du pot » devient « tourner autour du tombeau ». Dans Grand-père « empêcheur de tourner en rond » devient « empêcheur d’enterrer en rond »
Il y a plusieurs détournements autour du mot bouche – j’attends les interprétations de mes lecteurs psychanalystes. Je me contente de noter que trois fonctions de la bouche sont évoquées : embrasser, parler, ingurgiter. Il manque la plus impérieuse : respirer (mais on aussi le nez pour ça). Dans Une jolie fleur, « ne plus savoir où donner de la tête » devient « ne plus savoir où donner de la bouche ». Dans Le vin, on « tourne sept fois sa langue » non pas dans sa bouche mais dans sa gueule de bois. Et dans La ronde des jurons, « à bras raccourcis » devient « à langue raccourcie ».
Quelques autres détournements. Dans Le temps passé, le nez au-delà du bout duquel on ne voit pas est un lit. Dans Les amours d’antan, « faire feu de tout bois » devient « faire flèche de tout bois ». Dans Mourir pour des idées, on le voit venir « avec ses gros drapeaux » en place des habituels gros sabots. Dans À celle qui est restée pucelle, on rencontre des « Vénus de Panurge », ça nous change des moutons.
Voilà, je crois que c’est tout. Une vidéo qui n’a rien à voir pour fêter ça : « That- that’s about it.».
Devant ce tsunami de chansons de Brassens, je ne sais plus laquelle choisir. Puisqu’on parlait de cœur et de cul dans ce billet, je vous passe Y’a des coup pieds au cœur qui s’perdent, de Rémo Gary, hommage conscient ou non à tous les détournements d’expressions du bon Maître Georges.
La chanson, art majeur ou art mineur, III. Les expressions toute faites chez Brassens 8/10 1 – 2 – 3 – 4 – 5 – 6 – 7 – 8 – 9 – 9bis – 10
Des expressions dont l’usage a raboté le pouvoir poétique prennent un bain de jouvence dans l’encrier du bon Georges. Dans P… de toi, « être dans la lune » devient « vivre dans la lune », et « remonter dans la lune ». Dans Le cocu, une expression aussi médiocre et bourgeoise que « le haut du panier », nous donne :
On cueille dans mon dos la tendre primevère Qui tenait le dessus de mon panier de fleur
La chanson, art majeur ou art mineur, III. Les expressions toute faites chez Brassens 7/10 1 – 2 – 3 – 4 – 5 – 6 – 7 – 8 – 9 – 9bis – 10
Certaines citations ou expressions sont égrenées par Brassens tout au long de nombreuses chansons. Je pense à « effeuiller la marguerite », aux « Dames du temps jadis » de François Villon et à son vers « Mais où sont les neiges d’antan ?». Cette marguerite, ces belles dames et ces neiges d’antan sont filées, parfois entremêlées, au long d’une grosse douzaine de chansons. Cette répétition à mi-chemin de l’invention et de la citation participe à l’univers nostalgique et stéréotypé de Brassens, au même titre que son village conventionnel.
Revue de détail.
« Mais où sont les neiges d’antan » devient « Mais où sont les funérailles d’antan ? » dans Les funérailles d’antan. Dans Le temps ne fait rien à l’affaire, les vieux cons deviennent de « vieux cons des neiges d’antan ».
Dans Élégie à un rat de cave : « Mine de rien tu es allée faire / Ton trou dans les neiges d’antan ». Chanson où l’on peut aussi entendre : Désormais, c’est pas des salades Parmi Flora, Jeanne, Thaïs, J’inclus ton nom à la Ballade Des Belles Dam’s du Temps Jadis.
Dans Le fantôme : Eh bien, messieurs, qu’on se le dise Ces belles dames de jadis Sont de satanées polissonnes Plus expertes dans le déduit Que certain’s dames d’aujourd’hui, Et je ne veux nommer personne !
Dans Le vieux Léon : Si d’ temps en temps Un’ dam’ d’antan S’ laisse embrasser Sûr’ment papa Que tu r’grett’s pas D’être passé
Dans Les amours d’antan : C’étaient, me direz-vous, des grâces roturières, Des nymphes de ruisseau, des Vénus de barrière… Mon Prince, on a les dam’s du temps jadis qu’on peut…
Plus loin dans la même chanson : La marguerite commencée avec Suzette, On finissait de l’effeuiller avec Lisette
Dans Le moyenâgeux : Ma dernière parole soit Quelques vers de Maître François, Et que j’emporte entre les dents Un flocon des neiges d’antan.
Dans Le passéiste : Quitte à froisser la marguerite, Faut que je dise Que tu es ma fleur favorite, Myosotis. Si les neiges d’antan sont belles, C’est qu’les troupeaux De bovins posent plus sur elles Leurs gros sabots.
Dans Discours de fleur : Les « je t’aime un peu beaucoup », Ne sont guère de mon goût, Les serments d’amour m’irritent, Se plaignait la marguerite. Car c’est là mon infortune, Aussitôt que débute une Affaire sentimentale, J’y laisse tous mes pétales.
Dans La non demande en mariage : À aucun prix, moi je ne veux Effeuiller dans le pot-au-feu La marguerite.
Dans Le testament : En effeuillant le chrysanthème Qui est la marguerite des morts
Dans Sale petit bonhomme : Avisant, oubliée, la pauvre marguerite Qu’on avait effeuillée, jadis, selon le rite Quand on s’aimait un peu, beaucoup,
Dans Saturne : Viens encore, viens ma favorite, Descendons ensemble au jardin, Viens effeuiller la marguerite De l’été de la Saint-Martin
Dans Cupidon s’en fout : On effeuilla vingt fois la marguerite, Elle tomba vingt fois sur « pas du tout ». Et notre pauvre idylle a fait faillite, Il est des jours où Cupidon s’en fout.
Que choisir ? Je vous passe Cupidon s’en fout, par le duo Contrebrassens.
La chanson, art majeur ou art mineur, III. Les expressions toute faites chez Brassens 6/10 1 – 2 – 3 – 4 – 5 – 6 – 7 – 8 – 9 – 9bis – 10
On l’a vu dans le dernier billet, Brassens détourne des expressions qui relèvent plutôt de la citation. Dans Corne d’Aurochs, « on a su qu’il était enfant de la patrie » est un emprunt à La Marseillaise. Idem dans La mauvaise herbe avec « le jour de gloire est arrivé ». Dans Le moyenâgeux, « il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark » est transposé « au royaume de truanderie ».
La chanson, art majeur ou art mineur, III. Les expressions toute faites chez Brassens 5/10 1 – 2 – 3 – 4 – 5 – 6 – 7 – 8 – 9 – 9bis – 10
Parfois Brassens se fait pédagogue : il détaille, décortique ou explique une expression. Dans Embrasse-les tous, l’expression « cœur d’artichaut » est expliquée : « cœur d’artichaut, tu donnes une feuille à tout le monde ». En solfège, inscrire une altération (un dièse ou un bémol) « à la clef » signifie que l’altération est indiquée au début de la portée, près de la clef donc, afin qu’elle s’applique à tout le morceau. Ce qui donne dans Le petit joueur de fluteau « avoir un blason à la clef », « un évêque à la clef », « un manoir à la clef », « du sang bleu à la clef » et « une princesse à la clef ».
Parfois, Brassens dilue les expressions. Dans Tempête dans un bénitier, « scier la branche sur laquelle on est assis » devient :
Ces corbeaux qui scient qui rognent, tranchent La saine bonne vieille branche, Da la croix où ils sont perchés
Dans Le modeste, Brassens laisse la bride posée sur l’encolure de sa muse et renonce à toute concision en diluant « mon royaume contre un cheval » dans tout un sizain.
Comme jadis a fait un roi, Il serait bien fichu je crois, De donner le trône et le reste Contre un seul cheval camarguais Bancal, vieux, borgne fatigué, C’est un modeste.
Le modeste.
Sur la vidéo, vous pouvez vous amuser à reconnaître le plus de célébrités que vous pouvez : Jacques Martin, Enrico Macias, Guy Bedos, Salvatore Adamo, Mort Shuman, Eddy Mitchell. Et bien sûr, à la contrebasse, Pierre Nicolas.